Soir de corneilles
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Pour écoute personnelle uniquement
1.
Depuis quelque temps, je doutais moins des choses que de la manière dont elles m’atteignaient. Un regard dans une vitre, une porte qui tardait à s’ouvrir, une sirène de police au loin prenaient aussitôt dans mon esprit une importance excessive. Je m’en apercevais presque toujours trop tard. Sur le moment, tout se reliait, tout faisait signe, et je ne savais plus très bien séparer ce que j’avais vu de ce que ma peur avait ajouté.
Je continuais pourtant à travailler, à prendre des rendez-vous, à répondre aux appels, à traverser la ville avec mes clefs serrées dans la main. Aux yeux des autres, je devais encore paraître raisonnable. C’était peut-être cela, le plus inquiétant.
Il pleuvait.
Devant le vidéophone de l’agence immobilière, un livreur à vélo s’impatientait depuis plusieurs minutes. Ce jeune homme me parut arrivé à Bruxelles depuis quelques jours seulement. J’observais son allure un peu maladroite dans son coupe-vent fluorescent, pieds nus dans des chaussures auréolées par l’eau de pluie. Il tenait à deux mains ses cartons à pizza dont la graisse transperçait les emballages détrempés. Face aux sonnettes, aux codes et aux consignes, il semblait ne disposer que de sa langue maternelle.
Derrière les vitres, les réceptionnistes levaient parfois vers lui des yeux écarquillés. Elles grimaçaient devant des clients affalés dans des fauteuils bas, préparaient les contrats, désignaient de loin l’entrée de service, puis retournaient à leurs écrans. L’une d’elles finit par articuler avec les lèvres un mot qu’il ne comprit pas. Un agent de sécurité, chemise bleue, regard fixe, immobile, les jambes écartées sous le porche, entravait le passage. Aucune hostilité visible, je ne m’en rendis compte qu’après. Sur le moment, mon corps s’était mis en état d’alerte.
Ce livreur, je l’imaginais réfugié le soir dans ce squat, ce chancre qui défigurait la rue de la Loi. Parmi les migrants, il devait se risquer à un Anglais appauvri, recueillir des consignes contradictoires, des promesses de permanence, des adresses griffonnées sur des prospectus. Je me figurais le laïus des avocats d’association, les slogans des militants radicaux, les attentes aux antennes de la Croix-Rouge. Embauché le matin même, sans doute payé à la course, il connaissait peut-être ses droits avant même son départ du pays, mais ne comprenait pas ce que la plateforme attendait de lui. Les voitures qui le frôlaient, le tram bondé qui klaxonnait, les notifications qui vibraient sur son téléphone participaient de son désarroi. Peu à peu, le stress et l’agressivité montaient. Disons plutôt, je le supposai. De cet homme, je ne connaissais que son attente. Tout le reste me venait peut-être de ma seule anxiété.
Finalement, c’est un délégué commercial qui sortit, costume étriqué, baskets blanches, badge magnétique au revers de la veste. Il récupéra les pizzas sans un mot, comme on désamorce un colis piégé. Le livreur resta une seconde sous la pluie, le sac isotherme ouvert contre la hanche, puis je le vis remonter en selle. Il régla le GPS et repartit vers le centre-ville, passant devant moi, longeant sans y prêter attention la terrasse abritée du Chicken Deal ouvert sur la place.
Avec mon studio mis en vente dans l’agence, j’avais observé la scène entière. Moi aussi, je voulais entrer, mais j’opérai un demi-tour soudain. Je m’en allai commander des wings au comptoir du dernier fast-food du quartier.
2.
J’avais regagné mes trente mètres carrés, un studio garni avec vue sur le parvis.
La concierge m’informa que deux agents du ministère étaient passés. L’administration me cherchait. Des fonctionnaires voulaient me voir. Longtemps, ils m’avaient attendu dans le hall. Finalement, ils étaient partis sans laisser d’autre explication.
Depuis plusieurs jours, le sud de la ville était envahi de corneilles. Personne ne paraissait s’en étonner. Les volatiles se posaient sur les toits, guettaient depuis les cheminées, traversaient le ciel bas en vols obliques et sombres. Les corneilles se rassemblaient autour des arbres comme si elles attendaient qu’une consigne leur fût donnée. Leurs cris passaient d’une rue à l’autre, brefs, secs, tantôt proches, tantôt lointains.
