Une femme est allongée sur un lit, tandis qu’un homme boit près de la fenêtre d’une chambre donnant sur une grande ville.

Metropol terminal

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Pour écoute personnelle uniquement

Partie 1

Partie 2

(Nouvelle version)

Acte I — Berlin
Février–mars 1989
Séquences 1 à 9

Acte II — Varsovie
Mars 1989
Séquences 10 à 17

Acte III — Dąbrówczyn
Mars 1989
Séquences 18 à 20

Épilogue — Metropol Terminal
Mars 1989
Séquence 21

Acte I — Berlin

Séquence 1

Dimanche 26 février 1989, seize heures.
À l’est de Marzahn et Hellersdorf.

J’avais quitté ma chambre de Mitte. Il me restait trois quarts de plein. Je roulais seul, lentement, sur la Karl-Marx-Allee. Monumentale, l’avenue conservait encore, à cette époque, des allures presque bourgeoises.

Sur la bande centrale, un groupe de rock jouait sur une scène à demi improvisée. Les vêtements, les musettes portées en bandoulière, étaient en jean. Je pensais à Rock für den Frieden, aux anciens rassemblements de janvier dans le grand hall du Palast der Republik. La musique résonnait librement en plein air, mais plus timidement qu’à l’Ouest. À distance, dans une Lada verte et blanche, des agents de la Volkspolizei veillaient. L’ambiance restait sage.

Derrière les vitres enfumées du Café Moskau, du Mokke et du Kino Kosmos, s’entassaient des uniformes soviétiques. Je distinguais davantage de soldats que de civils derrière les rideaux des brasseries et des restaurants d’État.

Sur la Frankfurter Allee, des militaires de l’Armée rouge déambulaient en grappes. Sans armes, redingotes et képis bruns, ils discutaient avec joie. Leurs pas presque cadencés imposaient le silence.

Je garai la 190 un peu plus loin, à l’écart du carrefour. Mes plaques belges, étroites, rouges et voyantes, me laissaient un malaise diffus. J’entrai prendre une boisson chaude, un Pfannkuchen à la confiture peut-être, dans un établissement sans enseigne apparente.

Mon café arriva quand il arriva. Clair, tiède, presque sans goût. Un banquet de noces, sans doute, se terminait. Mêlés aux civils, quelques conscrits étaient encore présents.

La salle était vaste, disproportionnée pour l’heure et pour l’affluence. Pourtant, rien n’y évoquait un lieu public. Les tables dressées, les nappes lourdes brodées à la russe, les rideaux beiges à motifs orientaux, trop grands et tirés à moitié, les manteaux posés là donnaient l’impression d’un espace réservé, où le passant n’était que toléré. On ne savait pas très bien où s’asseoir ni à qui s’adresser.

Ce qui frappait, c’était l’absence de tension et, sur les visages, ces sourires modestes, un contentement d’être là, ensemble. Les derniers clients parlaient bas. Les rires restaient étouffés sous les lustres de verroterie, comme retenus par la hauteur du plafond. Le personnel, regard absent, débarrassait sans hâte, selon un ordre qui ne semblait pas destiné aux clients. À la table voisine, des permissionnaires, vaguement alcoolisés, fredonnaient avec des compagnes venues, semblait-il, d’Odessa ou de Minsk.

Pour payer et pouvoir m’en aller, je m’armai de patience. J’attendais là, comme invisible. Je me sentais bien, perdu mais à l’abri, dans un calme vague où rien de réellement désagréable ne pouvait m’atteindre.

Je repris la route. À quarante kilomètres à l’heure se détachèrent bientôt les perspectives spectrales de Marzahn et d’Hellersdorf. Avenues si larges. Façades immenses. Une termitière édifiée dans le style de la république démocratique des années soixante-dix.

Naviguant à vue, je divaguai dans ces quartiers sans commencement ni fin. Je glissais entre les barres d’immeubles délabrés. Au pied des tours, des entrées crasseuses, des motos trafiquées, des amas de vélos, quelques Wartburg, des carrosseries en Duroplast, des fourgonnettes Barkas d’artisans laissées au repos.

Au-delà de Marzahn, la ville s’effaçait devant des faubourgs campagnards. Mahlsdorf, Kaulsdorf, Biesdorf défilèrent lentement. Pavillons modestes, formes carrées, crépi uniforme et fatigué. Devant les portails, des Trabant pastel restaient figées dans la stase dominicale. Une petite bourgeoisie prussienne vivait réfugiée dans un retranchement discret. Dans une mélancolie d’économie, l’État assurait l’essentiel, sous surveillance.

J’espérais croiser un membre de la famille Exner, qui cédait les éditions Plantin. Ce n’était pas autorisé, mais revendre ces livres avec une histoire serait plus convaincant sur mes fiches bibliographiques.

Vers dix-huit heures, de rares vapeurs de mercure fixaient la pierre dans une lividité verdâtre.

La Mercedes garée sous un lampadaire, j’avançai à pied, redoutant de voir mon silence surpris. Sur des trottoirs éculés mais propres, chacun de mes mouvements semblait hypothéqué.

Devant des numéros de maisons lisibles mais incertains, je me demandais ce que pouvaient bien contenir ces poubelles de fer, si régulièrement alignées. Je marchais à découvert lorsqu’une porte latérale s’ouvrit brusquement. Un homme d’une quarantaine d’années sortit. Pull grossièrement tricoté, pantalon un peu large, pantoufles. Il me jaugea d’un regard bref, ni hostile ni aimable.

— Guten Abend.

Je répondis, sans accent berlinois.

— Guten Abend.

Il fit rentrer son chat.

Je n’avais pas fait cent pas que les manteaux verts de deux agents de la Volkspolizei se détachèrent sur un fond de pluie grise. Arrivés à ma hauteur, regards clairs et froids sous des casquettes plates à visières, ils saluèrent d’un glaçant

— Ausweise, bitte.

Ils demandaient les papiers.

Je présentai mon passeport, comme au Checkpoint Alpha, devant les tapis roulants de Helmstedt Zoll, là où, venant de l’Ouest, on posait la première roue en RDA. Leurs doigts propres et froids feuilletèrent mes papiers avec habitude. L’un leva les yeux d’un mouvement sec pour vérifier mon visage. Dans leur somnolence, les yeux du lotissement se tournaient tous vers moi.

Ils me rendirent ma pièce d’identité.

— Hier ist nichts zu sehen.

Il n’y avait rien à voir ici. Le ton était neutre. Plus un constat qu’une menace, comme si l’on balisait le décor pour moi.

Ils s’éloignèrent. Je restai immobile un instant, tendant une oreille inquiète vers les câbles électriques grinçant dans le vent. Puis je repris la marche, mais lâchement. Mes pas résonnaient désormais en sens inverse.

Je n’osais plus solliciter la famille Exner. Plus rien ne me retenait à Biesdorf.
On me surveillait. Je sentais qu’il ne fallait pas rester. Tant pis pour mes bibliographies.

Séquence 2

Lundi 27 février 1989, midi.
Alexanderplatz. Interhotel Stadt Berlin.

Au rez-de-chaussée de l’Interhotel Stadt Berlin, le restaurant se donnait pour vitrine une RDA à qui rien ne manquait. Pas de grisaille de cantines. Chêne clair verni, quelques touches de vert de Prusse, une élégance fonctionnelle, une sobriété germanique, confortable. À midi, sur des nappes vert d’eau, on servait terrine de gibier, rôti de porc forestier à la sauce aux airelles, quenelles de pommes de terre et chou rouge longuement braisé.

La carte, soignée, suggérait une excellence allemande plus roborative qu’originale. Vins d’Europe de l’Est, vodkas bien sûr, et quelques Bordeaux ou Bourgogne importés, exhibés comme des exceptions. L’accès aux tables était réservé, planifié, contrôlé.

À l’entrée, la voix neutre d’une hôtesse circulait sans insister.
— Ausweise, bitte.

On demandait les papiers. Formalité intégrée au décor.

Plus loin, derrière un comptoir, tombait mécaniquement la formule d’un réceptionniste qui lançait sans lever les yeux.
— Der Nächste.

Il fallait attendre son tour. Avancer. Prendre sa place.

Sur le marbre, bien à plat, le formulaire rappelait la règle.
— Bitte in Druckbuchstaben.

Il fallait écrire en lettres capitales. Aucun détail ne devait prêter à interprétation.

Ce midi-là, j’étais attablé en face d’Otto Krause. Fonctionnaire d’une cinquantaine d’années, costume acquis après de longues files d’attente au HO Centrum Warenhaus, gestes mesurés. Entre deux bouchées, il m’entretenait à demi-mot d’opérations complexes, de la mécanique des autorisations et des contreseings. Il évoquait quelques volumes rares encore négociables. Chaque transaction exigeait, outre beaucoup d’argent, patience et psychologie.

Les mains posées sur la table, il parlait avec le ton d’un entremetteur qui avait répété cent fois le même avertissement. Sa gravité tranquille, dénuée d’amertume, laissait entendre qu’à Berlin-Est chaque mot comptait.

En l’écoutant, j’observais un couple de jeunes Berlinois devant la porte vitrée du restaurant. Une vingtaine d’années. Ils se tenaient par la main. Le garçon, veste de jean, insistait pour entrer, avec une fermeté maladroite. Sans doute voulait-il impressionner sa compagne, lui offrir un peu de standing, un instant d’intensité.

Le serveur, chemise blanche et gilet vert foncé, refusait. Le sourire restait poli, le ton définitif. Rien n’était brutal. Rien non plus n’était négociable.

Le désarroi du couple se mua peu à peu en gêne, puis en humiliation. Ils n’avaient que quelques années de moins que moi. Je pensai aux soirs où, étudiant, j’invitais ma future épouse dans de petits restaurants, sans avoir à justifier quoi que ce soit.

Une révolte sourde me traversa. Inconfort aussi, devant cette cruauté silencieuse.

Je réglai l’addition en espèces, laissai un pourboire. Le serveur me rendit un salut à peine appuyé. Je serrai la main de Krause, pris congé, sortis seul sur Alexanderplatz.

Séquence 3

Mardi 28 février 1989, quatorze heures.
Berlin, locaux de la KoKo et de la KuA.

Pour occuper l’attente, je songeais à mes affaires avec la Kunst und Antiquitäten GmbH. J’étais engagé dans l’acquisition de livres anciens destinés à une grande bibliothèque. L’institution belge m’achetait des éditions Plantin du XVIᵉ siècle, imprimées à Anvers, passées en Prusse avant-guerre par une chaîne d’héritages successifs. La famille Exner, installée à Biesdorf, avait obtenu l’autorisation de s’en dessaisir.

Les discussions avec la KuA, placée sous la tutelle du Kulturministerium, se prolongeaient. Le représentant à Bruxelles du Kunsthandel der DDR avait introduit mon dossier dans les bureaux berlinois. Depuis le début janvier, je faisais le siège d’un immeuble à la façade terne. Une plaque à l’entrée. Des couloirs jaunis. Un mobilier fonctionnel.

