Le grand homme paré de blanc

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(Nouvelle version)

Conte philosophique en dix volets.

Volet premier.

Il m’arrive de revoir en pensée le jour où je découvris Valpurgiano.

J’atteignis sa vallée blanche par l’ultime tronçon de la route du Valpurga, un chemin étroit et verglacé qui serpentait entre les versants montagneux, le long de la rivière homonyme. Presque plus personne ne l’empruntait. Ses courbes trop serrées et son sol instable défiaient l’entendement.

À mesure que j’avançais, cette antique voie romaine prenait l’aspect d’un quai vitreux et interminable, bordant une mer de glace hostile que battait une bise polaire. Des poteaux électriques arrachés jalonnaient la neige à intervalles réguliers. Leur présence, dérisoire et tenace, signalait que, même ici, l’ambition humaine avait insisté sans relâche.

Sur le versant italien du mont Valpurga gisaient quelques constructions humaines, vestiges d’un passé presque inconnu. Elles formaient le village de Valpurgiano, qui surgissait dans l’air glacé. Autour de lui, la masse muette des sommets pesait sur cette poignée de ruelles.

La rue principale, la via Giuseppe Garibaldi, était bordée de bas immeubles aux façades borgnes. En la parcourant, on se croyait dans le centre d’une petite ville du nord de l’Italie. Au bout de quelques pas, on revenait pourtant au point de départ, au cœur d’un hameau qui semblait abandonné.

Je m’arrêtai devant la Locanda di Margherita. La seule auberge du village s’élevait sur cinq étages.

Une plaque de pierre portait les noms, gravés en latin, de quelques patriotes. Entrepreneurs ambitieux, ils avaient fondé l’établissement au temps héroïque — et déjà si lointain — du Risorgimento. De cette époque ne subsistaient que la plaque et l’auberge.

Dérisoire ambition humaine prise au piège de la haute altitude, l’édifice se dressait, figé par l’isolement et le temps. Une épaisse couche de glace recouvrait son toit d’ardoises mal dégrossies. Au-dessus de la porte d’entrée, un drapeau italien battait dans le vent. Il portait l’emblème de la République — la Stella d’Italia, étoile blanche posée sur une roue dentée et encadrée de rameaux de chêne et d’olivier.

Ces symboles opposaient leur ordre au chaos d’une nature invaincue. L’auberge demeurait un refuge précaire, le dernier lien tangible avec notre monde.

Au-delà de Valpurgiano commençait l’inconnu.

Avec peine, je poussai le lourd huis de chêne.

Derrière la porte, deux femmes m’attendaient, silencieuses et immobiles, comme si l’on avait annoncé ma venue. La plus âgée, Madame Tschappina, tenait la maison. La plus jeune, Madame Antonella, s’occupait des clients — et visitait parfois certaines chambres.

Dans cette maison silencieuse, rongée par le gel, entre les murs de granit, la jeune serveuse déambulait telle une note dissonante — incongrue, troublante. Son maintien révélait une assurance calme, presque hautaine, qui tranchait avec la rudesse du lieu.

Sa chevelure d’un blond peroxydé était soigneusement nouée en un chignon strict. Deux boucles s’en échappaient sur les tempes avec une négligence trop parfaite pour être fortuite. Elle portait l’uniforme noir imposé par Madame Tschappina, accompagné d’un tablier blanc noué à la taille, non comme une contrainte, mais comme un manifeste.

Son pas et son déhanchement mesurés, rythmés par le martèlement discret de ses talons sur la roche, apportaient à la rudesse ambiante une élégance presque hypnotique. Elle semblait étrangère à tout ce qui l’entourait, avec cette grâce un peu provocante que possèdent ceux qui, n’ayant jamais été à leur place, se tiennent ailleurs par nécessité. Rien, chez elle, ne semblait laissé au hasard.

Madame Tschappina était assise derrière le comptoir. Elle écoutait, sans en avoir l’air, toutes les conversations. On lui donnait une cinquantaine d’années. Ses cheveux noirs brillaient sous les lumières tamisées de la Locanda et encadraient un visage au charme rude, presque sauvage.

Elle portait une ample robe marron, rehaussée d’un col de dentelle blanche qui soulignait son teint hâlé. Ses yeux bruns laissaient parfois affleurer une passion contenue.

Elle gérait l’auberge avec son compagnon, un douanier suisse. On n’apercevait sa silhouette gigantesque à Valpurgiano qu’après son service, une fois le soleil couché.

Au village, on appelait Madame Tschappina la Strega — la sorcière de la vallée. On racontait qu’adolescente, elle avait été chassée d’un pays à la fois proche et lointain que l’on nommait Walpurgis, sous de sombres accusations de diablerie.

Ce monde m’était inconnu. Pourtant, lorsque son nom était prononcé, je croyais en reconnaître la menace.

Madame Tschappina comptait parmi les rares villageois à connaître par cœur le sentier qui, au-delà de Valpurgiano, conduisait là-bas.

Volet deuxième.

L’idée de passer la nuit à Valpurgiano me séduisit. Je décidai de prendre une chambre à la Locanda di Margherita. J’étais loin d’imaginer combien cette nuit me paraîtrait longue et se chargerait de mystère.

Je pris une profonde inspiration pour apaiser mon anxiété, puis me dirigeai vers la réception. Mes pas mesurés résonnaient sur les dalles de granit glacées.

Madame Tschappina bavardait avec sa serveuse et quelques villageois. Madame Antonella interrompit l’échange pour m’accueillir d’un sourire complice. La patronne, la tête légèrement inclinée, me considéra avec prévention.