Une fatigue de ce monde m’avait suivie depuis le bureau. Dans mon sac, ma main retrouvait souvent ma bombe au poivre, en vérifiait la présence, puis s’en éloignait aussitôt, comme si ce simple geste eût suffi à me compromettre. Les passants, le plus souvent des hommes, me paraissaient trop proches ; un cycliste, imprudent, avait manqué de m’écharper ; et les portes, je les trouvais si lentes à s’ouvrir sur mon trajet.
La classe moyenne n’avait laissé derrière elle que des façades ravalées, des châssis neufs, des plantes vertes entretenues par abonnement, des plaques d’immatriculation encore accrochées aux portes des garages. Les appartements avaient depuis changé de mains.
Les conciergeries automatiques envoyaient toujours des messages en trois langues, assortis de rappels à la gestion des déchets. On ne les lisait plus. Le long des trottoirs, les ordures non collectées formaient une traînée continue. Des sacs ouverts laissaient couler des liquides bruns et odorants jusque dans les rigoles. Les corneilles y plongeaient le bec, remontaient vers les balcons, revenaient aussitôt.
Je m’attardai derrière ma fenêtre. J’observais cette ville que je ne reconnaissais plus. Le mot même était sans doute excessif. Je n’étais plus sûre de reconnaître ma ville, ni de mesurer ce que ma peur y projetait. Mes voisins ôtaient leur bracelet-montre avant de sortir. Les jeunes femmes du quartier marchaient vite, les écouteurs éteints, en joggings larges et noirs qu’elles portaient comme une armure pour se protéger. Elles préféraient le sac plastique de supermarché à la maroquinerie.
Ma veste posée sur une chaise du Chicken Deal m’avait valu l’interpellation d’un inconnu insistant. Je savais pourtant qu’il suffisait de peu, dans cette communauté de progrès. Une pièce de fast fashion démodée. Un dos voûté. Un regard qui avait cessé d’attendre. Une carte bancaire prépayée. Un smartphone fendu. Tout pouvait vous trahir. Tout disait votre défaite. On vous savait isolé. On vous sentait vulnérable. Vous erriez dans la ville comme on survit dans le danger.
À l’angle du parvis, à portée de regard, une foule bigarrée débordait de la seule brasserie qui n’avait pas quitté la place. Des néons rouges soulignaient les vitres. Des serveurs au regard las contrôlaient les entrées et les sorties d’un after work improvisé.
Les tables et les chaises hautes étaient les mêmes pour tous. Des mondes incompatibles pourtant les occupaient. On se méfiait d’un nouveau visage. On gardait son verre près de soi. On riait vers l’avant, on se surveillait de biais. Les groupes se frôlaient sans se mêler. Chaque déplacement entre les tables semblait relever d’un droit de passage.
Sous leurs K-Way humides, des dames cachaient de longues robes noires à paillettes, des dos nus, des décolletés plongeants. Des hommes se risquaient en smoking noir ou blanc ; ils se rapprochaient des dames avec prudence. Un mousseux tiède coulait dans des flûtes légères.
Des haut-parleurs récupérés sur un vieux ghetto-blaster diffusaient des liedjes néerlandais, des refrains populaires insouciants qui avaient dominé, au nord du pays, les hit-parades de l’hiver. Une boule à facettes tournait au plafond. Des lampions flottaient au-dessus des têtes, suspendus à des guirlandes lumineuses. Quelques invités dansaient sur deux mètres carrés de carrelage. D’autres se forçaient à chanter en chœur, avec ce zèle hésitant des gens qui redoutent la seconde où la musique s’arrête.
Dans les avenues voisines, les plaques métalliques des agences, des représentations, des bureaux de conseil, des études d’avocats ou de notaires annonçaient encore un ordre lisible. Mais derrière les stores baissés, des imprimantes crachaient des lettres de rupture de contrat, des notifications de saisie, des rappels avant poursuites, des avenants à des baux dénoncés. On réduisait ses ambitions à trente jours calendrier. On classait les faillites dans des chemises beiges, les liquidations totales dans des grises, les départs volontaires dans des brunes. On comptait les jours avant la prochaine échéance.