Dans les salles d’attente, l’aménagement se réduisait à des chaises rigides, des plantes vertes en plastique et des reproductions de paysages allemands. Le silence était scandé par le froissement du papier carbone, les Durchschläge auf Kohlepapier, et par le cliquetis des machines à écrire Erika.

Mes interlocuteurs maîtrisaient l’histoire du livre comme chez Sotheby’s ou Drouot. Ils distinguaient les provenances, évaluaient les états, citaient les catalogues de grandes ventes. Leur langue restait pourtant celle des règlements et des autorisations. Leur fonction consistait à filtrer, à protéger le patrimoine, tout en répondant à une priorité tacite et absolue. Faire entrer des devises fortes en RDA.

Otto Krause incarnait cette logique hybride. Compétent. Corrompu. Familier des étrangers. Il ne dérogeait jamais au protocole. D’une posture presque paternelle, il rassurait sans promettre.

J’avais déposé ma demande formelle début janvier. Tous les justificatifs avaient été fournis. Provenance des fonds. Destination des ouvrages. Statut du client final. La collection Plantin de la famille Exner avait été transférée dans un dépôt d’État en vue d’une vente indirecte. Une commission d’experts de la KuA avait procédé à l’évaluation. Le prix avait été fixé. Élevé.

Sous le contrôle de la Kommerzielle Koordinierung, j’avais reçu une facture pro forma libellée en Deutsche Marks. La Commerzbank d’Anvers avait viré la somme sur un compte de la Staatsbank der DDR, ouvert auprès de la Dresdner Bank de Berlin-Ouest. Les fonds avaient été imputés à la KuA.

Sur le papier, tout était réglé.

Ne manquaient que l’autorisation d’exportation et la lettre de voiture pour le passage à la frontière. Un contrôle minutieux devait trancher. À ce stade, rien n’était refusé. Mais on ne m’accordait rien non plus.

Une information circulait à voix basse. Un collègue qu’on allait muter. Un dossier qu’on envisageait de lui retirer. Personne ne s’y arrêtait. Otto Krause évoquait la situation sans s’en formaliser. Il répétait que mon affaire suivait son cours.

Mon visa de séjour en RDA avait été prolongé.

Les faits étaient établis. Les fonds versés.

Mais le pouvoir n’était plus entre mes mains.

Il appartenait désormais à l’administration.

Séquence 4

Mercredi 1er mars 1989, huit heures.
Bahnhof Berlin-Lichtenberg.

L’esplanade apparaissait d’un seul tenant. Vaste, minérale. L’air était froid. Les pavés sombres. Les perspectives dégagées, sans abri. Le bâtiment principal se présentait comme un bloc de béton sans ornement. Son modernisme strict organisait la circulation et exposait les silhouettes humaines dans un espace entièrement ouvert.

Autour, les arrêts de tram et de bus se répartissaient selon un tracé géométrique. Il n’y avait pas d’animation particulière. L’esplanade s’étendait sous surveillance.

Le long d’une façade rectiligne, une file de taxis Wartburg patientait, moteurs éteints. Quelques voyageurs se hâtaient sous les colonnes, ballots de toile ou valises de carton serrés par des sangles. Je ralentis. Lenka devait arriver par le train de nuit en provenance de Prague.

À l’intérieur, le hall associait ciment et verre. Je m’assis face aux guichets du Reisebüro der DDR. Au kiosque HO, j’achetai le dernier numéro du Neues Deutschland et tentai de lire un article consacré au sixième festival national Goldener Spatz, dédié au cinéma pour enfants. Plusieurs dizaines de films produits par la DEFA et la télévision est-allemande y concouraient. Le président du festival rappelait l’importance du cinéma pour la jeunesse dans le développement de la personnalité socialiste.

Autour de moi circulaient des cheminots en uniforme de drap bleu, casquette bordeaux, et des voyageurs en manteaux fanés, sac usé à la main. Deux Volkspolizisten en uniforme vert traversèrent le hall sans hâte. L’air portait une odeur de poussière incrustée, de gazole et de linge repassé. On proposait des Bockwurst à la moutarde et du café maigre. Les néons bourdonnaient. Le panneau à palettes claquait par à-coups, signalant départs et arrivées vers l’est européen.

Le D-Zug 374 fut annoncé. Les haut-parleurs crachotèrent
— Schnellzug aus Praha, Einfahrt Gleis 7.

Je me dirigeai vers les quais. À l’approche de la Transportpolizei, des agents en manteaux vert-gris observaient la foule. Des chiens, tenus en laisse, haletaient. Je franchis des barrières métalliques et pénétrai dans un couloir séparé. Voyageur venant de l’Ouest, j’acceptais la surveillance.

— Ausweise, bitte.

Un agent feuilleta mon passeport d’un geste bref. Plus loin, mêlée au bruit de fond, une voix étrangère lança :
— Bilety do kontroli.

Le quai 7 apparut.

Au loin, un Schnellzug approchait. Il entra en gare dans un grincement métallique. La machine, aux couleurs vert sombre et crème des Československé státní dráhy, ralentit. Les freins couinèrent. Une odeur de fer chauffé et de diesel se répandit.

Derrière les vitres givrées, des silhouettes se distinguaient. Les portes claquèrent. Les valises furent déchargées. Le débarquement se fit lentement, sans désordre. Les passagers arrivèrent par groupes sur le quai. Tchèques en transit. Occidentaux en voyage. Diplomates. Allemands de l’Est de retour de missions officielles. Les visages étaient tirés.

Une file se forma aussitôt. Les contrôles commencèrent. Passeports. Bagages ouverts sur des tables.

Je scrutai le flux pâle.
Je cherchais Lenka, que je n’avais pas revue depuis notre dernière étreinte à Rozvadov.
Elle devait être là.

Un voyageur tient ses papiers devant un tableau de départs, avec des agents en uniforme derrière lui.

Séquence 5

Mercredi 1er mars 1989, huit heures trente.
Bahnhof Berlin-Lichtenberg, quai 7.

Dans la vapeur, la foule piétinait, visages fermés sous des manteaux sombres. Je suivais les silhouettes, puis Lenka apparut au loin, cheveux blonds, veste doublée, un sac passé en bandoulière. Elle avançait sans hâte.

Son regard croisa le mien. Une hésitation brève, un geste pour vérifier, puis la reconnaissance. Elle approcha. Nous nous touchâmes. L’étreinte fut longue, contenue. Autour de nous, le mouvement continuait.

En marchant, les mots restèrent brefs. Les gestes mesurés. Les voix basses. La Transportpolizei nous suivait à distance.

— Ist die Reise gut verlaufen ?
Je lui demandai si le voyage s’était bien passé.

— Ja. Nur ein paar Fragen der Volkspolizei.
Oui. Seulement quelques questions de la police.

Nos mains se serraient. Les sourires restaient discrets.

— Gepäck schwer ?
— Geht.

Je pris le sac. Je glissai une enveloppe plate dans sa main.
— Ein wenig Geld für deine Reise.
— Später. Nicht hier.

Nous nous arrêtâmes à une aubette.

— Zwei Kaffee, eine Bockwurst. Senf ?
— Ja. Senf. Und ein Brötchen.

Le café était clair, dilué. La Bockwurst tiède. La moutarde montait au nez. Le choc des soucoupes. Une fumée bleutée stagnait sous l’abri.

— Was hast du vor ?
Elle me demanda ce que je comptais faire.

— Zuerst ein paar Tage in Berlin. Ich muss einiges erledigen. Deine Mutter und Polen, später.
Je répondis que nous resterions d’abord quelques jours à Berlin. Des affaires à régler. Sa mère et la Pologne viendraient ensuite.

Un cheminot passa derrière nous. Il nous heurta. Des regards prudents s’échangèrent. Il s’excusa.

Nous décidâmes de consigner le sac. Avec l’argent.

La consigne se trouvait un peu plus loin. Bureau vitré. Derrière un comptoir de bois, un employé leva les yeux.

— Bitte in Druckbuchstaben.

Il fallait remplir le formulaire en lettres majuscules.

— Nummer ?
— Zwei-acht-fünf.

Il tira le panier de métal, y glissa le sac, déchira le talon, apposa un tampon. Sans commentaire.

— Der Nächste.

Derrière nous, la file avançait, régulière.

Nous sortîmes de la gare. Devant l’accès au S-Bahn, les taxis couleur crème attendaient, alignés. Sous le portique, une bourrasque d’air froid nous frappa au visage. Les chauffeurs fumaient, immobiles.

— Ich habe Informationen über meine Mutter. Aber ich bin müde.
Elle disait avoir des informations sur sa mère, mais se sentir fatiguée.

Quelques mots suffirent pour lui indiquer la Mercedes. Nous étions observés.

Nous rejoignîmes l’Interhotel Stadt Berlin sans tarder.

Séquence 6

Jeudi 2 mars 1989, quatorze heures.
D’Alexanderplatz à Treptower Park.

Une brume grise et compacte recouvrait Alexanderplatz. Au pied de la Fernsehturm, les dalles étaient prises par le gel. Nous nous arrêtâmes devant les vitrines du HO Centrum-Warenhaus. Derrière le verre, des mannequins figés. Des postes de télévision couleur alignés sur des socles.

Sur les ponts de l’autoroute entre Helmstedt et Berlin, j’avais vu les panneaux au graphisme stylisé vantant les travailleurs et la production de RFT, le combinat d’État de l’électronique grand public.

Plaquée sur la vitrine, une affiche proclamait
Vorwärts immer !
Slogan en lettres rouges du Parti socialiste unifié d’Allemagne.

Nous déjeunâmes à l’Interhotel Stadt Berlin en compagnie d’Otto Krause. Je n’hésitai pas à associer Lenka à mes affaires en RDA. Avec prudence, je posai une enveloppe sur la table. Un pli de papier ivoire épais, aux armes en relief du Grand Hotel Berlin. Elle était lourde. À l’intérieur, une liasse serrée de billets de cent Deutsche Marks. Le bleu dominait. Le visage de Clara Schumann apparaissait nettement.

Otto Krause prit l’enveloppe sans commentaire et la glissa dans la poche intérieure de son veston.

Je parlais leur langue et payais en monnaie forte. Je croyais encore que cela me permettrait de circuler sans laisser de trace.

Je bus une gorgée d’eau.

Je ne savais pas encore que c’était notre dernière rencontre. Krause ignorait, lui aussi, qu’un comité de la Kommerzielle Koordinierung venait de décider sa mutation à Leipzig. Mon dossier allait changer de mains.

Séquence 7

Jeudi 2 mars 1989, seize heures.
Am Treptower Park.

Nous gagnâmes Mitte dans l’après-midi. Un ciel bas couvrait Berlin et le Brandebourg. La ville se refermait sous une lumière uniforme.