La main légèrement tremblante, Madame Antonella me tendit les clés de la chambre 121, située au cinquième étage. En replaçant une mèche de ses cheveux peroxydés, elle précisa que je séjournerais dans une mansarde sous les toits, sur le palier réservé au personnel. Son propre logement se trouvait juste à côté.

Madame Antonella me conduisit en silence à travers le hall jusqu’à l’antique ascenseur. Nous pénétrâmes dans la cabine de bois. Elle m’apprit avec ironie que l’appareil, souvent défaillant, avait été installé en 1891 par les ateliers Giovanni Ansaldo e Società de Gênes, prestigieuse maison aujourd’hui disparue.

Lorsqu’elle appuya sur le bouton du cinquième étage, mon cœur s’emballa. L’appareil s’ébranla dans un vacarme assourdissant. La cabine entreprit une ascension erratique qui me parut interminable. Ses vibrations me ballottaient et chaque secousse accentuait mon inconfort.

Au terme de cette montée, l’ascenseur s’immobilisa brusquement au dernier étage. Les portes s’ouvrirent dans un grincement. Madame Antonella me précéda dans un couloir faiblement éclairé. Nos ombres couraient sur les murs de pierre blanche.

La serveuse ouvrit la porte de ma chambre. Ses yeux bruns plongés dans les miens, elle esquissa un sourire avant de s’éclipser en silence.

En pénétrant dans la pièce, je fus saisie par son air glacial. Des poutres apparentes soutenaient le plafond de bois. Les murs épais étaient blanchis à la chaux. Une ampoule vacillait, éclairant à peine quelques meubles austères et trois ou quatre aquarelles représentant la vallée.

Dissimulé derrière un paravent, un évier attira mon attention. Sa faïence craquelée, sans doute aussi ancienne que l’ascenseur, portait encore les traces d’une marque commerciale d’un autre temps — Bellisario Eleganza, Modena.

Je l’examinai un instant, puis vidai le contenu de mes poches sur le plateau de marbre de l’ancienne coiffeuse. Le miroir piqué me renvoya un visage épuisé. La pâleur de mes traits et la dureté de mon regard trahissaient une nervosité persistante.

Dans l’inconfort de la chambre glacée, j’ôtai le coupe-vent que j’avais enfilé à la hâte sur ma tenue de soirée, puis mes collants et mes sous-vêtements. Je les laissai tomber un à un sur le sol.

Je me glissai sous les draps froids et tirai la couverture de laine jusqu’au menton. Je pris le volume déposé sur la table de nuit et tentai de me plonger dans le livre IX des Confessions d’Augustin d’Hippone, exigeant compagnon de mes réflexions de la journée.

Cette fois encore, la fatigue dispersa mon attention.

Volet troisième.

L’épuisement me submergeait. Les paupières lourdes, je résistai tant bien que mal au sommeil, mais chaque vague d’assoupissement accroissait ma vulnérabilité. Bientôt, le volume, devenu trop lourd, glissa de mes mains. Je laissai ma tête s’enfoncer dans l’oreiller et fermai les yeux.

Hésitant entre deux mondes, mon esprit erra un moment dans les limbes. La mansarde fut peu à peu dissoute dans une brume opaque. Le froid de ma couche cessa de m’atteindre. La nuit prit possession de la montagne. Dans l’obscurité de la vallée, un rêve singulier prit forme.

Je me retrouvai étendue sur le lit de la chambre 121 de la Locanda di Margherita. Mon corps, entièrement recouvert de plumes, conservait des formes à peu près humaines. Sur mes épaules reposait la tête d’un oiseau.

L’effroi me saisit.

Je quittai ma couche et déambulai au hasard dans la chambre. J’allumai l’ampoule, puis, frissonnante, rinçai mon bec et mon plumage sous un filet d’eau glacée.

Sur la faïence de l’évier, l’ancienne marque commerciale avait disparu. Une nouvelle inscription figurait à sa place — Stella Unita — suivie d’un lieu et d’une date, Ravenna, 1883, tracés dans une encre bleutée à demi effacée.

Calmement, je revêtis mes vêtements.

Dans le miroir terni de la coiffeuse, je découvris avec stupeur que j’avais pris l’apparence d’un dronte, créature exterminée par l’homme et disparue depuis près de trois siècles des îles de l’océan Indien.

Les yeux écarquillés, je scrutai les ténèbres. Mon regard d’oiseau distinguait dans la pénombre une multitude de détails, de nuances et de jeux de lumière.

J’aperçus Madame Tschappina et Madame Antonella. Entièrement dévêtues, les deux femmes étaient accroupies dans un coin de la chambre. Immobiles et muettes, elles m’observaient d’un œil absent. Étrangement, les cheveux de Madame Antonella avaient retrouvé leur teinte brune naturelle. Toutes deux pointaient l’index vers la porte entrebâillée donnant sur le couloir, m’indiquant que mon chemin passait par là.

Laissant l’aubergiste et la serveuse derrière moi, je sortis de la chambre. Je traversai en silence le couloir de l’étage, puis appelai l’ancien ascenseur Ansaldo. La cabine se mit en branle et dégringola les cinq étages dans un fracas assourdissant.

Parvenue au rez-de-chaussée, je m’engageai sous les arcades qui donnaient accès au restaurant de l’auberge. Un bourdonnement emplissait l’obscurité. Je me dirigeai vers le bar, guidée par la veilleuse d’un percolateur fatigué. Un cliquetis de faïence se mêlait au râle de la machine.