Un quotidien portait cet éditorial qui niait le viol de la veille, au détour d’une rue latérale, qui récusait cette sombre histoire de meurtre à domicile qui circulait partout, celle d’une nonagénaire qui croyait ouvrir à son infirmière. Un commentateur réinventait la dernière fusillade dont les traces avaient été effacées. J’avais entendu qu’à Bruxelles, chacun évitait de s’attarder seul sur un quai de gare, ou plus de quelques secondes face au distributeur de billets, dernier lien que les banques avaient maintenu après avoir fermé leurs agences. Dans mon immeuble, plus une femme ne prenait seule un ascenseur ; jamais un homme d’âge mûr ne s’attardait dans les allées du parking souterrain. Et dans mon quartier, on évitait même depuis peu les quelques taxis qui traversaient encore la ville. Je me répétais cela comme une évidence, puis j’en doutais aussitôt. Qu’avais-je vu moi-même, au juste ?
Depuis le début du printemps, des prospectus s’accumulaient dans ma boîte aux lettres. Ils promettaient une ville rendue au peuple. On y voyait défiler des foules, et revenir, repeints aux couleurs du moment, quelques vieux slogans, des mots d’ordre du siècle passé.
Le serveur du bar disposait des cierges blancs sur les tables. La fille de ma voisine, jobeuse que j’avais connue enfant, remplissait les verres à ras bord. Les clients bavardaient, trinquaient, se touchaient l’épaule avec une familiarité feinte. On souriait trop fort. On se félicitait d’être là. On feignait de croire que tout se passait bien.
Parfois, les voix montaient d’un demi-ton. Les rires se coupaient alors trop vite. Les sourires se figeaient. Les gestes paraissaient réglés d’avance, comme si chacun avait reçu une secrète injonction. Personne ne remarquait les corneilles sur les corniches. Ou bien tout le monde les avait vues.
La nuit descendit sur la ville. Elle passa sur des volets clos, les voitures partagées, des terrasses bricolées avec des europalettes, des vélos cadenassés, des rues végétalisées.
Que faire ? Quitter la ville dès ce soir ? Prévenir ma famille ? Fermer les volets ? Attendre encore ? Prier peut-être ?
Sur le toit d’en face, une corneille tourna lentement la tête vers moi.
3.
Cette nuit, il n’était rien arrivé.
La fête du tea-room s’était éteinte plus vite que je ne l’aurais cru. Je n’avais pas encore trouvé le sommeil lorsque des exclamations retentirent dans la rue. Des gens s’en allèrent à la hâte. Des portières claquèrent. Des moteurs de scooters démarrèrent. Des vélos-cargos s’éloignèrent dans l’obscurité avec leur froissement de bâches mouillées. Puis le silence revint, plus épais qu’avant.
Au matin, rien n’avait changé. Ou presque. Dans le tram, la même misère s’étalait sous les mêmes postures de dissimulation. Des hommes rasaient les murs intérieurs du wagon pour ne toucher personne. Une mère tenait son enfant par la capuche. Deux adolescentes partageaient un écran brisé. Un navetteur lisait des messages en inclinant son téléphone contre sa poitrine pour qu’on ne pût en voir le contenu. Chacun s’appliquait à ne pas trébucher en public.
De chez moi jusqu’à la gare centrale, je retrouvai cette tension sourde, cette manière de perdre pied sans jamais tomber tout à fait. Une trottinette manqua de me renverser, un motard surgit de l’autre côté de la rue, porté par une rage muette. Je montai enfin dans le train pour Anvers ; je me voyais soulagée.
Là où coulait l’Escaut, espérais-je, aucune corneille ne surveillerait les passants.
Cette journée de printemps n’offrit ni événement, ni répit véritable. Les rendez-vous se succédèrent dans des bureaux calmes, tenus avec cette réserve efficace que je retrouvais toujours à Anvers. Des clients m’écoutèrent avec politesse, sans toutefois m’accorder ce que j’étais venue chercher. D’autres me parlèrent d’un budget bruxellois non financé, de signatures reportées, d’agences de notation, d’un gouvernement local non viable. J’essuyais les remarques en hochant la tête.
Une secrétaire m’invita à patienter près d’une baie vitrée donnant sur l’Escaut. Dans la salle d’attente, un écran diffusait en boucle des consignes policières pour ma sécurité. Il me sembla qu’on me conseillait de ne plus me rendre à Bruxelles.
Au fond, l’échec de mes visites ne m’atteignait plus.