Lenka marchait près de moi. Elle avait vingt-trois ans. Je n’en avais pas encore vingt-neuf. Elle tenait en main un carton sur lequel figuraient deux noms. Je sentais son appréhension à son pas, à la tension de son corps.

Avant de rejoindre Treptow, où vivaient des amis berlinois de sa mère, Elżbieta Dąbrówska, nous errâmes autour de la Volksbühne et de la Rosa-Luxemburg-Platz. Nous traversâmes le parvis du Rotes Rathaus, puis longeâmes les quais de la Spree jusqu’au belvédère de Fischerinsel.

L’adresse, Am Treptower Park, me rassurait. Nous poursuivîmes à pied. Nous parlions à voix basse de l’accueil qui nous attendait. Les coordonnées semblaient fiables.

Par fragments, Lenka évoquait sa mère. Elżbieta Dąbrówska avait quitté Prague pour rentrer en Pologne lorsque sa fille avait cinq ans. Elle avait laissé derrière elle un mari et une enfant. Il n’en restait qu’une photographie et le carton qu’elle tenait serré dans sa main.

Nous longions la Spree. À hauteur de Jannowitzbrücke, des chantiers du VEB Bau encombraient les abords. Plus loin, des péniches en hivernage demeuraient amarrées sur l’eau gelée.

Un contrôle de la Volkspolizei interrompit notre marche. Les papiers furent rendus. Nous repartîmes. Peu après, deux hommes se placèrent derrière nous. Blousons de skaï. Casquettes plates. Mallettes noires. Ils maintenaient la distance.

Nous marchions. Ils marchaient.
Nous ralentissions. Ils ralentissaient.
Nous nous arrêtions. Ils s’arrêtaient.

Le secteur de Treptower Park apparut. Le monument aux Héros soviétiques dominait la perspective. Un groupe d’écoliers déposait des fleurs au pied des stèles.

Anka Bankowski et Witold Szyman vivaient au numéro cinquante. Un immeuble d’avant-guerre. Façades ternies. Entretien négligé. Fenêtres hautes. Rideaux tirés.

Nous nous arrêtâmes. Derrière nous, les deux hommes s’immobilisèrent à distance.

Nous entrâmes. Cage d’escalier large. Bois usé. Grilles d’acier. Une ampoule nue. Les marches avaient perdu leur arête. Les murs étaient jaunis. Les portes, lourdes, portaient des numéros écrits à la main.

L’escalier montait, sans indication.

Lenka murmura quelques mots en tchèque. Elle tenait le carton contre elle, comme un titre fragile. Nous parlions peu.

Au quatrième étage, un palier large. Deux portes jumelles. Sur celle de gauche, une plaque de plexiglas ancien, gravée.
Bankowski
Szyman

Nous sonnâmes. Une fois. Puis une seconde. Puis encore, avec le même intervalle. Rien. Aucun pas. Aucun froissement. Aucune réponse indirecte. L’appartement paraissait vide.

Nous restâmes là.

Assis sur une marche froide. Debout ensuite. Puis de nouveau assis, sans décider d’une posture. Lenka serrait le carton, le relâchait, puis le reprenait. Je regardais la plaque, la sonnette, le couloir, puis l’extrémité du palier, comme si quelque chose devait surgir de là.

Le temps s’étirait. L’idée s’imposait que nous finirions par partir.

Par moments, une porte plus loin laissait passer un bruit bref, puis se refermait. Des pas étouffés. Un grincement. Rien qui nous soit adressé.

Nous sonnâmes encore une fois. Sans y croire. Sans renoncer.

Lorsque nous redescendîmes, le vestibule avait la même odeur, la même lumière. Nous franchîmes la porte de bois. L’air froid nous reprit au visage. Les deux hommes n’étaient plus à la même place, ou bien ils l’étaient autrement.

Le quartier n’avait pas changé. Les rideaux restaient tirés. Les cendriers ponctuaient la rue.

Nous repartîmes comme nous étions venus. Lenka conserva le carton dans sa main.
Je ne dis rien. Elle non plus.

Séquence 8

Vendredi 3 mars 1989, fin d’après-midi.
HO Café Freundschaft zum Park.

Nous étions revenus en voiture à Treptow. En nous dirigeant vers un café, deux hommes en salopette se tenaient sur le trottoir, non loin du parc. Une Trabant était immobilisée devant eux, capot entrouvert. Une boîte à outils cabossée reposait au sol. Une odeur de moteur deux temps flottait dans l’air. Des taches de graisse maculaient l’asphalte.

Leurs gestes étaient lents, calculés. L’un leva la tête et nous adressa la parole avec une politesse tranquille. Il désigna la Mercedes, garée un peu plus loin.

— Ihre Scheinwerfer.

Il essuya ses mains sur la salopette, referma le capot. Un sourire bref passa sur son visage, puis disparut. J’eus l’intuition de la Stasi. Rien de plus. Aucune certitude.

Ils observaient. Moins pour obtenir des réponses que pour relever des signes. Une attitude. Une voix. Une direction prise.

Lenka ne les intéressait pas. Pas un regard pour elle.

Avant de se détourner, l’un d’eux ajouta, d’un ton égal
— Einen schönen Tag noch.

Le HO Café Freundschaft zum Park se trouvait à l’angle de deux rues secondaires, en retrait de l’axe principal. Façade basse, sans relief. Vitrines rectangulaires, verre partiellement embué. Aucune enseigne lumineuse. Seulement un nom peint en lettres sobres, légèrement effacées. HO-Gaststätten.

À l’intérieur, on comptait presque autant d’uniformes verts de la Volkspolizei que de clients. Crânes nus. Aucune arme visible. L’accueil resta neutre. Les conversations ne cessèrent pas, mais baissèrent d’un cran. Quelques regards se levèrent, sans hostilité.

La serveuse dit simplement
— Guten Tag.

Nous commandâmes. Une bière. Un café. Elle apporta un verre cylindrique de Schultheiss, à la mousse compacte, et un café clair. Le service était précis, sans commentaire.

À la question d’un plat, la réponse fut immédiate
— Nein. Nur Getränke.

Il n’y avait que des boissons.

La clientèle était majoritairement masculine. Ouvriers. Employés. Policiers en uniforme vert. Agents de la Stasi en civil. Ils buvaient, lisaient le journal, jouaient au Skat. Une présence détendue, presque ordinaire, qui rappelait pourtant le cadre rigide du régime.

Le sol était carrelé de gris. Les luminaires étaient bruyants. Les tables carrées, nappées de plastique, s’alignaient sans fantaisie. Le bar, en bois sombre, portait les marques d’un usage quotidien. Derrière, un miroir terni reflétait des bouteilles ordinaires. Une horloge RFT à trotteuse. Un calendrier HO. Une affiche de club sportif. Un slogan patriotique.

Les odeurs se mêlaient. Fumée. Bière. Détergent.

Les deux hommes de la Trabant entrèrent à leur tour et s’installèrent au bar. Aucun signe. Aucun échange.

La monnaie est-allemande que j’avais posée sur la table, trop légère, presque inconsistante, fut délaissée, comme si elle comptait à peine.

Nous parlions à voix basse, sans nous pencher l’un vers l’autre. Rien qui puisse paraître confidentiel.

À Berlin, mes démarches professionnelles se clôturaient l’une après l’autre. Attendre davantage rendrait nos visas pour la Pologne plus aléatoires, le change plus étroitement surveillé, les billets de train plus difficiles à obtenir. Une lassitude de Berlin s’installait. Chez Lenka surtout.

Lenka hésita, puis évoqua Varsovie.
Là-bas, une enquête nous attendait. La surveillance paraissait plus lâche. Des indices, peut-être. Rien de sûr. Une ville moins saturée. Moins immobile.

Je répondis simplement :
— Varsovie, oui. Allons-y.

La décision fut prise. Sans autre commentaire.

La serveuse déposa l’addition. Nous réglâmes. Dehors, la lumière de la lune déclinait. Le parc se noyait dans une brume légère. Les silhouettes perdaient leurs contours.

Nous longeâmes les grilles, puis gagnâmes la Mercedes. Aucun regard ne nous suivit ouvertement. Au loin, les lumières de la Fernsehturm semblaient atténuées.

Rien n’était formellement organisé.
Mais nos regards se tournaient vers l’Est.

Nous rejoignîmes Alexanderplatz et l’hôtel sans un mot.

Séquence 9

Dimanche 12 mars 1989, vingt heures.
Bahnhof Berlin-Lichtenberg.

Devant la gare, une lumière jaunâtre collait au sol. Le soir était tombé. Lenka s’éloigna vers le kiosque HO, à quelques mètres.

Près de l’entrée, quelques femmes stationnaient à l’écart. Elles occupaient un espace qui semblait leur revenir. Manteaux synthétiques aux teintes artificielles, bordeaux ou violet fané. Talons noirs trop hauts pour l’endroit, déjà usés. Elles observaient les passages.

En me voyant, elles sourirent. Des phrases me parvinrent, mêlant l’allemand au russe, parfois à quelques mots de polonais.
— Woher kommst du ? Hotel ? West-Zigaretten ?

Elles n’allaient pas prendre le train. Elles attendaient.

Pendant un instant, je ne fus plus qu’un homme seul.

Lenka revint avec les journaux. Elle vit la scène. Elle n’eut aucun commentaire.

Plus loin, la Transportpolizei contrôlait les billets.

Sur le quai, les voitures de la Deutsche Reichsbahn de la RDA s’alignaient, bleues ou vert sombre, modèles des années soixante-dix. Par endroits, une voiture des chemins de fer polonais, rouge bordeaux, s’insérait dans la rame. Sur les flancs, des plaques émaillées indiquaient Berlin–Warszawa, parfois prolongées en Berlin–Moskva.

Dans les couloirs étroits, le plancher vibrait sous les pas. Des portières claquaient. Des contrôleurs en uniforme fatigué passaient de compartiment en compartiment. Toujours la même demande.
— Fahrkarten, bitte.

Les billets étaient examinés, puis rendus.
— Gute Fahrt.

À vingt heures vingt, l’express D-Zug Berlin-Lichtenberg pour Warszawa Centralna s’ébranla. Un choc sourd parcourut la rame. Le quai s’éloigna lentement.

Dans notre voiture-couchettes, un Liegewagen à six places, les banquettes de skaï se rabattirent pour former des lits étroits. Les draps trop amidonnés craquaient sous la main. Une carafe d’eau attendait sur la tablette. Au plafond, une veilleuse rouge restait allumée. Je voyais son reflet sur le linoléum.

Dans le couloir, des bagages frôlaient les portières. On se croisait peu. Les voix restaient basses. Les compartiments portaient les marques d’un usage ancien.

Le train roulait sans heurt. Le roulis régulier imposait le silence. Les stations à venir furent annoncées brièvement. Frankfurt an der Oder, puis Poznań, avant Varsovie.

