Une condamnation sans crime
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Sommaire
Section 1 : Bastille — Section 2 : Nuit du 4 août — Section 3 : Retour à Paris — Section 4 : Serment impossible — Section 5 : Massacre de Nancy — Section 6 : Nuit de Varennes.
Section 1
Bastille
Le mardi, peu après quinze heures, la pluie venait de cesser sur le sud de Bruxelles. L’eau descendait encore des façades, suivait les joints ouverts, se chargeait de suie au bord des trottoirs. J’avançais par l’avenue Brugmann dans un break Volkswagen loué trois jours plus tôt à Budapest- Terézváros. Je voulais atteindre le square Larousse avant la nuit, entrer dans la maison familiale et reprendre le dossier que notre père avait enfermé au sous-sol. Tout le reste pouvait attendre.
Les quartiers Molière et Ma Campagne étaient presque coupés du monde. Des caddies renversés, des portières arrachées et des madriers barraient les rues. Au Globe, j’avais croisé quelques hommes portant des brassards découpés dans du tissu clair. Ils réglaient les passages avec une application fébrile. Aucun uniforme ne les autorisait ; personne ne songeait à discuter. La puissance publique avait disparu, mais ses gestes lui survivaient dans les bras de ceux qui l’imitaient.
Des rubans bleu et blanc de la police fédérale s’étaient pris aux grilles, aux branches brûlées, aux rétroviseurs. Lorsqu’un souffle les soulevait, ils claquaient, retombaient dans l’eau noire, puis se tendaient de nouveau. Je ralentis devant l’un d’eux. Il portait encore, à intervalles réguliers, le mot POLICE – POLITIE. Le mot revenait. Le service, non.
Je contournai un fourgon brûlé jusqu’aux essieux. Plus loin, une poussette reposait contre une borne, vide, une roue tournant encore. Sur le bitume se mêlaient des semelles, des glissades, des lignes brunes dont je ne pouvais établir la nature. J’y vis du sang. C’était possible. Ce n’était pas certain. À cette époque, j’avais déjà pris l’habitude de combler les lacunes du réel par l’hypothèse la plus organisée.
L’odeur, elle, ne laissait place à aucun doute : plâtre mouillé, métal chauffé, plastique consumé, papier réduit en pâte grise. Elle entrait par la bouche et râpait la langue. Je remontai la vitre. L’habitacle conserva l’odeur de la voiture de location — tissu synthétique, café renversé, désodorisant au pin — pendant moins d’une minute. Bruxelles s’imposa malgré le joint des portières.
Au square Larousse, les petits hôtels particuliers du début du siècle ne formaient plus une rue, mais une coupe. Ici, un salon sans façade ; là, une cage d’escalier ouverte au ciel. Une cheminée de marbre demeurait suspendue au deuxième étage. Des linges pendaient aux balcons avec la raideur de choses qui avaient séché trop vite. Je reconnus un mascaron, une volute, un fragment de corniche. Je nommais les styles pour ralentir ce que je voyais. Tant qu’une pierre conservait un style Beaux-Arts, elle n’était pas encore un débris.
Notre maison tenait debout au milieu du square.
Je coupai le moteur. Pendant quelques secondes, je restai les mains sur le volant. La façade était noircie sur son aile gauche ; deux fenêtres avaient éclaté ; la marquise s’était affaissée. Pourtant l’ensemble résistait, haut, clos, presque intact si on le comparait aux maisons voisines. Cette préservation aurait dû me soulager. Elle m’offensa. La destruction avait choisi autour de nous avec une précision qui ressemblait à un message, et je savais déjà que la ressemblance ne constituait pas une preuve.
Je pris mon sac, vérifiai la présence de mon passeport et glissai les clés de la voiture dans la poche droite de mon tailleur. Ce sont de petits contrôles auxquels on s’accroche lorsque les grands vous échappent. J’avais traversé l’Europe, passant par Vienne, Munich, Stuttgart et Luxembourg en décidant des arrêts, de la vitesse, du carburant. La route m’avait laissé croire que l’itinéraire était encore une forme de pouvoir.
Le petit jardin devant la maison avait reçu ce qu’on avait jeté des étages : chaises disloquées, tiroirs ouverts, vaisselle, couvertures, cadres brisés. Je reconnus la commode d’une chambre d’amis à une poignée de bronze. Le reste ne portait plus de nom. La maison s’était vidée par ses fenêtres.
Je retins mon souffle avant de passer sous le porche. La ferronnerie de la porte cochère pendait d’un seul côté ; la serrure avait été forcée. Je poussai le battant du pied. Il céda brusquement et heurta le mur intérieur.
Le bruit parcourut l’entrée carrossable, la cour, peut-être les étages. Je m’arrêtai pour écouter un éventuel retour.
Rien.
J’entrai.
Le parquet craquait sous chaque pas. Je choisissais les lames les moins soulevées, contournais les meubles renversés, touchais les poignées avant de les tourner. Cette prudence me donnait l’apparence d’agir. En réalité, je retardais le moment d’atteindre le pavillon du fond.