Dans la pénombre, je me servis plusieurs cafés américains, que j’allongeai d’eau chaude et de lait froid.

Après les avoir bus, je quittai le restaurant et me dirigeai vers la réception à travers les ombres incertaines qui animaient le néant de la nuit. Je voulais sortir de l’auberge, parcourir la via Giuseppe Garibaldi et, peut-être, explorer le village.

Je cherchai longuement, mais en vain, le trousseau permettant d’ouvrir la porte principale. Je fouillai le tableau des clés, les casiers et le désordre du comptoir.

Alors que je désespérais de le trouver, le grondement de l’ascenseur retentit. Le bruit des talons de Madame Antonella résonna dans les profondeurs de la Locanda di Margherita. Les silhouettes de la serveuse et de Madame Tschappina émergèrent du couloir qui conduisait à l’ascenseur.

Une énergie intense émanait de leurs regards sombres. Toutes deux demeuraient silencieuses. Madame Tschappina était rayonnante. Madame Antonella paraissait éprouvée.

La serveuse glissa la main dans la robe de chambre qui enveloppait le corps de sa patronne. Elle en tira une clé, me la présenta, puis l’introduisit dans la serrure et ouvrit la porte de rue.

Les deux femmes se retirèrent dans l’obscurité. Le martèlement de leurs pas sur la pierre s’éloigna peu à peu.

Volet quatrième.

Me retrouvant seule, je poussai la porte de l’auberge et sortis.

Au-dehors, la lueur de la lune se devinait à peine sous un ciel couvert. Mille craquements hantaient le silence nocturne. De lourds flocons se déposaient lentement sur le mobilier de la terrasse.

Bordée de réverbères dont les halos luttaient contre l’obscurité, la via Giuseppe Garibaldi fuyait jusqu’aux limites du hameau. Entre l’ombre et la lumière, la rue prenait l’aspect d’un gouffre aux parois obliques et mouvantes.

Au loin, il me sembla percevoir un appel venu de la montagne. Une certitude m’habitait pourtant. Aux confins du hameau m’attendait la passe du Valpurga. Elle ouvrait sur la frontière. Au-delà commençait le monde de Walpurgis.

On m’avait dit que, certains soirs, un murmure s’élevait des crêtes enneigées, écho lointain de voix qui psalmodiaient et riaient. Les villageois de Walpurgis tournaient dans une ronde sans fin, comme s’ils cherchaient à tenir à distance une vérité trop redoutable pour être énoncée.

Après une hésitation, je me jetai dans le vide nocturne. Je remontai le chemin verglacé qui, à l’orée du hameau, serpentait sur quelques centaines de mètres jusqu’aux marches du col.

Je formai le projet déraisonnable de gagner le versant opposé du mont Valpurga, de poser le pied dans la vallée du Rhin postérieur et de rejoindre enfin la fameuse bourgade de Walpurgis.

À mesure que je montais vers les sommets, un territoire désert s’ouvrait devant moi. Derrière, les réverbères de Valpurgiano vibraient dans la nuit et projetaient leurs halos hésitants sur une neige livide. Un vent dur, saturé de glace, heurtait la campagne muette.

Bientôt, le chemin se rétracta en un étroit ruban verglacé qui serpentait entre les versants abrupts. Un monde gris et minéral se dévoilait. Dans l’obscurité hivernale, quelques lueurs isolées apparurent çà et là. Elles signalaient l’approche de la frontière.

Le vent chantait sa complainte millénaire. Je me sentais aspirée vers un seuil où le réel cessait d’obéir aux lois ordinaires.

Ma progression, longue et patiente, fut interrompue par un panneau de signalisation. Cabossé et corrodé par la rouille, il portait l’inscription Confine di Stato en lettres blanches, à peine lisibles sur un fond bleu délavé.

J’avais rejoint le col du Valpurga.

À côté du panneau se dressait un mât de bois, quatre fois plus haut qu’un homme. À son sommet, le drapeau national italien pendait en lambeaux. Tout près, à demi enfouis sous la neige, saillaient les vestiges d’un banc de pierre qui semblait sculpté à même la roche.

Les yeux grands ouverts, j’examinai les alentours. À travers les chutes de neige, je distinguai une bâtisse isolée. Elle avait jadis abrité un poste de contrôle de la Guardia di Finanza et marquait l’extrémité septentrionale de l’État italien.

Je m’immobilisai.

Dans mon esprit s’éleva un grondement sourd, presque fantastique, semblable à celui d’une collision gigantesque. J’y reconnaissais l’écho lointain de la convergence des continents africain et européen, remonté des entrailles de la terre.

J’embrassai en pensée l’étendue terrestre et maritime du pays que je m’apprêtais à quitter. Au nord, il s’enfonçait dans le minéral glacé des Alpes centrales. Au sud, il se dissipait, fumant et chaotique, vers la mer bleue, jusqu’au large des côtes ardentes de l’Afrique.

Le ciel ployait toujours sous une masse de nuages. Depuis le col, les lumières de Valpurgiano n’étaient plus que quelques points tremblants dans la vallée.

Le sifflement du vent fendait le silence et la nuit.

Volet cinquième.

Je pris place sur les vestiges du banc de pierre. Je me croyais isolée du reste du monde lorsque des craquements sourds me parvinrent. Pensant à quelque animal sauvage, je me redressai brusquement et me tournai vers l’origine du bruit.

Partout, la neige étendait sa blancheur. J’aperçus un être d’allure humaine, haut d’environ deux mètres.