Ce n’était pas un train de confort. Du matériel conçu pour durer et transporter.

Au-dessus d’une porte, une plaque métallique indiquait Brest–Moskva. Certaines voitures poursuivaient bien au-delà de notre destination.

Dans ma poche, le billet cartonné vert, tamponné Auslandskarten, portait une annotation manuscrite précisant la voiture et le numéro de la couchette.

En face de moi, Lenka avait replié sa veste doublée. Son sac de voyage reposait sur ses genoux. Elle croisait les jambes. Une barrette nacrée retenait ses cheveux. Elle me regardait avec un sourire calme.

Je revoyais la semaine qui avait précédé le départ.

Lundi. Le consulat polonais du Majakowskiring, à Pankow. Quartier de villas sévères, rues calmes, sous surveillance diffuse. Derrière le guichet, l’employée fit glisser deux formulaires rosés, quadrillés de cases étroites. Elle demanda d’écrire en lettres capitales. Précisa qu’aucune demande ne serait examinée sans photographie.

J’ajoutai deux photos d’identité. La mienne était collée de travers. Je glissai les passeports. On demanda le motif du voyage.
— Tourismus. Voyage culturel.

Le tampon tomba sur une quittance provisoire. La réponse suivit immédiatement. Il fallait revenir dans quarante-huit heures. Sans garantie.

Nous ressortîmes avec les reçus, comme des élèves convoqués à un examen dont le sujet restait inconnu.

Mardi. La Volkspolizei. Service des passeports et des déclarations de résidence. Couloir glacé. Carrelage clair. Bancs de bois lustrés par l’attente. Au mur, le portrait d’Erich Honecker. Derrière le guichet, un fonctionnaire en uniforme gris-vert ouvrit un registre épais et inscrivit nos noms au stylo noir. Sans lever les yeux, il déclara qu’aucune démarche n’était possible sans visa. Il fallait revenir.

Nos noms furent aussitôt barrés. Dans la salle, la formule revenait. On appelait le suivant. Lenka restait immobile, le sac serré contre elle.

Mercredi. Retour au consulat. Quarante-huit heures s’étaient écoulées. Les passeports revinrent, frappés de tampons violets, datés. L’employé leva les yeux. Il demanda pourquoi nous voyagions ensemble en Pologne. Un soupçon subsistait dans sa voix.

Jeudi. Retour à la Volkspolizei. Les passeports munis des visas furent acceptés. Le guichetier apposa un large cachet rouge. L’autorisation de sortie n’était valable que pour un jour précis. Il demanda si c’était compris.

Lenka glissa les documents dans une enveloppe brune. Elle la referma soigneusement.

Vendredi. Tout se compliqua.

D’abord les devises. La règle du Mindestumtausch imposait vingt-cinq Deutsche Marks par jour, convertis en marks de la RDA. À la Deutsche Außenhandelsbank d’Alexanderplatz, on nous remit des billets verts délavés, inutilisables en Pologne, accompagnés d’une quittance tamponnée à présenter à la frontière.

Devant la Haus des Reisens, des hommes murmuraient des offres de change. Zlotys. Dollars. Bon cours. Nous passâmes sans ralentir. Trop risqué avec mon passeport occidental.

Ensuite les billets. À Lichtenberg, sous un éclairage artificiel intermittent, la file avançait vers le guichet des cartes internationales. Odeur de cantine. Manteaux de poil gris perlés de pluie. On demanda la destination. Varsovie. Puis le type de place. Voiture-couchettes. Le paiement devait se faire exclusivement en marks de la RDA.

Le billet cartonné fut tamponné. Le numéro écrit à la main.

Enfin la voiture. La Mercedes 190, plaque belge, était trop voyante pour la Frankfurter Allee. Nous la laissâmes au garage du Metropol Hotel, Friedrichstraße. Le réceptionniste déclara que le garage était réservé aux clients. Contre paiement, il précisa que le véhicule serait surveillé. Il demanda les clés.

Je laissai mon trousseau. Lenka me lança un regard où passait un soulagement réel.

Samedi. Nous rassemblâmes tout. Passeports avec visas. Autorisation de sortie. Billets cartonnés. Quittances de change. Chaque feuillet glissé dans une enveloppe brune, maintenue par un élastique numéroté. Quelques Deutsche Marks et quelques dollars cousus dans la doublure du manteau de Lenka.

Elle répétait à voix basse qu’il fallait toujours garder les papiers sur soi.

Le soir, confirmation de notre réservation au Metropol Hotel de Varsovie, Aleje Jerozolimskie, face au Palais de la Culture.

Dans le train, je mesurai ce que nous avions laissé derrière nous. La voiture, confiée à un hôtel. L’argent, fractionné, cousu. Les objets réduits au strict nécessaire. Et surtout les papiers. Tampons. Cachets. Quittances. Enveloppes brunes.

Chaque geste avait été enregistré.

Je portais désormais le contrôle sur moi.

Acte II — Varsovie

Séquence 10

Dimanche 12 mars 1989, vingt-deux heures.
Frontière entre Frankfurt an der Oder et Kunowice.

Le train s’immobilisa d’un coup à Frankfurt sur l’Oder.

La gare n’était qu’un bloc de béton défraîchi. Des tubes fluorescents projetaient une lumière crue. L’air saturé d’odeurs âcres semblait chargé de particules. Au-delà des grilles ferroviaires, des façades noircies, des barres d’immeubles lépreuses, des cheminées d’usine exhalaient une fumée lourde. Tout paraissait figé, au terme d’un cycle épuisé.

Sur le quai, les Grenztruppen étaient en place. Uniformes vert olive. Bottes claquant sur les dalles fendues. Parmi eux se tenaient les agents de la Passkontrolleinheit. Des hommes de la Stasi intégrés aux troupes frontalières, vêtus comme des douaniers. Nul détail ne les distinguait. Le secret faisait partie du dispositif.

Dans le hall presque vide, les haut-parleurs crachotèrent. Une voix métallique se perdit dans l’écho.

Dans notre compartiment, la lumière s’alluma brusquement. Les militaires entrèrent sans saluer. Gestes secs.

Ils réclamèrent les papiers. Pour sortir de la RDA, il fallait une autorisation. Je tendis mon passeport, le visa polonais, l’autorisation de sortie. Les documents passèrent de main en main. Aucun commentaire. Les regards restaient neutres. La fouille fut rapide, méthodique. Sans marge.

Personne ne bougea. Les passagers regardaient leurs genoux. Je restai immobile comme eux.

Un garde claqua la porte du wagon. L’ordre fut transmis au conducteur. Repartir. Immédiatement.

Le train s’ébranla. La frontière venait d’être franchie. Le limes était là. Sans nom. Sans panneau. Seulement la procédure.

L’arrêt suivant fut Kunowice.

Le froid était le même. Les couloirs étroits. Les lumières de plafond. La fumée. Pourtant, la tonalité avait changé. Le contrôle s’étira près d’une heure.

Les policiers polonais montèrent à bord. Uniformes bleu marine. Visages tirés. Ils cherchaient l’argent. Le soupçon n’était plus idéologique. Il devenait économique.

Ils demandaient les devises. Combien. Où. Ils exigeaient l’ouverture des sacs. Les bagages furent fouillés. Les mains cherchaient les billets dissimulés. Les corps devenaient des caches.

Je sentais contre moi les enveloppes. Les papiers. Les billets cousus.

L’air restait glacial, mais moins martial. Dans les gestes perçait une souplesse. Un désordre discret. Une usure partagée.

Puis vint l’accrochage de la locomotive polonaise. Fracas d’acier. La rame vibra.

À Rzepin, je compris le basculement. La rigidité militaire se dissolvait. Une organisation poreuse prenait sa place, réglée par la survie quotidienne et par la corruption. La méfiance ne disparaissait pas. Elle changeait de forme.

Le train reprit vers l’est.

Varsovie n’était pas encore là.
Le régime, lui, avait déjà changé.

Séquence 11

Lundi 13 mars 1989, une heure.
Train de nuit.

Après Rzepin, le train avançait lentement sur des rails usés. La vitesse ne dépassait pas soixante kilomètres à l’heure. La nuit polonaise était opaque.

À travers les vitres striées de givre, apparaissaient des ombres et des points lumineux isolés. Un phare de camion soviétique sur une route parallèle. La lanterne d’une charrette bringuebalante. Les lampadaires espacés d’un village endormi. Des silhouettes surgissaient puis disparaissaient aussitôt. Un homme ivre titubant. Un prêtre en soutane. La masse sombre d’une église. Les clochers se découpaient, sobres, obstinés, sur un ciel sans astre.

Dans le compartiment, le roulis martelait la tôle. L’air mêlait cliquetis, poussière sédimentée, tabac froid. La condensation formait des gouttes épaisses qui glissaient lentement le long de la vitre. La veilleuse projetait une lumière tremblante sur les draps amidonnés. À intervalles réguliers, un freinage crissait, suivi d’un choc sec.

La voix nasillarde des haut-parleurs s’éleva.
— Następna stacja… Kutno.

Le train s’arrêta. Les portières claquèrent. Des pas lourds résonnèrent sur le quai. Quelques échanges brefs en polonais. Un coup de sifflet. Puis le silence.

Les passagers restaient immobiles. Un homme en pardessus gris ronflait, la tête contre la cloison. Une femme au foulard, chapelet en main, mangeait lentement du pain noir. Un étudiant, sac militaire sur les genoux, feuilletait sans lire un manuel soviétique de mathématiques. Deux vieilles femmes serraient leurs paniers d’osier, murmuraient quelques phrases.

Lorsque le contrôleur passait, carnet à la main, tous détournaient le visage. Sa formule revenait, brève, sans inflexion.
— Fahrkarten, bitte.

Le train repartait. Les vibrations reprenaient.

Dehors, le pays demeurait figé dans le froid.
Dedans, la fatigue s’épaississait.

Le train poursuivait sa course, sans repère horaire.

Séquence 12

Lundi 13 mars 1989, sept heures.
Warszawa Centralna.

Le train ralentit puis s’immobilisa sous la dalle de Warszawa Centralna. La gare imposait sa masse de béton armé, coulée dans les années soixante-dix. Néons blêmes. Panneaux d’information hésitants, parfois muets. Une odeur persistante de pétrole.

Sur le quai, tout poussait à avancer. Les parois massives guidaient les pas, imposaient la direction. On passait. On ne s’arrêtait pas.

Dans le hall, les kiosques proposaient des rayons presque vides. Journaux officiels. Quelques sucreries ternes. Du chocolat médiocre. Des cigarettes locales. La police circulait lentement, uniformes bleu foncé. Les regards se posèrent aussitôt sur nous. Les étrangers se distinguaient sans peine.

Un agent s’approcha.
— Papiery, proszę.

Je tendis mon passeport. Il le feuilleta, leva les yeux pour vérifier mon visage, referma le document.
— Dziękuję.