Le soir venu, il pleuvait toujours des cordes. Je traînais un pas lourd sur les pavés de la rue de la Gare. Un talon cassé, j’avais chaussé mes baskets. Elles étaient déjà trempées. J’avais égaré mon parapluie chez un client ou dans un taxi, je ne savais plus. Les averses, pourtant torrentielles, étaient la moindre de mes préoccupations.
En vérité, je redoutais de retrouver la ville, ses trottoirs défoncés, ses corneilles, ses visages haineux auxquels il ne fallait jamais cesser de répondre. Je songeais aussi aux deux agents du ministère. Ils me cherchaient. Ils m’avaient attendu dans le hall. Que me voulaient-ils au juste ? J’avais décidé de prendre le premier train pour Ostende. J’espérais m’y mettre à l’abri, revoir la mer, respirer l’air froid des plages, me perdre dans les dunes, marcher jusqu’à ce que la fatigue emporte ce qui restait en moi de peur, de dégoût et de lassitude. Je n’attendais rien d’autre.
À la dernière minute, j’avais réussi à me libérer pour le lendemain, une journée entière à la mer. Il me suffisait de tenir jusque-là.
Arrivée place Reine Astrid, je m’immobilisai sous la pluie. Devant moi se dressait la gare centrale d’Anvers. D’ordinaire, je ne la remarquais même pas. Ce soir-là, sa masse s’imposait dans l’ombre avec une majesté presque animale. Elle semblait respirer, tranquille et monumentale.
Je franchis les portes.
À l’intérieur, je fis quelques pas dans le décor de marbre, puis je m’arrêtai. Malgré le ciel presque noir, une clarté diaphane tombait du grand dôme. Elle ne semblait plus venir du dehors. Elle demeurait suspendue là, au-dessus des voyageurs, des valises, des escalators et des annonces aux accents métalliques, comme si la gare retenait encore, pour elle seule, un reste du jour finissant.
Des enfants mangeaient des gaufres sur un banc. Un homme consultait un plan des transports en commun en serrant sa compagne contre lui. Des touristes photographiaient les escaliers, les balustrades, les voûtes, sans paraître voir ce qu’ils regardaient.
Je levai les yeux vers la lumière.
Fallait-il quand même retourner à Bruxelles, à ses conflits larvés, au danger, à la pauvreté, aux portes à verrouiller ? Fallait-il regagner cette ville condamnée, non par fidélité, mais faute d’autre refuge durable ?
Le tableau des horaires annonçait un départ imminent pour Ostende. Quelques secondes durant, je demeurai immobile devant l’affichage lumineux.
L’annonce retentit sous la verrière.
Le train allait partir.
Je repris mon chemin vers le quai cinq.
4.
Arrivée en gare de Gand Saint Pierre, je récupérai l’express régional Bruxelles-Ostende. À peine m’étais-je installée dans la voiture, le train en route, que la sonnerie de mon portable retentit.
Pendant quelques secondes, je ne répondis pas. Mon esprit était loin de chez moi. Du moins voulais-je le croire. Les voix exaspérées, les courriels en copie, les urgences minuscules, les procédures, les griefs, tout cela devait rester derrière moi.
Les conversations des passagers bruxellois se mêlaient autour de moi, une vente qui n’aboutissait pas, un contrat de travail dont le renouvellement tardait, une recommandation qui devait venir d’en haut. On parlait de loyers, de chambres partagées, de frais de syndic, d’un salaire qui ne suffisait plus, du prix des œufs et du beurre au hard-discounter. J’entendais un homme expliquer qu’il ne conservait plus rien sur lui. Une femme lui répondit qu’elle ne s’aventurait plus jamais dans le métro, puis se retourna aussitôt vers moi pour s’assurer qu’elle n’avait pas été entendue. Depuis les nouvelles lois, tous craignaient d’avouer la réalité. C’est du moins ce que je pensai, avant que la formule me parût trop commode. Elle expliquait trop vite ce que je ne comprenais plus.
Je regardai la pluie courir sur la vitre, se rassembler en lignes obliques, se défaire, recommencer.
La sonnerie reprit.
C’était le bureau.
Je décrochai.
— Il y a un souci. Tu reviens quand ? me demanda Nahyma.
La voix de ma secrétaire avait cette tension particulière chez ceux qui parlent trop près d’une porte à demi close.