Un couvre-chef de garde-frontière suisse coiffait la créature. Son corps puissant était entièrement enveloppé d’une combinaison blanche. Chaussé de skis, l’être portait une arme en bandoulière. Je crus reconnaître un SIG 550 des Forces terrestres suisses.

De ses yeux bruns, le grand homme vêtu de blanc me considérait des pieds à la tête. Son visage demeurait figé dans une expression grave, presque mélancolique. Il émanait de lui la nostalgie d’un monde perdu. Je compris qu’il ne me menaçait pas.

Pendant de longues minutes, nous nous dévisageâmes en silence. Chacun semblait mesurer l’étrangeté de l’autre.

Enfin, le visiteur nocturne laissa s’échapper de ses lèvres entrouvertes des sons inarticulés. Il m’en parvint une suite de syllabes isolées, dépourvue de sens. Le grand homme mouvait lentement les bras. Ses gestes, amples et hésitants, ne semblaient poursuivre aucun but.

Face à lui, je n’étais moi-même qu’une femme à tête d’oiseau. L’être évoquait les automates que j’avais autrefois observés, dans ma vie humaine, au Musée d’Art et d’Histoire de Neuchâtel. Ses articulations semblaient grippées par des siècles d’inactivité.

Lorsque l’effet de surprise se dissipa, je pris une profonde inspiration et décidai de l’interpeller. Je fixai l’inconnu, partagée entre détermination et inquiétude.

« Qui êtes-vous et que voulez-vous ? Pourquoi ces sons inarticulés ? Que signifient vos gestes ? »

Ma voix tremblait sous l’effet du désarroi.

À ma surprise, le grand homme paré de blanc prononça une première phrase intelligible. Ses lèvres bougeaient lentement, comme s’il choisissait ses mots avec soin.

« Voyez en moi le compagnon de Madame Tschappina, la propriétaire de la Locanda di Margherita. Vous la connaissez déjà », déclara-t-il.

L’assurance et la clarté de sa voix contrastaient avec son apparence spectrale.

Je savais qu’au village, on surnommait Madame Tschappina la Strega, la sorcière de la vallée, et qu’elle aurait été chassée de Walpurgis à l’adolescence sous une accusation de diablerie. À ce souvenir, un frisson me parcourut le corps.

« L’aubergiste a vaguement évoqué votre existence, mais pas sous cette forme », répondis-je d’une voix basse et contenue, voulant dissimuler mon ignorance.

Le grand homme inclina légèrement la tête.

« Qu’est-ce qui vous amène dans ce lieu reculé du col du Valpurga à une heure si tardive, et qu’espérez-vous y trouver ? »

Son ton trahissait un intérêt mêlé de tristesse.

Décontenancée, je cherchai mes mots. Mon regard dériva vers le lointain, puis revint se fixer sur mon étrange vis-à-vis.

« Je veux franchir la passe enneigée du Valpurga et rejoindre Walpurgis, juste au-delà de cette frontière. J’espère laisser derrière moi les désordres de cette péninsule vipérine et venimeuse pour trouver la sécurité et l’harmonie des alpages helvétiques. »

Mes mains se crispèrent.

« Ne vous méprenez pas à propos de cet endroit ! » répliqua le grand être paré de blanc. Ses yeux se plissèrent, une ombre de gravité passant sur son visage.

« Pourquoi cela ? » m’étonnai-je, mon regard se dilatant en signe de surprise. « Les publications touristiques affirment que les habitants de Walpurgis sont si épanouis dans leur village qu’ils aspirent plus que tout à y demeurer. La vie y semble calme, harmonieuse, soumise à un ordre bienveillant. C’est pourquoi j’ai décidé de m’y rendre. »

Le visage soucieux, le grand homme répondit d’une voix nimbée de mystère. Son regard animal se posa sur le lointain, comme s’il contemplait un monde que seule la pensée pouvait atteindre.

« Walpurgis n’est pas, pour ses habitants, un lieu parmi d’autres. Il contient la totalité de leur univers, qu’ils tiennent pour la seule réalité. »

« De quoi le quotidien d’un tel monde peut-il être fait ? » demandai-je. Ma voix tremblait. Elle trahissait mon questionnement grandissant.

Le grand homme eut un léger mouvement de tête. Son visage oscilla d’un côté à l’autre, manifestant peut-être du dépit.

« Walpurgis est tel un cercle. Rien n’y commence, rien n’y finit vraiment. Chaque jour y reprend la comédie qui règle toute vie. Au rythme du chant des villageois, elle déroule sa mise en scène, enfermée dans des frontières imaginaires au-delà desquelles nul ne veut porter son regard. »

La voix du grand homme semblait teintée de chagrin.

Mes yeux s’écarquillèrent légèrement, signalant mon étonnement.

« Quelles frontières évoquez-vous ? »

Mon vis-à-vis, avec un hochement de tête, exprima cette évidence.

« Celles au-delà desquelles se déploie le règne du chaos. Les villageois en guettent la moindre manifestation afin de la rejeter hors de l’enceinte de Walpurgis, comme de celles de tous les villages. »

Ses mains se joignirent dans un geste symbolisant l’enfermement.

« Pourriez-vous m’entretenir de ce que vous comprenez par chaos ? » réclamai-je, mes mains se tordant sous l’effet de l’anxiété.

Grave, ténébreux même, avec quelque chose de tragique dans la voix, le grand homme entonna une mélodie qui semblait venue d’ailleurs, peut-être d’un Moyen Âge lointain.