Lenka murmura qu’ici tout semblait plus lent, plus lourd. Je répondis que chacun de nos pas était observé. Elle s’accrochait à mon bras. Son souffle restait court.

Un homme surgit à ma hauteur, casquette enfoncée.
— Exchange, good money, dollars, marks.

Il mimait le change. Un sifflet retentit.
— Stój.

L’homme détala aussitôt, zigzaguant entre les voyageurs, rattrapant sa casquette au vol. Deux policiers s’élancèrent derrière lui, sans réelle hâte. Lenka sourit et me prit la main.

Dehors, l’air demeurait chargé de crasse. Une file de taxis FSO Polonez attendait, moteurs étouffés par le froid. Nous choisîmes un tramway rouge et jaune. Les rames cabossées se succédaient sans attente.

À l’intérieur, les banquettes étaient souillées. Les vitres ternies. La voiture avançait par secousses. Grincements d’acier dans les courbes. À-coups aux arrêts. Une odeur de particules brûlées montait au freinage. Le receveur passa, poinçonneuse à la main.
— Bilety do kontroli.

Par les fenêtres défilait une ville grise et massive. Lignes droites sans fin. Barres de béton. Façades uniformes. Fenêtres alignées à perte de vue. Entre les blocs, des vides. Parkings. Terrains vagues. Arrêts de tram où des silhouettes attendaient, immobiles. Visages fermés. Gestes économes.

Lenka murmura que tout se ressemblait.

Le Pałac Kultury i Nauki dominait l’espace, vertical, écrasant.

Le haut-parleur annonça notre arrêt. Nous descendîmes au croisement de Marszałkowska et Aleje Jerozolimskie. Le carrefour était large, exposé au vent. L’hôtel Metropol nous faisait face.

Séquence 13

Lundi 13 mars 1989, neuf heures.
Hôtel Metropol, Varsovie.

Au pied du Palais de la Culture, à l’angle de Marszałkowska et d’Aleje Jerozolimskie, la façade du Metropol s’étirait en ligne droite. Moderne. Fonctionnelle. Elle ne signalait pas un lieu d’accueil, mais la continuité d’un même dispositif.

Lenka se serrait contre moi, agrippée à mon bras.
Nous entrâmes.

Le hall était vaste, carrelé, éclairé par des néons. Des fauteuils de velours usé étaient disposés sans logique apparente sur une moquette fatiguée. Le mobilier se réduisait à l’essentiel. Quelques plantes en pot occupaient les angles. Une horloge murale indiquait l’heure officielle.

Derrière le comptoir de réception en formica clair, des employées en uniforme manipulaient des clés métalliques, qu’elles accrochaient et décrochaient d’un panneau perforé. L’air était lourd, saturé de fumée et de traces de détergent.

Le va-et-vient des arrivées et des départs produisait un cosmopolitisme réglé. Des hommes d’affaires soviétiques circulaient en complets gris. Des Bulgares portaient des vestes de cuir noir. Des Azerbaïdjanais parlaient plus fort que les autres. Des diplomates du bloc, de rang secondaire, attendaient à l’écart, dans une zone tacitement assignée.

Par moments, un Vietnamien ou un visiteur d’Asie centrale traversait le hall, manteau de laine épais, chapka enfoncée.

On parlait russe, polonais, allemand de l’Est. Les Occidentaux étaient peu nombreux, immédiatement identifiables. Les conversations formaient un fond sonore continu, mais contenu. Les groupes ne se mélangeaient pas. Chacun occupait sa place.

Dès l’entrée, un point d’accueil de la PKO, la banque d’État chargée du change, contrôlait l’argent des étrangers.
— Płatność w dewizach, proszę.

Paiement en devises.
La quittance était imprimée aussitôt. Montant. Date. Numéro de chambre. Rien n’était différé.

À la réception, l’employé leva la tête.
— Paszport, poproszę.
— Pass, bitte.

Je tendis le document. Il le prit. Le conserva.
— Zostawimy go na noc. Rejestracja.
— Wir behalten ihn über Nacht. Registrierung.

Le passeport serait gardé jusqu’au lendemain. C’était la règle.

Derrière le comptoir, une employée remplissait lentement des formulaires en polonais, sans relever la tête. La file avançait par à-coups. Chacun attendait. À toute demande hors procédure, la réponse restait identique.
— Nie ma.

Il n’y avait pas.

La facturation suivait immédiatement.
— Zahlung in Devisen, proszę.
— Zahlung in Devisen, jetzt.

Aucune carte de crédit.

Je posai les billets sur le marbre. Le tampon s’abattit sur la quittance.
— Quittung hier.

À côté, un voyageur arménien tenta de discuter.
— Ale ja zapłacę jutro.

Il disait qu’il paierait demain.
Le réceptionniste ne leva pas les yeux.
— Nein. Heute.

Près de la porte, un portier surveillait les allées et venues. À un client hésitant, il fit un signe bref.
— Proszę iść dalej.

Avancez.

Tout était suggéré.
Tout était dirigé.

La politesse restait correcte, rigide, entièrement procédurale. Le Metropol fonctionnait comme un sas. On y était admis sous conditions. Jamais vraiment accepté.

Au centre du hall, deux agents des services de sécurité restaient debout. Ils ne parlaient pas. Ils observaient.

Je constatai la continuité du dispositif depuis Berlin. Visas. Autorisations. Devises. Billets. Frontière. Hôtel. Partout la même progression lente. Les mêmes files. Le même soupçon. Rien n’était improvisé. Aucun aspect n’était laissé au hasard.

Je dis à Lenka qu’ici presque tout semblait possible, mais seulement dans des marges étroites, sous forme d’arrangements discrets, jamais déclarés.

Elle répondit que l’on vivait ainsi. Dans l’ombre.

À la réception, l’employé terminait une opération sur une calculatrice mécanique. Son regard était déjà tourné vers le client suivant.
— Willkommen. Bitte gedulden Sie sich.

Lenka reprit le mot, sans sourire.
— Geduld. Das ist das Wort hier.

La patience.
C’était le mot d’ordre.

Dans les gares.
Dans les files.
Sur les places.
Dans les hôtels.

Toujours la même réponse. Courte. Définitive.
— Nie ma.

Au bar, près du hall, un téléviseur diffusait le journal du matin. Le général Jaruzelski apparut à l’écran. Lunettes noires. Voix monocorde. Un bandeau rappelait la République populaire de Pologne.

Un client murmura que c’était toujours le même visage, depuis des années.
Un autre répondit qu’avec un peu de chance, cela finirait bientôt.

La serveuse, en essuyant un verre, indiqua calmement qu’il valait mieux parler plus bas.

Dans les couloirs, le nom de Solidarność circulait à voix basse. Chacun savait que les discussions de la Table ronde avaient commencé le 6 février. Officiellement, rien ne changeait. Mais quelque chose se fissurait. La ville restait en suspens.

Lenka baissa la voix. Elle dit que tout semblait arrêté. Comme retenu.

Je répondis que nous en étions exactement là.
Entre le contrôle et l’attente.

Elle témoigna de l’impatience.
Elle voulait commencer les recherches sur sa mère.

Séquence 14

Mardi 14 mars 1989, midi.
Restaurant d’État Hungaria, Varsovie.

Nous remontâmes Marszałkowska jusqu’à la façade sévère du restaurant d’État Hungaria. Lenka avait reçu cette adresse à Prague. On lui avait dit que c’était un lieu où l’on parlait parfois de ce qui ne figurait nulle part. Y compris de sa mère.

De l’extérieur, le bâtiment ne se distinguait pas de ceux qui l’entouraient. Même hauteur. Même crépi sombre. Une enseigne discrète, peu engageante. Rien n’annonçait un lieu de rencontre.

À l’intérieur, le décor se voulait soigné, mais rappelait une cantine ancienne. Nappes blanches tirées au cordeau. Tables alignées. Chaises lourdes. L’air était saturé d’odeurs grasses. Viande recuite. Sauce chaude.

La carte était courte. Goulasch épais. Poulet au paprika. Quelques vins d’Europe de l’Est, correctement choisis. Bières hongroises à la pression. Les plats arrivaient dans une vaisselle épaisse, frappée d’un logogramme. Rien n’était prévu pour séduire.

Les serveurs portaient chemise blanche et gilet sombre. Ils se tenaient droits. Leurs gestes étaient mécaniques.

Je demandai s’il y avait du café.
— Kawę ?

La serveuse répondit qu’il n’y en avait pas. Seulement de la chicorée.

Plus tard, je demandai s’il existait un dessert.
— Czy jest coś słodkiego ?
— Nie ma.

À une table voisine, un client insista pour une autre boisson. Le serveur haussa les épaules.
— Zakazane. Proszę czekać.

C’était interdit. Il fallait attendre.

Lenka murmura en allemand qu’ici aussi on se comportait en fonctionnaires. Je répondis que le restaurant fonctionnait comme une administration. Règles. Refus. Aucun commentaire.

Peu à peu, les bouteilles de vodka commencèrent à circuler. Les verres se levaient entre les plats.
— Na zdrowie !

La rigidité du service ne changeait pas. Du côté des clients, en revanche, corps et langues se relâchaient. Les conversations restaient basses, mais gagnaient en densité. On échangeait des allusions. Des références culturelles. Des critiques du régime. Jamais formulées trop haut.

Par endroits, des rideaux furent tirés pour isoler certaines tables.

Un homme, que l’on me présenta comme journaliste, referma les tentures et dit simplement
— Prywatnie mówimy szczerze.

En privé, on parle plus franchement.

À partir de là, les échanges changèrent de nature. Les informations ne prenaient pas la forme de faits établis, mais de phrases glissées entre deux verres. Des noms circulaient. Des lieux. Des dates.

La mère de Lenka apparaissait indirectement. Par fragments. Jamais nommée d’un bloc. Sa présence se dessinait en creux.

Le repas s’acheva sans révelation.

Aucune confirmation.
Mais quelque chose avait basculé.

Nous avions quitté le monde des guichets.

Nous tenions désormais une adresse.
Celle d’un libraire.
Plus exactement, d’un bouquiniste, dans la vieille ville.

Séquence 15

Mercredi 15 mars 1989, quatorze heures.
Vieille ville, Varsovie.

Nous avancions sur les pavés réguliers de Stare Miasto. Ils avaient été remis en place récemment. Les façades pastel, reconstruites après 1945, présentaient un alignement net. Les peintures étaient propres. Les couleurs uniformes. Aucune trace d’usure marquée.

Les rues étaient étroites. Sur une porte, une enseigne peinte annonçait une brasserie. Plus loin, un tableau noir indiquait à la craie le menu d’un restaurant. Les horaires étaient affichés. Les seuils dégagés.

Les passants traversaient sans ralentir. Aucun ne s’arrêtait devant les vitrines. Un couple passa sans parler. Un homme consulta sa montre en marchant. Une femme ajusta son sac et poursuivit sa route.