Je fermai les yeux.
— Qu’y a-t-il encore ?
Un silence passa dans la ligne, bref mais lourd de sens.
— C’est au sujet de Cornélie.
Je sentis ma fatigue se changer en crispation.
— Je m’en doutais.
Depuis plusieurs semaines, la perplexité grandissait au bureau à propos d’une nouvelle recrue. C’était une jeune femme pâle, aux postures raides, au regard sans chaleur. Rien chez elle ne semblait livré au hasard, ni ses gestes trop discrets, ni sa manière d’écouter sans jamais répondre tout à fait, ni cette façon de traverser les couloirs comme si elle connaissait déjà nos locaux mieux que nous.
Elle arrivait tôt, partait tard, ne laissait jamais un dossier ouvert sur son bureau. Elle prenait des notes à la main, sur de petites fiches qu’elle rangeait aussitôt dans une serviette noire. Elle ne demandait presque rien, mais savait toujours où se trouvaient les choses. Lorsqu’on plaisantait, elle souriait après les autres, avec un décalage infime qui rendait toute familiarité impossible.
Nahyma l’avait surnommée la jeune corneille. D’abord pour ses vêtements foncés, son cou long, son visage hostile. Ensuite pour autre chose, de plus difficile à nommer. Elle avait une patience de guet, une manière de se tenir à distance des conversations, le regard fixe, comme une corneille attendant qu’un reste tombât de la table.
À plusieurs reprises, Nahyma l’avait surprise en conversation confidentielle avec un ministère, un secrétariat syndical ou une adresse qu’elle n’avait pas su identifier. Cornélie se taisait dès qu’on approchait. Dans le service où elle avait été affectée, des documents avaient disparu. On parlait d’erreurs de classement, de retard, de malentendu administratif. Personne ne voulait encore prononcer les mots infiltration ou sabotage. Le mot plainte, lui, circulait déjà.
La voix de Nahyma revint, plus basse.
— Elle exige de te voir.
— Maintenant ?
— Oui. Sans attendre.
Le train ralentit, puis reprit de la vitesse. Une annonce grésilla dans les haut-parleurs, avalée par le bruit des rails.
— Que veut-elle ?
— Elle ergote sur le règlement de travail. Elle conteste les procédures. Elle raconte à qui veut l’entendre que tu es en infraction.
Je restai un instant sans voix.
— Quelle infraction ?
— Justement, c’est confus. Elle communique par allusions. Elle dit que tout est documenté. Qu’elle n’a pas à s’expliquer devant moi.
Je regardai mon reflet dans la vitre du wagon. Derrière mon visage, la campagne de printemps défilait sous la pluie. Des polders humides, des bouleaux nains penchés, des fermes blanches et basses apparaissaient puis disparaissaient dans une lumière grise.
Nahyma attendait toujours ma réponse ; notre conversation reprit.
— Demande-lui des éclaircissements.
— Elle refuse.
— Comment cela, elle refuse ?
— Elle dit qu’elle ne parlera qu’à toi.
Une onde glaciale me traversa le corps.
— Et si je ne reviens pas ?
Nouveau silence.
— Elle menace.
— De quoi ?
Nahyma hésita.
— D’un signalement.
Le mot resta suspendu entre nous.
Je demandai encore :
— Quelle impression te laisse-t-elle ?
— Beaucoup d’assurance. Trop. Elle dit que tu n’es pas normale. Que tu vas au-devant des problèmes. Reviens.
Je ne répondis pas.
— Tu m’entends ? reprit-elle.
Je l’entendais. Trop bien.
Le train entrait en gare d’Ostende.
Dans la vitre, mon reflet se superposa aux immeubles qui longeaient la côte. Pendant un instant, il me sembla voir, derrière moi, la silhouette noire d’un oiseau posé dans le couloir du wagon.
Je me retournai.
Il n’y avait rien. Seulement le velours vert des sièges, quelques voyageurs silencieux, des sacs de voyage, des néons blanchâtres au plafond, et cette voix au téléphone, suspendue à ma réponse.
— Je vais lui parler. Mets-moi en communication.
Nahyma s’exécuta.
J’eus finalement Cornélie au bout du fil au moment où je quittais la gare. La pluie tombait plus fine qu’à Anvers, mais plus froide. Je marchais vers la station de taxis, mon sac serré contre moi, les cheveux déjà mouillés. Sa voix me parvint sans préambule, monocorde, artificielle, pareille à celle d’un programme mal réglé.