« Le chaos est sans bornes. Il obéit à un ordre qui n’a ni commencement ni fin et dont les lois sont étrangères à toute mesure terrestre. Les règles ordinaires n’y valent plus. Le passé et l’avenir s’y confondent dans une durée qui n’est plus le temps. L’ombre et la lumière s’y mêlent. L’émotion et la raison s’y fondent. Cette réalité, tangible et pourtant insaisissable selon nos critères d’existence, échappe presque entièrement au savoir des mortels de Walpurgis.

Le chaos est la turbulence première, le désordre à l’œuvre en toute chose. À Valpurgiano, d’où vous venez, il s’entrelace à nos vies et demeure tapi derrière leurs apparences. Lorsque la trame du monde se déchire, sa présence affleure jusque dans votre esprit. En un éclair, vous en éprouvez la proximité et le danger. »

Ses mains dessinaient les contours d’un abîme inaccessible.

Les yeux plissés, je l’interrogeai encore.

« Ces villageois, à Walpurgis, que savent-ils d’un tel chaos ? »

D’un mouvement circulaire des deux bras, le grand homme désigna le vide nocturne. Sa voix était teintée de désolation.

« Ils prétendent en maîtriser quelque chose. En vérité, les émotions leur manquent pour en mesurer la profondeur. Ils n’en aperçoivent que des images floues et des ombres passagères. Faute d’en avoir l’expérience, ils ne peuvent transformer ces représentations en connaissance. Leur science est faite de méprises. Leur vie est brève et ils en dissipent la part fragile dans l’illusion. »

Je joignis mes mains, cherchant à me raccrocher à une certitude.

« J’ai pourtant parcouru les publications de l’Office de la promotion du tourisme de la vallée de Valpurgiano avant de venir ici. Elles ne mentionnaient ni ce chaos ni les frontières dont vous parlez. Elles présentaient Walpurgis comme un refuge d’ordre et d’harmonie. Je ne pouvais renoncer d’emblée à mon projet. »

Le grand homme vêtu de blanc, au visage austère et au regard sombre, inclina lentement la tête de gauche à droite, dans un geste de négation empreint d’un scepticisme silencieux.

« Vous atteindrez le village, mais je doute que vous puissiez vous abandonner à l’agitation insouciante de ses habitants. Vous ne trouverez votre place qu’à sa lisière, dans ces zones isolées où le village et ses lois se dissipent dans le néant. »

Il étendit les mains en un geste lent, comme pour tracer la frontière séparant les mondes connus de ceux qui ne le sont pas.

La déception visible sur mon visage, je demandai.

« Pourquoi le destin est-il si sévère envers moi ? »

Le grand homme haussa les épaules et répondit d’un air désolé.

« Au fond de vous-même, vous connaissez la réponse. Alors, pourquoi rejeter une réalité si indépassable ? »

Sa voix était douce, bien qu’elle portât le poids de cette vérité implacable.

« Si ce que vous affirmez est vrai, indiquez-moi où trouver l’un de vos refuges ! » repris-je avec impatience, la voix haussée d’un ton.

L’étrange prophète désigna tour à tour la lune puis la passe du Valpurga.

« Vous vous trouvez dans l’un d’eux. Il s’étend aux marches du col du Valpurga, près des sommets inhospitaliers des Alpes lépontines. Une ligne de crête y sépare les vallées de Walpurgis et de Valpurgiano. La lumière appauvrie que l’astre nocturne emprunte au soleil suffit à peine à le révéler au monde sublunaire. »

Volet sixième.

D’un geste large et souverain, le grand être immaculé embrassa l’étendue entière du paysage. Je l’imitai, écartant les bras à mon tour. Le visage raviné par la détresse, je pris la parole d’une voix grave.

« Je ne distingue ici-bas que des ombres fugitives. Ce monde est livré à la nuit. Votre refuge n’est qu’un mirage. Rien ne permet à un être d’y fonder son existence. »

Ma voix tremblait.

Le grand homme inclina lentement la tête.

« Le destin ne vous a pas assigné une demeure, mais une position. Il vous faudra apprendre à y vivre. »

« Je m’égarerai certainement en suivant le chemin que vous m’assignez ! » déplorai-je, mes épaules s’affaissant sous le poids du désarroi.

« Ce chemin ne vous promet pas de vous conduire quelque part. Il vous est seulement donné de le suivre. »

Sa silhouette se dissolvait dans le paysage nocturne, comme si elle n’avait été qu’un prolongement des ombres alentour.

Tournant avec dignité le visage vers la passe de haute montagne, je déclarai.

« À moins que je ne parvienne à franchir le col de Valpurga et à trouver répit dans l’enceinte même de Walpurgis ! »

Le grand homme fronça les sourcils. Ses lèvres se pincèrent et il secoua lentement la tête en signe de refus.

« Rien n’est moins sûr que vous puissiez rejoindre la vallée du Rhin postérieur. Et quand bien même y parviendriez-vous, Walpurgis ne vous accueillerait guère avec bienveillance. »

« Que se passera-t-il si, malgré tout, je me rends là-bas ? » insistai-je, frondeuse, mes yeux défiant les siens.

Le grand homme leva la main droite en signe de mise en garde.

« Vous entreriez dans un ordre dont les usages vous échappent. La moindre erreur pourrait vous désigner comme un corps étranger. C’est là que commencerait le danger. »

Ses propos exprimaient un savoir intime des périls auxquels je pourrais me heurter.

Les traits marqués par l’incertitude, un voile de fatalisme assombrissant ma voix, je murmurai.