Nous entrâmes dans un antiquariat.

Les rayonnages étaient alignés avec soin. Les tablettes propres. Les livres rangés par formats et par thèmes. Sur plusieurs étagères, les mêmes titres revenaient, souvent en plusieurs exemplaires.

Les ouvrages occidentaux étaient rares. Peu d’éditions antérieures à la guerre. En revanche, de nombreux volumes provenaient d’éditeurs moscovites, en russe, en polonais, en allemand. Les domaines couverts étaient toujours les mêmes. Sciences exactes. Histoire. Philologie. Travaux d’érudition. Peu de fiction.

Les reliures étaient solides, souvent identiques. Les dates de publication se concentraient sur les décennies récentes. Les pages étaient jaunies, parfois gondolées.

L’air était chargé d’odeur de papier ancien, de poussière et d’humidité.

Quelques clients se tenaient debout devant les rayons. Ils parlaient bas. Comparaient des éditions. Vérifiaient des dates. Échangeaient des remarques techniques. Aucun ne haussait la voix.

Derrière son comptoir, l’employé libraire nous observait. Je lui demandai, en polonais hésitant, s’il proposait des livres anciens. Je précisai que je m’intéressais à de vieilles éditions Plantin. Je prononçai enfin le nom de Bankowski.

Il secoua la tête.
— Nie ma.

Bankowski plus ici. La réponse tombait sans commentaire. Coupante, elle fermait l’échange. Il n’y avait ni justification ni détour possible.

Nous apprîmes que Bankowski n’exerçait plus à cette adresse.

Un commis expliqua qu’il avait dû quitter les lieux. La décision venait d’une intervention de la ZSMP, l’organisation de jeunesse du Parti ouvrier unifié polonais. Aucune justification détaillée. Le fait était présenté comme acquis.

Bankowski travaillait désormais ailleurs. L’emplacement exact n’était pas connu. On disait seulement qu’il continuait à vendre des livres. Dans un autre quartier.

L’information que nous cherchions ne se trouvait plus ici.

Nous gagnâmes le Dom Książki, la grande librairie d’État de Nowy Świat. Le bâtiment était massif. Un large escalier menait à l’entrée. L’éclairage descendait de longs néons blancs.

À l’entrée, un policier nous arrêta.
— Proszę dokumenty.

Je tendis mon passeport. Il le regarda brièvement. Vérifia la photo. Me le rendit sans commentaire.

À l’intérieur, les rayonnages occupaient tout l’espace. Les étagères étaient pleines. Les Éditions de Moscou en russe et polonais dominaient. On trouvait aussi des livres en allemand, en anglais, en français. Les titres étaient récents. Les exemplaires nombreux.

Des employés circulaient entre les rayons. Les clients feuilletaient les livres sans s’attarder. Les achats se faisaient au comptoir central.

La librairie offrait un choix étendu, sous contrôle direct de l’État.

Lenka posa quelques questions en allemand à une employée qui rangeait un rayon. L’employée répondit que Bankowski avait travaillé ici un temps, comme commis. Il avait ensuite quitté le personnel. Aucune adresse n’avait été laissée. Elle n’en savait pas davantage.

À la caisse, la vendeuse leva les yeux.
— Poproszę dowód osobisty.

Je présentai le document. Elle nota les références, tamponna la quittance, puis glissa le livre dans un sac de papier.

Nous sortîmes.

Dans la rue, les passants circulaient le long des façades récemment repeintes. Contours nets. Couleurs uniformes. Fenêtres alignées. Un ordre parfait où nulle fausse note ne venait en excès.

Les gens marchaient sans s’arrêter. Aucun attroupement. Aucun échange prolongé. Les entrées d’immeubles restaient fermées. Les cours intérieures demeuraient invisibles depuis la rue.

Les informations que nous cherchions ne se trouvaient pas ici.

Nous n’avions obtenu ni adresse, ni nom nouveau. Nulle piste exploitable.

Nous repartîmes. Sans direction précise.

Séquence 16

Jeudi 16 mars 1989, en soirée.
Varsovie, quartier de Śródmieście.

Par un contact du conservatoire de Prague, Lenka était parvenue à nous faire inviter à une soirée semi-privée.

Nous nous trouvions au sud de Śródmieście, du côté de Nowy Świat, d’Aleje Ujazdowskie et de Mokotowska. Le quartier se distinguait nettement du reste de la ville. Plus bourgeois. Plus élégant. Composé d’immeubles du XIXᵉ siècle.

Ces rues, pourtant proches du centre, conservaient un prestige particulier. La perfection des volumes, l’alignement rigoureux des façades, leur netteté presque excessive produisaient une beauté glacée, théâtrale. Comme un décor trop soigneusement remis en place après coup.

Derrière une porte discrète, au rez-de-chaussée d’un immeuble massif à façade grise, un escalier de béton, aux marches polies par les années, conduisait à un appartement ancien, aux plafonds hauts.

Le lieu fonctionnait presque comme un vrai restaurant.

Dans le vestibule, une ampoule nue éclairait faiblement les murs. À l’intérieur, la pièce avait été transformée. Une bibliothèque bien tenue occupait tout un mur. Dans un angle, la télévision d’État restait allumée, sans le son. Les rideaux étaient tirés.

De petites tables serrées, couvertes de nappes blanches, quelques bougies disposées sans ostentation installaient une atmosphère intime, en rupture nette avec la rigidité des halls et des guichets.

Sur un panneau figuraient nos noms et la mention de notre réservation. Le vocabulaire et la langue étaient les mêmes que partout ailleurs. Ici, pourtant, ils prenaient une autre tonalité.

L’accueil était raffiné, presque familial.

Avec les autres convives, nous prîmes place autour d’une grande table commune. Il y avait là des journalistes de la télévision d’État, des écrivains, des universitaires.

On servait des entrées simples. Pain noir. Harengs marinés. Cornichons. Salade de betteraves.
Au centre de la table, des bouteilles de vodka formaient une rangée régulière.

Puis apparut une rareté, sortie d’un sac avec précaution. Une bouteille de whisky occidental, rapportée d’un voyage par un ami diplomate. Le geste de la partager signifiait bienvenue et confiance.

J’étais assis en face d’un quinquagénaire à l’allure modeste et cultivée. Enseignant à la faculté, il avait fondé, avec quelques collègues, un petit parti libéral de centre droit. Avec optimisme, il publiait de la poésie.

Nous picorions dans des assiettes de charcuterie locale. Les toasts s’enchaînaient. Les verres s’entrechoquaient.
— Na zdrowie.
— Dziękuję.

Un convive, sourire ironique aux lèvres, proposait encore un verre. La vodka se remplissait à mesure qu’elle était vidée.

Un hôte tira légèrement les rideaux et précisa, à mi-voix
— Prywatnie mówimy szczerze.

Ici, en privé, on parlait franchement.

Alors les langues se déliaient, sans jamais devenir imprudentes. Ces journalistes de l’audiovisuel officiel, rompus aux voyages, aux langues étrangères, aux références culturelles, laissaient tomber le masque.

La politesse convenue cédait la place à une parole libre, nourrie d’érudition et d’ironie. On citait des poètes. On évoquait les absurdités bureaucratiques. On pesait chaque mot.

En public, le silence demeurait la règle.
Ici, derrière les rideaux, la parole circulait autrement.

L’alcool n’abolissait pas la prudence.
Il la suspendait brièvement.

Dans le fil de ces échanges, la mère de Lenka était évoquée indirectement. Jamais comme un sujet central. On parlait de petite noblesse de province, des milieux traditionnels, des intellectuels catholiques.

Des noms apparaissaient.

Une adresse fut évoquée. Celle d’un château familial à Dąbrówczyn, où Pani Elżbieta Dąbrówska herbu Kruczek s’était retirée, comme dans un refuge discret.

On n’expliquait pas.
Rien n’était répété.

Lenka cessa de boire. Elle ne posa aucune question.

L’information passait simplement. Entre deux phrases. Comme si elle ne pouvait exister que sous cette forme.

L’air de la pièce mêlait les odeurs de vodka répandue, de tabac blond, de soupe et de viande bouillie, à l’acidité des cornichons. La chaleur venait autant du poêle que de la densité des voix.

Lenka se pencha vers moi et murmura, en allemand, que tout était différent ici.
Je lui répondis que l’on parlait librement, mais seulement derrière les rideaux.

Au moment de partir, une serveuse, postée à l’entrée, demanda à voix basse par qui nous avions obtenu leurs coordonnées. Lenka répondit que nous étions des amis, que nous venions du conservatoire de Prague.

Une femme nous raccompagna jusqu’à la porte et la referma derrière nous. Elle laissa tomber une phrase, presque pour elle-même
— Oficjalnie milczymy, prywatnie żyjemy.

Officiellement, on se tait. En privé, on tente de vivre.

Dehors, le froid reprit aussitôt. Varsovie redevenait une ville grise et lourde. Alignements de blocs. Vitrines vides.

Mais demeurait en nous le souvenir de cet intérieur étroit et chaleureux, chargé de livres et de paroles retenues, où une vie intellectuelle et humaine persistait, protégée par des rideaux tirés.

Nous avions obtenu l’essentiel.
Une adresse à Dąbrówczyn.
À cent kilomètres au sud de Varsovie.

Séquence 17

Nuit du jeudi 16 mars 1989.
Hôtel Metropol, Varsovie.

Une journaliste de la télévision d’État avait accepté de nous conduire à Dąbrówczyn avec sa Polonez. Le départ était prévu pour le lendemain. Vers le sud. Là où se trouvait le château d’Elżbieta Dąbrówska, la mère de Lenka.

Matériellement, tout était en place.
Une échappée hors de Varsovie était programmée.

La chambre du Metropol demeurait parfaitement neutre. Mobilier standardisé. Deux lits jumeaux, recouverts de draps blancs. Une lampe à abat-jour beige diffusait une lumière terne. La moquette synthétique étouffait les pas. Sur la table, un téléphone gris de la Poste d’État reposait, silencieux.

Rien n’indiquait un lieu d’exception.
Tout relevait de la banalité fonctionnelle.

Lenka s’était étendue sur l’autre lit, tout habillée. Elle gardait les yeux ouverts. Nous ne parlions pas du lendemain.

J’ouvris la fenêtre donnant sur Marszałkowska.

En face, le Palais de la Culture, offert par Staline, emplissait la fenêtre. Quelques lumières restaient fixes sur ses façades.

En contrebas, les trams grinçaient le long de Marszałkowska.

Derrière moi, la chambre du Metropol.
Sous mes pieds, le hall, les passeports retenus, les devises contrôlées, les fonctionnaires.

Tout se refermait.

La Dent de Staline se pencha.

Mon souffle se coupa.
Le sol pencha.
À peine.
Assez.

Les trams avançaient. Leur grincement arrivait après eux.
La tour avançait aussi.