Elle déroulait ses griefs sans inflexion, sans hésitation. Les dates, les paragraphes, les obligations, les délais, les annexes se succédaient dans un ordre qui n’était pas celui d’une conversation. J’avais l’impression qu’elle ne me parlait pas. Elle récitait une pièce dont la conclusion avait été écrite avant même que j’y entre.
— Je suis en déplacement, dis-je. Envoyez-moi vos remarques par écrit.
— Vous savez très bien de quoi il s’agit.
— Non.
— Vous le savez.
J’indiquai le quai des Pêcheurs au chauffeur de taxi. Il hocha la tête sans poser de question. La voiture démarra le long des vitrines, des terrasses repliées pour la nuit, des immeubles alignés face au vent.
Cornélie insistait.
Ses arguments étaient tirés par les cheveux, parfois absurdes, mais ils semblaient préparés avec assez de soin pour devenir dangereux. Chaque imprécision ouvrait la possibilité d’un dossier. Chaque allusion contenait la promesse d’une convocation. Elle allait droit au procès sans m’accorder la moindre possibilité de négociation.
— Que cherchez-vous, en fin de compte ? demandai-je.
Il y eut un léger souffle dans la ligne.
— Vous n’êtes pas normale, dit-elle. Cela finira par se voir.
Puis elle raccrocha.
Quelques secondes passèrent. Le taxi longeait des immeubles, des garages, des échoppes. La mer devait être quelque part, au-delà des dunes, mais je ne l’entendais pas encore.
Nahyma me rappela presque aussitôt.
— Elle est partie. Elle a claqué la porte. Elle dit qu’elle se rend au ministère.
Je posai le front contre la vitre froide.
— Tu rentres chez toi. Tu fermes le bureau. Nous verrons demain.
— Mais si elle y va vraiment ?
Je regardai la pluie tracer des lignes tremblantes sur la vitre.
— Alors elle y va vraiment.
Je raccrochai.
Ce soir-là, je me sentis portée au comble de l’inquiétude. Je n’avais plus devant moi la mer promise, ni les dunes, ni le repos. Seulement un bâtiment administratif, quelque part à Bruxelles, avec ses couloirs éclairés trop tard, ses registres, ses agents fatigués, ses formulaires ouverts à toutes les malveillances.
5.
Je me couchai avec à l’esprit l’oiseau de mauvais augure.
Il n’était plus perché sur la corniche d’une agence immobilière. Il volait bas, dans les rues borgnes d’une ville défigurée par la peur.
Dans mon cauchemar, je vis Cornélie rôder autour de la place Poelaert, glisser sur les trottoirs de la rue aux Laines, franchir d’un saut les flaques noires près de la rue des Six Aulnes. Elle connaissait d’avance le chemin des dénonciations, des plaintes et des procès-verbaux.
Le ministère paraissait désert.
Sa façade se dressait dans une obscurité presque vivante. Les réverbères enveloppaient d’un halo trouble les herses anti-intrusion qui barraient les portes d’acier. Les voyants des systèmes d’alarme clignotaient en façade, rouges, verts, puis rouges encore. Ils ne signalaient pas une protection. Ils ne veillaient pour personne.
Des véhicules de police, gyrophares éteints, s’alignaient le long des trottoirs. Sous la pluie, ils ressemblaient à des épaves blanches, à des carcasses de métal abandonnées après une évacuation trop rapide. Rien ne bougeait, sinon l’eau qui ruisselait sur les pavés et disparaissait dans les rigoles.
À l’intérieur du bâtiment, les couloirs étaient vides. Les ascenseurs demeuraient immobilisés à des étages inconnus. Des néons tremblaient au-dessus des guichets. Sur un panneau d’affichage, une note de service annonçait une réorganisation déjà périmée. Des chaises en plastique attendaient face à des portes closes. On avait laissé, sur le rebord d’un comptoir, un gobelet de café à moitié plein, couvert d’une pellicule grise.
Dans les bureaux obscurs, des cancrelats couraient le long des murs, disparaissaient derrière les classeurs métalliques, revenaient par les plinthes. Les armoires portaient des étiquettes soigneusement imprimées. Contrôle. Médiation. Protection. Conformité. Derrière chaque mot, quelque chose respirait.