« Devrais-je véritablement renoncer à Walpurgis, à son immédiateté, à son insouciance ? »

Le visage de mon interlocuteur se figea dans une expression grave, les yeux rivés avec intensité sur les miens.

« Pas entièrement. Si vous vous montrez capable de singer les grimaces du village et d’entrer dans sa mise en scène, vous pourrez y faire quelques incursions. Elles demeureront toutefois hasardeuses et temporaires. »

« Rien de plus simple ! » répondis-je dans un surcroît d’optimisme, le visage soudain illuminé.

Par un mouvement du bras, le grand homme manifesta un démenti sans appel.

« Détrompez-vous ! Cette comédie est naturelle aux villageois. Pour vous, elle exigera une attention constante. Chacun de leurs gestes que vous imiterez sans effort apparent vous coûtera un épuisement véritable. »

« L’important pour moi est que Walpurgis me soit accessible ! » m’exclamai-je, persévérant dans mon espérance.

Le grand homme me mit de nouveau en garde.

« L’essentiel n’est pas d’y entrer, mais d’en ressortir sans avoir cru au rôle que vous aurez joué. La mascarade doit demeurer extérieure à vous. Si vous finissiez par la prendre pour la réalité, vous ne sauriez plus ce qui vous appartient. »

Les yeux grands ouverts, trahissant ma surprise, je demandai.

« Comment saurais-je que le jeu s’est emparé de moi ? »

Le grand être haussa les épaules, puis secoua la tête avec une nuance de dépit.

« Vous ne le sauriez plus. C’est précisément ainsi que l’illusion scellerait votre perte. »

Le grand homme, paré de blanc, me toisa avec agacement.

« Walpurgis ne pardonne guère aux misérables comme vous. Ses habitants reconnaissent aussitôt ceux qui maîtrisent mal leurs usages. Frappés de cécité face au monde et tenaillés d’inquiétude, ils peuvent alors se livrer aux pires brutalités. »

Après un silence, je demandai.

« Comment me préserver d’un tel sort ? »

L’augure leva de nouveau la main en signe d’avertissement.

« Ne vous méprenez pas sur vous-même. Souvenez-vous que les règles du jeu ne sont pas les vôtres et que les comédiens de Walpurgis sont mieux rompus que vous au règlement de leur théâtre. Surtout, ne tenez jamais pour vraie l’identité qu’ils vous attribueront. »

Saisie par une interrogation plus profonde, je demandai.

« Mais qui suis-je pour être ainsi enchaînée à une telle condition ? »

Le grand homme, paré de blanc, répondit d’une voix tranchante.

« Ce que vous êtes n’a aucune importance pour eux. À Walpurgis, les identités se distribuent comme des étiquettes. Un tel usage convient parfaitement à ses habitants. »

Il me fixa sans ciller.

« Comme presque tout en ce lieu, cela travestit la réalité. »

« Que porte donc mon étiquette ? »

Le grand homme haussa les épaules.

« Un mot. Un seul. Rien, en soi, qui ait la moindre valeur remarquable. »

Après un bref silence, je repris.

« Je crois saisir ce que vous voulez dire, Monsieur. »

Le grand homme étendit ses deux mains vers la montagne, les paumes tournées vers le ciel, comme s’il tentait d’en capturer toute la majesté dans une seule étreinte.

« Tant que vous resterez à la lisière, les villageois vous laisseront tranquille. Dans cette région des frontières, leur pouvoir ne s’exerce plus entièrement. Vous pourrez y goûter en secret à une liberté qu’ils ne connaissent pas. »

Avec dépit, je soupirai.

« Quelle existence puis-je espérer dans des parages si désolés ? »

Il répondit d’un ton scandé.

« Tout y sera provisoire. Votre temps sera celui de l’instant, non celui du cycle continu auquel le village prétend. Vous ne posséderez rien de sa durée, mais rien non plus de son enfermement. »

Son regard était habité d’une singulière grandeur.

Le grand homme paré de blanc semblait connaître intimement les villages et leurs habitants. Après une ample respiration, il me considéra avec un air inspiré et navré à la fois.

« Renoncez au rêve d’une permanence que Walpurgis ne peut vous offrir. Ne vous laissez pas entraîner par la ronde aveugle de ses habitants. Prenez la tangente au cercle sans fin du village. De cette lisière, conservez votre regard orienté vers l’abîme effrayant de l’infini. Vous ne connaîtrez pas la sérénité satisfaite des villageois, mais vous pourrez encore nourrir une espérance. Avec un peu d’adresse, vous effleurerez peut-être l’universel du bout des doigts. »

« L’universel ? » m’étonnai-je.

Ôtant son couvre-chef, le grand homme paré de blanc leva le visage vers le ciel. Joignant les mains, il entonna un chant à la mélodie grave et sinueuse.

Saisie d’un trouble difficile à nommer, je l’entendis prononcer ces paroles.

« L’intuition pressent ce qui n’est ni obscur ni lumineux… Elle murmure des vérités que notre langage ne peut prononcer… »

Volet septième.

À peine le grand homme avait-il achevé son antienne que des voix percèrent le vide nocturne. D’autres hommes surgirent, eux aussi vêtus de blanc. Tous chaussaient des skis. Tous étaient coiffés d’un couvre-chef à visière de la douane suisse et portaient un fusil militaire en bandoulière.

« Je suis contraint de vous quitter. Mes collègues m’appellent. Notre ronde doit reprendre avant le lever du jour. »

« Pourquoi cette tenue, et pourquoi ce fusil ? » demandai-je, une pointe d’inquiétude dans la voix.