Je saisis le rebord de la fenêtre. Le métal était froid. Réel.
Cela ne suffit pas.

Le réel vacillait, sans rupture nette.

Je me sentis observé.
Aucun regard. Aucun visage.
L’impression venait de la tour, de la rue, de la chambre.

Aucune issue.

La surveillance n’était plus dehors.
Elle était entrée.

Je refermai la fenêtre. Le bruit des trams s’atténua.
Je bus un reste de vodka, puis de l’eau. Je m’assis sur le lit.

La lampe ne bougeait pas. Le téléphone était à sa place. Peu à peu, la chambre reprit ses dimensions.

Mon souffle revint.
La crise céda.

Une certitude demeura.
Quelqu’un me regardait.
Je ne savais ni d’où ni depuis quand.

Je n’étais plus un visiteur de passage.
J’étais devenu la cible.

Livré à des yeux sans visage.

Acte III — Dąbrówczyn

Séquence 18

Vendredi 17 mars 1989, matin.
Départ vers le sud.

À huit heures, Varsovie s’était figée dans une panne générale de chauffage.

La ville dépendait de grandes centrales thermiques. Une seule chaudière alimentait des kilomètres de canalisations. Lorsqu’un arrêt survenait, il était brutal.

Les radiateurs de fonte devenaient froids d’un coup.
L’eau tiédissait, puis cessait de couler chaude.
Toute la ville grelottait.

Dans les immeubles, les vitres ruisselaient de condensation. Les couloirs glacés résonnaient de pas pressés. On sortait des poêles électriques de fortune. Les chauffages à résistance bricolés étaient clandestins. Interdits. Tolérés.

L’air portait une odeur de lignite humide. Poussière brûlée. Effluves d’isolant chauffé. Les appartements retenaient cette odeur.

On superposait les vêtements. La laine. La fourrure synthétique. Les écharpes montaient jusqu’aux yeux.

Une voisine lâcha simplement
— Nie ma ogrzewania.

Il n’y avait pas de chauffage.

Dans la rue, les trams grinçaient. Vitres embuées. Les haleines formaient des panaches. Les passants accéléraient le pas, manteaux tirés sur les joues rougies. Les paroles restaient brèves. Les épaules se haussaient.

La résignation demeurait disciplinée.
Personne n’explosait.
La ville retenait son souffle, dans un froid uniforme.

Vers dix heures, nous étions immobilisés dans un embouteillage au pied de tours grises.

La journaliste de la télévision d’État conduisait la Polonez. J’étais assis à l’avant, à côté d’elle. Lenka occupait la banquette arrière.

Autour de nous, la file avançait par à-coups minimes. Les voitures se succédaient sans ordre apparent. Les Polonez dominaient. Berlines carrées, poussives. Des Fiat 126p minuscules, bruyantes, souvent chargées à l’excès, se glissaient partout. Une ou deux Warszawa fatiguées, taxis bringuebalants, fermaient la marche.

L’embouteillage formait une masse compacte de carrosseries gris sale, blanc terni, vert pâle, marron boueux. Toutes couvertes de poussière sèche.

Les capots restaient entrouverts. Les moteurs surchauffaient. Des fumées bleutées s’échappaient d’un carburant mal raffiné. L’odeur d’essence lourde, d’huile brûlée et de caoutchouc tiède saturait l’air.

Les chauffeurs, emmitouflés, tapaient doucement sur le volant. Soufflaient dans leurs mains. Deux hommes descendirent. Ils parlèrent à voix basse. Ils roulèrent une cigarette. Une femme en foulard sortit de la file avec un seau d’eau. Revint refroidir un radiateur.

Un policier en uniforme bleu passa lentement. Il notait des plaques. N’intervenait pas.

— Zaczekaj.
— Spokojnie.

Il fallait attendre.
Rester calme.

On n’entendait aucun klaxon. L’attente faisait partie du quotidien. La pénurie et le désordre mécanique devenaient paysage.

Vers onze heures, nous quittâmes enfin Varsovie par la DK7, la route nationale vers le sud. L’axe descendait vers Radom, puis Kielce, avant Cracovie.

Ce n’était pas une autoroute. Deux voies seulement. Un revêtement usé, creusé de nids-de-poule et de plaques de réparation. La vitesse dépassait rarement soixante à quatre-vingts kilomètres à l’heure.

À la sortie de Varsovie, la route traversait les faubourgs industriels. Barres d’immeubles grisâtres. Cheminées d’usines. Voies ferrées. Rien ne rompait la continuité.

Puis la plaine s’ouvrait.

Les villages apparaissaient. Maisons basses crépies. Toits de tôle ou de chaume. Puits dans les cours. Tas de fumier devant les fermes. Dans les champs peu mécanisés, des chevaux de trait et des tracteurs Ursus fabriqués localement.

Le paysage restait plat. Si monotone sous le ciel bas.

La circulation demeurait dense. Nous lambinions derrière un bus. Des camions lents s’intercalaient entre les voitures. Les bus PKS, souvent des Ikarus haletants, roulaient chargés à l’excès.

Polonez. Fiat 126p. Syrena. Quelques Trabant et Wartburg.
Dans les villages, les charrettes à cheval restaient fréquentes.

Les dépassements se faisaient au risque de chacun. Les arrêts imprévus ralentissaient encore la progression.

Les stations-service étaient rares. Elles dépendaient du CPN, la centrale nationale des produits pétroliers. Devant les pompes, de longues files patientaient.

L’odeur d’essence lourde, de caoutchouc et de poussière humide se mêlait à celle du charbon domestique des campagnes. Dans les voitures et les bus, l’air restait saturé de laine mouillée et de cendre froide.

À un arrêt, un contrôleur monta dans le bus devant nous, poinçonneuse en main.

Le bus s’était déporté sur le bas-côté. La circulation nous immobilisa à hauteur de sa porte avant, restée ouverte comme la vitre du chauffeur.
— Bilety do kontroli.

Puis, d’une voix mécanique, il annonça la station suivante.

Par endroits, des unités de la Milicja apparaissaient. Les agents portaient des manteaux gris. Ils brandissaient un bâton rayé rouge et blanc pour arrêter les véhicules.

Le chauffeur du bus referma sa vitre en soupirant
— Powoli, proszę.

La pluie tombait par nappes. Elle laissait un film laiteux sur le pare-brise. On parlait peu. Les regards glissaient sur les cartes.

À une station CPN, après un arrêt prolongé, une parole tomba de la bouche de notre conductrice. Brève. Coupante. Sans adresse précise
— Ta pani. Zniknęła…

Cette femme. Elle a disparu.

À l’arrière, Lenka se redressa. La journaliste garda les yeux sur la route.

On ne sut pas si elle parlait de la mère de Lenka, à Dąbrówczyn, ou de quelqu’un d’autre.

Nous ne fîmes aucun commentaire.

La route reprit.
Notre déplacement se poursuivit. Lent. Entravé.
Dans un monde enlisé.

Séquence 19

Vendredi 17 mars 1989, quinze heures.
Dąbrówczyn, région de Sainte-Croix.

Nous avions quitté la Mazovie pour entrer dans la région de Sainte-Croix.

La route principale avait été abandonnée pour une départementale cabossée. Le revêtement se dégradait rapidement. Les nids-de-poule se succédaient. Puis l’asphalte disparaissait. La Polonez avançait sur un chemin de terre boueux, étroit, sans indication claire.

La progression devenait lente.
Les roues patinaient par endroits.

Dąbrówczyn apparut sans transition.

Un hameau isolé, posé là, immobile. Quelques dizaines de maisons basses groupées autour d’un axe incertain. Toits de tuiles rouges ou de tôles ondulées. Murs décrépis, parfois en bois sombre.

Les pas s’entendaient derrière les murs.
Des regards, derrière les rideaux.

Le village survivait. Modestement.

Le silence pesait.

Des chiens trop maigres erraient entre les maisons. Des flaques occupaient les creux du chemin. L’air sentait le fumier.

Très peu de véhicules étaient visibles. Une Syrena stationnait près d’une grange. Une Fiat 126p, à moitié recouverte d’une bâche, restait immobile.

Le bruit du moteur de notre voiture occupait l’espace.

Les habitants s’arrêtaient.

Paysans robustes. Visages fermés. Bottes de caoutchouc pour les hommes. Foulards colorés pour les femmes. Tous regardaient la voiture. Les regards restaient insistants. Sans agressivité.

Une voix demanda
— Skąd jesteście?

D’où venez-vous ?

Une autre, plus brève
— Niemcy?

Des Allemands ?

Un garçon s’avança d’un pas, curieux
— Dokąd?

Où allez-vous ?

Lenka baissa la vitre. Elle prononça le nom de sa mère, puis celui du château.

Un vieil homme leva la main et désigna l’église
— Tam…

Là-bas.

Les gestes accompagnaient les regards. Une femme resserrait son fichu. Un homme essuyait ses mains sur son manteau. Un chien reniflait les pneus, puis reculait.

Personne ne souriait.
Nul ne se fermait complètement.

Une phrase circula. Basse. Presque avalée par l’air froid. Elle n’était adressée à personne
— Zniknęła…

Elle a disparu.

Lenka demanda qui avait disparu.
Personne ne répondit.

Nous avançâmes vers l’église.

Le bâtiment se dressait légèrement en retrait. Une église baroque provinciale, en pierre claire, aux toits verts patinés. Le clocher était surmonté d’une croix sombre. Les cloches étaient lourdes. Leur métal semblait fendu. Le timbre sonnait faux.

À l’intérieur, le décor semblait fatigué. Autel doré, usé par endroits. Icônes noircies. Statues de saints aux regards graves. L’odeur de cire et d’encens saturait l’air.

Les bancs grinçaient sous les mouvements. Une ampoule nue vibrait faiblement.

Le prêtre se tenait droit. Grand. Jeune. Athlétique. Soutane noire impeccable. Ses yeux d’un brun intense étaient pénétrants. Des sourcils épais fermaient un visage obscur.

Autour de lui, les fidèles se pressaient, immobiles. Paysans. Vieilles femmes en fichu. Jeunes hommes attentifs.

Nous nous présentâmes.

Lenka donna son nom, puis celui de sa mère. Elle demanda le chemin du château.

Nous avions interrompu la prière.

La réaction fut immédiate. Une colère visible. Rituelle. Presque théâtrale.
— To nie czas. Nie przeszkadzajcie.

Son regard nous traversait.
Nous étions des importuns.
Des corps étrangers.

Lenka s’avança néanmoins. Elle donna son nom, puis celui de sa mère. Elle demanda le chemin du château.

À contre-cœur, il leva la main et indiqua une direction.
— Zamek… prosto, potem w lewo.

Le château. Tout droit, puis à gauche.

Il ne dit rien de plus.

Un sacristain évita notre regard et referma lentement une porte latérale.

Nous sortîmes.

Le silence reprit aussitôt.