Sur les vieux écrans verts d’ordinateurs laissés sous tension, des jeux de cartes affichaient leurs figures immobiles. Rois, dames, valets attendaient qu’une main absente reprît la partie. Plus loin, une imprimante s’éveilla seule. Elle tira une feuille blanche, puis une autre, puis une autre encore, jusqu’à former sur le sol un petit tas humide, sans texte.
Je voyais Cornélie passer de pièce en pièce.
Elle ne frappait pas aux portes. Les portes s’ouvraient devant elle. Son visage pâle se tournait vers les bureaux vides, les classeurs, les écrans, les boîtes d’archives. Elle ne cherchait rien. Elle venait reconnaître un domaine qui lui appartenait déjà.
Elle posa sa main sur un formulaire. Aussitôt, les lignes imprimées se multiplièrent. Des cases apparurent dans les marges. Des signatures anciennes remontèrent du papier. Des noms que je croyais oubliés se rangèrent en colonnes. Le dossier respirait faiblement, comme un animal qu’on aurait trop longtemps gardé dans une armoire.
Je voulus parler. Aucun son ne sortit de ma bouche.
Alors la corneille leva la tête.
Au réveil, la chambre d’hôtel était noire. La pluie frappait les vitres de la pièce avec une obstination calme. Très loin, ou peut-être seulement dans ma tête, il me sembla entendre la mer.
Puis, au-dessus de Bruxelles, battre des ailes.
6.
À l’aube, deux véhicules de police et une voiture de l’administration s’arrêtèrent devant mon bureau à Bruxelles. Une corneille s’était posée sur une corniche.
Personne ne cria à leur entrée. C’était pire.
La plainte de Cornélie avait suffi. Elle avait trouvé dans la nuit un relais, une signature, un fondement provisoire dont personne, au bureau, ne comprenait encore la portée. Sur la foi d’un procès-verbal rédigé dans la nuit, mon inspecteur avait obtenu l’appui de la force publique.
J’étais encore à la côte lorsque Nahyma m’appela.
— Ils sont là.
— Qui ?
— Le ministère. La police. Ils ouvrent tout.
Derrière sa voix, j’entendis des portes, des pas, du papier déplacé. Puis un ordre. Elle se tut, puis raccrocha.
En mon absence, mon bureau fut retourné. Mes collaborateurs furent séparés, interrogés, ramenés à des contrats, des signatures, des pièces d’identité, des mots de passe oubliés.
Celui de la messagerie commune avait disparu des mémoires. Cette ignorance devint suspecte, puis ridicule, puis suspecte à nouveau.
L’inspecteur circulait avec deux agents et une greffière. Il ne touchait pas. Il désignait. Quelqu’un ouvrait. Un autre notait.
Vers midi, Nahyma rappela.
— Ils ne trouvent rien.
Alors l’inspecteur se raidit. N’ayant pas obtenu la preuve attendue, il réclama que je fusse tenue à disposition de l’enquête. Un complément d’information demeurait nécessaire. La formule ne disait rien. Elle suffisait.
Je revins à Bruxelles dans l’après-midi.
Deux agents m’attendaient dans le hall. On m’invita à les suivre. On ne me brutalisa pas. On me retirait seulement la propriété de ma journée.
Lorsque la voiture démarra, la corneille était toujours sur la corniche.
Elle ne criait toujours pas.
7.
On me prit mon passeport, mon téléphone, mes clefs, mon portefeuille.
Au sous-sol, l’inspecteur m’accueillit avec une politesse presque gaie. Je ne l’avais jamais vu, mais son nom m’était connu par des courriers aux formules impeccables. Il avait le visage de ceux qui naissent du bon côté du guichet.
Il écarta le bras comme s’il m’introduisait dans un salon.
— Voici vos appartements, chère madame. Installez-vous. Vous êtes chez vous.
Je demandai le motif exact de ce traitement.
On me répondit avec des phrases sans objet.
Je réclamai le droit de téléphoner.
— Pas pour l’instant.
— En vertu de quoi ?
— Des nécessités de la procédure.
La formule ne contenait rien.
Un jour passa. Je ne le mesurai plus aux heures, mais aux bruits : une clef, des pas, une porte qui s’ouvrait, une sonnerie de téléphone.