« Comme vous l’a indiqué ma compagne, je suis douanier. Cette tenue est celle de l’Office fédéral des douanes et de la sécurité des frontières. Le fusil accompagne nos rondes. Notre charge est de veiller aux confins des États, sur la ligne de crête qui sépare les vallées de Valpurgiano et de Walpurgis. »

Son ton était celui d’un homme rompu à la solitude des montagnes et aux rigueurs de sa charge. Il ajouta en guise de conclusion.

« Puisque vous vous égarez dans les rêveries, je vous remets cette boule à neige. Elle provient d’une boutique de souvenirs de Walpurgis. »

« Quel usage pourrais-je faire d’un tel objet ? »

« Cette boule contient la miniature de la gare du village. Cette gare n’existe que pour vous. La neige y est artificielle. Elle tourbillonne un instant, puis retombe. Si elle vous paraît permanente, c’est que votre esprit lui prête ce qu’elle ne possède pas. »

« Que cherchez-vous à me signifier ? » m’étonnai-je.

« La boule ne vous dictera aucune conduite. Lorsque le doute vous saisira, secouez-la. Regardez le désordre se lever, entourer la gare, puis retomber. Elle vous obligera à distinguer ce qui passe de ce que vous prenez pour durable. Méditez alors votre condition et décidez. »

J’enfournai la boule à neige dans mes plumes, puis je pris congé du grand homme paré de blanc. À cet instant, j’abandonnai mes rêveries de Walpurgis.

Le douanier suisse disparut. Les étendues de neige et les montagnes nocturnes perdirent à leur tour leurs contours dans un éther indistinct. L’air froid effleura ma peau. La chambre 121, sous les combles de la Locanda di Margherita, reprit forme autour de moi, tandis que les premiers frémissements de l’aube chassaient les dernières images du rêve.

Volet huitième.

C’était un samedi matin de décembre. J’ouvris les yeux dans l’atmosphère glaciale de ma chambre d’auberge. Mon esprit gardait l’écho lointain de l’étrange conversation nocturne.

Je m’étirai et éprouvai la raideur de mes muscles. Lorsque je quittai ma couche, le trouble de la nuit persistait jusque dans mes gestes.

Devant le miroir tacheté de l’ancienne coiffeuse, la vue de mes formes humaines restaurées me rassura. Cette image familière acheva de dissiper le sommeil et me rendit au monde réel.

Je m’habillai lentement, avec des gestes encore hésitants. Une fois prête, je quittai la chambre 121 et gagnai l’antique ascenseur. J’appuyai sur le bouton portant l’inscription Primo piano. La cabine me descendit de quatre étages.

Je me découvris, un peu surprise, attablée devant quelques biscuits secs. Une odeur familière de café flottait dans l’air, mêlée à celle du bois clair.

Dans l’atmosphère austère de l’auberge, Madame Antonella, déjà en tenue de service, s’affairait en silence, une moue rebelle aux lèvres.

La serveuse vint s’asseoir près de moi. Un froissement de bas de soie, à peine audible, semblable à un murmure, accompagna son mouvement.

Elle ajusta sa jupe courte, puis son chignon, croisa et décroisa les jambes avant de fixer sur moi le regard intense de ses yeux bruns.

Elle éparpilla sur la nappe blanche quelques prospectus illustrés, édités par l’office local de promotion du tourisme. Voiles fragiles jetés sur l’ironie du monde, ces brochures donnaient de la vallée voisine et du pays de Walpurgis une image trompeuse.

Madame Antonella me parla d’abord du mont Valpurga, dont l’ombre imposante dominait Valpurgiano, établi sur son versant méridional. Plus au nord, me dit-elle, de l’autre côté du col, s’ouvrait au marcheur audacieux l’univers de Walpurgis.

Au fil de son récit, les échos désolés de Valpurgiano se perdaient au-delà du col dans un néant baigné d’une clarté cosmologique. Seuls ceux qui en connaissaient l’exact chemin, m’expliquait-elle, pouvaient encore contempler ce pays vivant.

Là s’étendait la vallée du Rhin postérieur, tant vantée dans les guides. Au voyageur capable de chercher et de voir, Walpurgis dévoilait le théâtre majestueux des Alpes suisses. Pour tous les autres, le pays demeurait invisible — enseveli depuis le Moyen Âge.

Elle me proposa de l’accompagner dans l’exploration de ce pays mystérieux. Je ne pus refuser.

Madame Antonella me prit alors par la main.

Volet neuvième.

Ensemble, nous marchâmes jusqu’à l’extrémité de Valpurgiano.

Là, le hameau s’interrompait net devant une rupture de pente. Un sentier de montagne recouvert de neige apparaissait entre les rochers. Après quelques lacets, ce chemin glissant échappait au regard et s’enfonçait dans l’incertitude jusqu’au col du Valpurga.

La serveuse, grelottante dans sa tenue noire, me désigna le passage d’un geste précis, l’index tendu.

« C’est là que vous trouverez le chemin permettant de franchir la frontière… », me dit-elle.

Elle ajouta que cette passe de haute montagne effrayait même les voyageurs les plus intrépides. Sa pente était abrupte, son obscurité légendaire.

Lugubre et solitaire, le col du Valpurga avait été franchi par des aventuriers depuis la haute Antiquité. On racontait au village que des Celtes lépontiens — et peut-être une tribu étrusque — y avaient vécu pendant plus d’un millénaire, peut-être deux.