Le village restait derrière nous. Intact. Fermé sur lui-même.
Il n’avait rien révélé.
Il nous avait seulement orientés.

Séquence 20

Vendredi 17 mars 1989, après-midi.
Château de Dąbrówczyn.

Nous quittâmes le village par un chemin latéral bordé de peupliers. La pluie avait creusé des flaques profondes. La boue grasse s’accrochait aux bottes, aspirait chaque pas. La progression restait pénible. Lente. Sans autre choix que d’avancer.

Au bout du chemin, le château apparut.

Il ne promettait rien.

La façade était écaillée. Des fenêtres brisées. La toiture s’effondrait par endroits. La cour était occupée par une vie pauvre. Du linge pendait sur des cordes. Des enfants couraient dans la boue. Des poules picoraient près de l’entrée. Un cochon errait entre les flaques. Une charrette penchait sur une roue voilée.

Un lieu autrefois noble et fier était devenu un habitat de survie.

Nous entrâmes.

Le vestibule exhalait une odeur d’humidité et de chou fermenté. Quatre familles paysannes, logées là en location, occupaient les pièces basses, au milieu de meubles disparates. Les murs étaient moisis. Les sols parfois en terre battue.

Pourtant, des traces d’apparat subsistaient. Des moulures effacées couraient encore sous le plafond. Des lambeaux de fresques se lisaient par endroits. Un escalier monumental restait à demi effondré. Sa rampe tenait par un fil de fer.

Près de l’entrée, une femme essuyait une assiette avec un torchon gris. Elle parlait à voix basse, sans nous regarder. Elle disait que la châtelaine avait été expulsée depuis longtemps. En ville. Peut-être à Varsovie. Puis elle ajouta, plus sourdement, qu’en réalité elle avait disparu à jamais.

Un enfant s’approcha. Curieux. Il posa la main sur une moulure ternie. Retira ses doigts, tachés de poussière.

Lenka posa les questions. Une à une.
Les réponses vinrent de plusieurs voix.

Pani Elżbieta Dąbrówska herbu Kruczek avait survécu là pendant une dizaine d’années.

Deux chambres mansardées. Pour seule compagne, une vieille servante. La domestique entretenait un poêle à charbon. Faisait bouillir une soupe maigre. La châtelaine vivait pauvrement.

Quelques poules.
Un petit potager.
Un cheval trop vieux pour tirer une carriole.

Elle portait une écharpe noire sur les épaules. Conservait des manières polies. Un parler mesuré. Comme venu d’un autre temps.

Au-dessus du portail, le blason Kruczek subsistait encore. Un petit corbeau. À demi effacé dans la pierre.

Le parti communiste local ne cessait de l’accabler. Dès les années soixante-dix, on la contraignit à céder ses terres aux fermes collectives voisines. Les meubles les plus précieux furent inventoriés. Emportés.

Lorsqu’elle chercha à conserver ses droits, ses démarches se heurtèrent aux mêmes formules.
— Nie ma.
— Zakazane.
— Proszę czekać.

Il n’y avait pas.
C’était interdit.
Il fallait attendre.

Elle payait des impôts absurdes sur des terres qui ne lui rapportaient plus rien. Signait des papiers obscurs. Subissait des inspections. Des militants socialistes fouillaient chaque pièce.

À chaque élection, des cadres du parti frappaient à sa porte. L’obligeaient à voter. Elle s’y rendait. Silhouette noire. Silencieuse. Glissait un bulletin vide dans l’urne.

Avec le temps, le château fut réquisitionné par la municipalité. Le rez-de-chaussée fut loué à des familles de passage. Paysans. Fonctionnaires. Ingénieurs du combinat. Employés de la milice.

Elle fut reléguée à l’étage. Deux pièces austères. Au-dessus des rires. De la radio. Des verres de vodka qui résonnaient le soir.

Dans le village, les plus anciens la saluaient encore. Respect discret. On l’appelait Pani.
Les plus jeunes ne voyaient en elle qu’un vestige.

Pour la cellule locale du parti, elle restait une survivance encombrante. Tolérée. Surveillée.

Lorsqu’on revenait pour la pousser dehors, elle répétait
— To jest mój dom.

C’est ma maison.

Puis, un hiver, au début des années quatre-vingt, elle disparut.

Les récits divergeaient. Certains affirmaient qu’on l’avait vue monter dans une voiture de police, en direction de Varsovie. D’autres disaient qu’elle s’était enfermée. Qu’elle n’était plus jamais ressortie.

Peu après, la vieille servante quitta le village. Sans un mot.

Le château fut vidé. Puis transformé en logement collectif.

Il n’y avait pas de tombe.
Il n’y avait pas de trace officielle.

Lenka demanda si sa mère avait laissé quelque chose.
Les femmes se regardèrent.
Personne ne répondit.

Il restait des paroles brèves, évanescentes. Des images contradictoires. Et cette phrase répétée comme une dernière défense
— To jest mój dom.

Ceci est ma maison.

En nous raccompagnant, une femme au foulard nous chuchota
— Nic tu nie ma…

Il n’y a rien ici.

Je refermai la portière. La boue éclaboussa l’aile de la Polonez. Le moteur toussa.

La route reprit.
Plus lourde.

Épilogue — Metropol terminal

Séquence 21

Samedi de mars 1989, en soirée.
Hôtel Metropol, Varsovie.

Nous rentrâmes à Varsovie en fin de journée.
Le trajet se fit sans parole.

Le lendemain, au Metropol, Lenka tira les rideaux et resta couchée. Elle ne répondit à aucune de mes questions. Le jour passa ainsi. Sa présence se réduisait à un corps recroquevillé dans un lit.

Je demandai à la réception s’il était possible de téléphoner. Je pensais à la KoKo, à l’affaire des Plantin. Rien n’avait avancé. Otto Krause avait été muté à Leipzig. Le dossier était bloqué, provisoirement.

À la tombée du jour, elle me demanda de la laisser seule.
Ce furent ses seuls mots.

Je descendis.

Le bar du Metropol ouvrait directement sur le hall de l’hôtel. La lumière provenait d’appliques en laiton et d’abat-jour jaunis. Les tables rondes étaient couvertes de nappes aux nuances olives. Les fauteuils en velours orange-brun usé râpaient sous les doigts.

Derrière le comptoir, l’alignement des bouteilles était strict. Vodkas polonaises. Cognac arménien. Tout en haut, quelques bouteilles de whisky écossais, réservées aux clients payant en devises. L’air mêlait fumée de cigarette, alcool fort et parfum bon marché.

Un serveur, veste noire, se posta devant moi, carnet rigide à la main.
— Co dla państwa ?
Que désirez-vous ?

— Wódka czysta, trzy.
Trois vodkas, nature.
— Na lód ?
Avec glace ?
— Nie. Bez. I orzeszki ?
Non. Sans. Et des cacahuètes.

Il posa une coupelle en plastique contenant des arachides, aligna trois verres épais, versa d’un geste précis. Tintement bref. Il repartit, ramassant au passage un verre vide sur une table voisine.

À gauche, plusieurs tables étaient occupées par des hommes venus pour affaires. Costumes froissés, mal coupés. Cravates voyantes. Mallettes posées au sol. Ils parlaient bas.

Sous une nappe, une enveloppe passa de main en main. Les billets n’étaient pas des zlotys. Une mallette se referma. L’échange était terminé.

Deux femmes circulaient entre les tables. Maquillage appuyé. Robes synthétiques aux couleurs vives. Bijoux voyants. Elles s’arrêtaient, demandaient à s’asseoir.
— Przysiądę się ?
Je peux m’asseoir ?
— Mówicie po niemiecku… maybe English ?
Vous parlez allemand… peut-être anglais ?

Elles changeaient de langue selon la réponse. Leur rôle n’était jamais nommé. Personne ne faisait semblant de ne pas comprendre.

Deux agents en civil de la Służba Bezpieczeństwa restaient accoudés au comptoir. Une bière devant chacun. Ils observaient la salle, puis la glace murale derrière le bar, où se reflétaient les tables.

Je buvais seul. Ma table était légèrement en retrait.

Un homme de petite taille s’arrêta près de moi. Il ne s’assit pas.
— Pan z zagranicy ?
Vous êtes étranger ?

— Belgique.

Il hocha la tête.
— W Metropolu płaci się w dewizach.
Au Metropol, on paie en devises.

Il baissa la voix.
— Mogę wymienić dolary albo marki.
Je peux changer des dollars ou des marks.
— Papierosy zachodnie też.
Des cigarettes occidentales aussi.

Je ne répondis pas.

Il recula d’un pas.
— Jestem tutaj.
Je suis là.

Il désigna un angle du comptoir et s’éloigna.

Le bar était plein.

Un réceptionniste parlant français s’approcha de ma table.
— Monsieur, un appel pour vous. Cabine trois.

Je posai mon verre et traversai le hall. La cabine se trouvait près de l’entrée. Je pris le combiné.

— C’est toi ?

C’était mon épouse. En vacances à Verbier avec les enfants. Laissée sans nouvelles, elle avait fini par me chercher. Au Grand Hotel Berlin, côté Ouest, d’abord. Puis à l’Interhotel Stadt Berlin, côté Est.

— Eh bien, mon ami. On te cherche partout. Tu sais que les enfants sont inquiets ?

Un silence.

— Varsovie ? Mais pourquoi ?

Je ne répondis pas.

Puis, sans inflexion :
— Après tout, c’est ton problème.

Je dis qu’il me restait des affaires à régler.
— Sois prudent sur la route.

Elle raccrocha.

Je reposai le combiné. Depuis son comptoir, le réceptionniste me regardait. Je retournai à ma table. Mon verre était resté à la même place.

Une serveuse s’approcha.
— Rachunek teraz czy do pokoju ?
Maintenant ou sur la chambre ?

— Do pokoju.
Sur la chambre.
— Tak. Pięć-dwanaście.
D’accord. Cinq-cent-douze.

Elle nota le numéro, agrafa la note.

Au comptoir, l’un des deux agents de la SB pivota légèrement sur son tabouret. Son regard parcourut la salle. Il s’arrêta un instant sur moi.

Dehors, un tram passa en grinçant sur les rails.

La serveuse vida trois cendriers, les empila.

Je commandai une quatrième vodka.

Fin

Metropol terminal se présente comme une suite possible à Love Train à Zbraslav. Le récit se déroule entre février et mars 1989, dans les derniers mois du bloc socialiste.

Dans une église, un homme vêtu de noir lève la main face à une femme, devant un groupe de personnes.

Images : Lenka demande le chemin du château au prêtre de Dąbrówczyn — Le narrateur attendant Lenka à Berlin Lichtenberg Bahnhof — Scène dans le train de nuit entre Berlin-Lichtenberg et Varsovie — Compositions numériques sur base du texte assistées de l’intelligence artificielle.

Musique associée : Simeon ten Holt, Canto Ostinato, version pour piano seul.

© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.

Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.