Dans une cellule voisine, un homme chanta quelques mesures, puis s’arrêta, comme si sa propre voix l’avait dénoncé.
On m’apporta de la chicorée tiède et un sandwich. Le pain avait pris l’odeur du lieu.
Vers le milieu de la nuit, il me sembla entendre un battement d’ailes. C’était peut-être une conduite d’aération.
Je l’écoutai.
8.
Dans la matinée du surlendemain, on me fit sortir.
Une table sous un néon. Un enregistreur. Des chemises cartonnées. Mon inspecteur avait rangé sa gaieté.
Cornélie était assise en face de moi, droite, immobile, vêtue de noir. Elle ne triomphait pas. C’était inutile.
Elle ne racontait pas les faits. Elle les disposait. Ses mots avançaient froidement : emprise, anomalie, risque, obligation, signalement.
Rien n’était tout à fait faux. Rien n’était démontré. C’était pire.
On exigea de moi des dates, des noms, des circonstances. Mes explications étaient exactes. Mais l’exactitude n’avait plus d’autorité.
Les enquêteurs prenaient note. Ils n’écoutaient pas pour comprendre. Ils recueillaient de quoi m’accabler.
L’inspecteur demanda à Cornélie si elle confirmait ses déclarations.
— Je confirme.
— Avez-vous quelque chose à ajouter ?
Elle tourna vers moi ses yeux clairs.
— Seulement ceci. Certaines personnes ne comprennent pas encore que l’époque a changé.
Personne ne releva. L’inspecteur nota quelque chose.
Aucune charge sérieuse ne fut retenue. Aucune excuse ne fut présentée. L’instruction suivrait son cours.
Vers onze heures, on me rendit mes affaires et l’on me reconduisit devant mon bureau.
Un agent m’ouvrit la portière.
— Vous voilà arrivée devant votre entreprise, madame.
Il ne souriait pas. Il achevait seulement la procédure.
Derrière les vitres, mes collaborateurs reprenaient leur place avec des gestes prudents. Nahyma me vit du premier étage. Elle leva la main, puis la baissa aussitôt.
Rien ne semblait détruit.
Tout avait été atteint.
Cornélie avait disparu. Son contrat ne fut pas renouvelé. Était-elle partie en congé ? Ou bien était-elle déjà ailleurs ? Les versions se bousculaient dans ma tête.
L’instruction continua sans trouver son objet.
Chaque courrier parlait la même langue froide : complément, régularisation, suivi, audition, délai, conformité.
Qui était Cornélie ?
Une salariée hostile ? Une exécutante ?
Je ne parvenais pas à répondre.
Ce qui avait commencé ce matin-là ne finirait plus tout à fait.
À l’intérieur du Chicken Deal, près de chez moi, presque toutes les tables étaient prises. Les origines, les langues, les accents étaient si nombreux qu’une même phrase semblait changer de continent à chaque chaise de métal, et que plus personne ne se comprenait. Je me surpris à tirer cette conclusion, puis m’en méfiai aussitôt. La fatigue simplifiait tout, les paroles comme les visages. Des consultants venus de Paris mangeaient en parlant trop fort ; des assistants bulgares et portugais répondaient à des messages urgents ; des attachés brabançons, limbourgeois, européens, picoraient seuls leurs frites devant des Coca Zéro. Des vendeurs y déroulaient des argumentaires bâclés en webinaire. Des lycéennes, l’une en niqab noir, l’autre en voile gris, passaient entre les tables en quête d’une place. Deux pensionnés se regardaient en chien de faïence, muets, les yeux inquiets, les mains serrées autour d’un gobelet de café long à un euro quatre-vingts. Un homme qui portait un enfant dans les bras, peut-être celui d’un autre, allait de table en table, tendait une soucoupe en gardant un œil sur les alentours.
Au-dessus des toits, la pluie tombait avec une régularité de métronome. Sur la corniche de l’agence immobilière, une corneille secoua ses ailes, pencha la tête vers moi, puis s’envola sans bruit. Sur la terrasse, le serveur avait commencé à rentrer les premières chaises inoccupées.
Fin

Images: Image du centre de Bruxelles; Corneille sur un toit au centre de Bruxelles — Illustrations numériques originales assistées par intelligence artificielle réalisées à partir de photos, de souvenirs et d’un motif poétique original.
Musique associée : Bohren & der club of gore, Sunset Mission.
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Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.