Mais les hommes, las de lutter contre les éléments, avaient déserté le col dans le dernier quart du XXe siècle.

Du passé ne subsistait qu’une masure — l’ancien bureau désaffecté de la Guardia di Finanza italienne, bâti sur les ruines d’un avant-poste augustéen.

Un peu plus loin, une borne de pierre et un panneau routier défoncé portant le mot Italia marquaient les confins de la péninsule. À un jet de pierre se dessinait la frontière italo-helvétique.

C’est au-delà de cette limite que s’épanouissait le pays de Walpurgis, joyau méconnu du canton des Grisons, au milieu d’une multitude de merveilles naturelles.

Nichée à l’entrée de gorges mystérieuses, la bourgade apparaissait comme un paradis alpin, protégé des tumultes italiens par des sommets presque infranchissables. Posé sur une terrasse ensoleillée à la belle saison, le village était ceint de cent collines verdoyantes.

Une population traditionnelle et étrange y prenait part à une comédie perpétuelle, réglée comme une ronde ancestrale. Ce peuple ancien, à l’image de sa contrée, vivait nourri de légendes.

Devant le sentier, je me souvins d’anciennes lectures sur les origines nordiques des populations de ces vallées. Leurs ancêtres, aventuriers robustes venus de royaumes germaniques oubliés, s’y étaient établis en des temps immémoriaux.

Selon ce que l’on racontait à Valpurgiano, quiconque errait dans les rues de Walpurgis éprouvait une certitude rassurante et pleine, celle de coïncider avec l’unité du monde.

À Walpurgis, la danse ne cessait pas. Les corps tournaient, soumis à un ordre invisible. Des chants anciens et magnifiques persistaient, scandés, sans origine ni fin. Les regards étaient emplis de sens et les gestes de calme certitude. Les êtres se dissolvaient dans la transe.

Ce matin-là, je me lançai à mon tour dans la ronde. Walpurgis ne se donnait plus comme un lieu ordinaire. Sous le ciel clair, j’eus la certitude d’occuper le centre de la galaxie. Celle-ci vibrait au rythme de la danse.

Volet dixième.

Revenue à Valpurgiano, je saluai la serveuse d’une embrassade. Je glissai les clés de la chambre 121 dans le creux de sa paume. Elle referma la main, puis enfourna le trousseau dans la poche de son tablier blanc.

À l’extérieur, un soleil pâle effleurait les toits de Valpurgiano, le lac pris par les glaces et les versants figés.

Je rejoignis la voiture que j’avais empruntée à Genève. En m’engageant sur la via Valpurga, j’amorçai la descente — presque une dégringolade — vers la vallée.

Je quittai sans bruit mon refuge d’une nuit, sans revoir Madame Tschappina, sans savoir si le douanier apparu près de la passe du Valpurga avait jamais existé. Mais, à mesure que la voiture progressait dans la neige, je sentais que plus rien ne m’enchaînerait à la comédie des jours, à son chant halluciné ni à la ronde aveugle de Walpurgis.

Tout au long de la route gelée qui descendait en lacets à flanc de montagne, je repensai aux paroles du douanier blanc et à son immobilité troublante. Les êtres qui nous visitent en rêve possèdent parfois une existence pleine et entière.

Je revenais d’un lieu que nul autre regard ne contemplerait. Derrière les hauteurs enneigées demeurait un abîme silencieux. J’en portais l’empreinte invisible.

En fin d’après-midi, après trois heures d’une descente silencieuse, je fis halte à l’aéroport de Milan-Malpensa, puis je repris ma route par le périphérique milanais, en direction du val d’Aoste et du tunnel du Mont-Blanc.

Quatre heures plus tard, de retour à Genève, je confiai les clés du véhicule au voiturier de mon hôtel et retrouvai les préoccupations professionnelles laissées quelques jours auparavant.

Je gardais pourtant mon aventure nocturne au fond de mes pensées. Les paroles du grand homme paré de blanc, rencontré aux confins des États, continuaient d’y résonner. Saurais-je me préserver des mirages de Walpurgis et résister à sa ronde insensée ?

Un seuil avait été franchi. J’avais abordé l’autre rive de la réalité.

Et cela me suffisait.

Quinze ans ont passé depuis cette nuit. Il ne m’en reste aujourd’hui qu’une fatigue plus pesante.

J’ai vieilli.

Fin

Commentaire de l’auteur:

La narratrice cherche refuge dans le monde de Walpurgis, réputé ordonné. Elle découvre cependant que cet ordre ne tient que par une mise en scène collective à laquelle chacun doit se conformer. Pour y être admise, elle devrait reproduire les gestes, les rôles et les identités du groupe, tout en demeurant consciente de leur caractère factice. Cette vigilance permanente lui interdirait toutefois d’appartenir pleinement à ce groupe. Sa liberté ne peut donc se maintenir qu’aux marges de ce monde, au prix de la solitude, de la précarité et d’un constant épuisement.

Le conte n’oppose pas sommairement une société mauvaise à une solitude bienfaisante. Il confronte deux formes d’existence également éprouvantes. La première permet d’appartenir au groupe, mais exige d’accepter les rôles et les identités qu’il distribue. La seconde préserve la lucidité et la liberté, mais condamne à vivre sur la frontière, sans véritable demeure.

Images: l’action centrale du conte, la transmission de la boule à neige par le douanier au dronte — Composition numérique originale réalisée sur base du texte, assistée de l’intelligence artificielle.

Musique associée: György Ligeti — Lontano.

© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.

Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.