La cour intérieure était couverte d’une poudre claire. Mes talons y laissaient des marques nettes. Au-delà de la conciergerie, le jardin recouvert de silex paraissait presque intact : les stèles, les bancs de pierre, même la statue antique que mon père avait achetée comme un original et présentée ensuite comme un pastiche. Sa main droite manquait depuis mon enfance. Ce jour-là, je remarquai surtout que personne ne l’avait prise.
Le pavillon du bureau avait été épargné par le feu. La porte, en revanche, portait une trace fraîche près de la serrure. À l’intérieur, des chemises cartonnées couvraient le sol ; les tiroirs avaient été ouverts puis repoussés sans soin. Le grand bureau Art déco demeurait à sa place, avec sa lampe bouillotte, ses accessoires de cuivre, le marbre rose du plumier. Les décorations de mon père reposaient encore dans leurs écrins. Deux montres étaient restées dans un vide-poche.
Ce qui avait une valeur évidente n’avait intéressé personne.
Je m’assis dans le fauteuil de cuir. Le dossier grinça sous mon poids. J’ouvris un tiroir, puis un autre. Photos, quittances, lettres, rubans, papiers de famille : l’ordre ancien avait été dérangé seulement aux endroits où quelque chose pouvait se cacher. Quelqu’un avait fouillé avec une connaissance suffisante de la maison ou avec beaucoup de temps. Je ne pouvais trancher entre les deux. Je choisissais déjà la première explication parce qu’elle donnait un adversaire à ma peur.
Sur le bureau, la lampe dessinait une tache de cuivre dans la pénombre. Je ne pleurais pas. Mon estomac, vide depuis l’Allemagne, se contractait avec régularité. J’avais refusé de m’arrêter pour manger afin de ne pas perdre une demi-heure ; à présent mon corps transformait cette décision en douleur. Je posai la main sous mes côtes et attendis que le spasme passe.
Le silence occupait les fauteuils, les tiroirs, l’embrasure.
Puis je me souvins de la cave.
La porte du sous-sol se trouvait derrière une tenture arrachée. L’escalier, toujours praticable, était encombré de morceaux de plâtre. Je descendis sans chercher d’éclairage. Je connaissais les lieux par cœur. Cette connaissance, au lieu de me guider, me fit sentir avec quelle facilité un autre s’en passer.
En bas, l’air était plus froid. Une lueur grise filtrait par les soupiraux et partageait le couloir en bandes étroites. Je gardai la paume contre le mur humide. Sous mes semelles, le sol était trop lisse. Peut-être l’avait-on balayé.
Des archives avaient été répandues entre les rayonnages. Des lettres descellées, des chemises retournées, des photographies face contre terre. Je pris l’une d’elles : mon grand-père devant une voiture, en compagnie de deux hommes dont les visages avaient pâli. Je la reposai. On avait remué les morts, et j’éprouvai moins de chagrin que d’irritation devant le désordre. C’était ma manière la plus constante de ne pas nommer la peur.
Le coffre d’acier était encastré dans le mur nord, derrière une toile flamande. Je décrochai le tableau. Le crochet résista, puis libéra une pluie de poussière. Je toussai. Lorsque je rouvris les yeux, la porte du coffre apparut.
Elle était entrouverte.
Je m’accroupis. Le métal conserva un instant la chaleur de mes doigts. J’ouvris complètement.
Le coffre était vide.
J’avais fait treize heures de route pour une enveloppe de cuir brun, épaisse de deux doigts, contenant une moitié du dossier. Je l’avais vue quinze ans plus tôt. J’en connaissais le grain, les coins usés, la fermeture à deux sangles. Je cherchai malgré tout un faux fond, une différence de couleur, une trace dans la poussière. Rien. Le vide avait des bords nets.
Je ne savais pas qui avait pris le dossier, ni quand. Je savais seulement que le pavillon avait été fouillé, que le coffre avait été ouvert et que les objets aisément revendables étaient restés en place. Ces trois faits ne prouvaient pas une mission d’État. Ils excluaient presque le pillage ordinaire.
Je remontai trop vite. À mi-escalier, ma respiration se coupa. Je gagnai la cour, le porche, le trottoir. L’air tiède me parut froid. J’appuyai les deux mains sur le toit de la Volkswagen jusqu’à retrouver un souffle régulier.
Derrière moi, la maison tenait toujours. Au-dessous, le coffre du père était ouvert. Cette différence devint le premier signe auquel j’accordai plus de sens qu’il n’en possédait peut-être.
Je n’entendais pourtant pas partir. Il fallait fouiller la cave, puis le bureau, dresser la liste de ce qui manquait. Dans le coffre à outils du break, j’avais vu une torche électrique lors de l’état des lieux à Terézváros. Je levai le hayon, déplaçai les bagages, soulevai le tapis de sol. La torche n’était pas à sa place.
Je recommençai.
Une valise. Le cric. Un triangle. Deux gilets fluorescents.
Pas de torche.
La moitié du corps engagée dans le coffre, je tirais sur une sangle lorsqu’un moteur de voiture passa derrière moi. Le bruit n’avait rien d’exceptionnel. C’est son maintien qui me fit relever la tête : il avançait à la vitesse d’un homme.
Une Porsche blanche, vitres fumées, longea le square. Une Targa banalisée. À l’époque où je travaillais dans une tour du quartier Nord, j’avais vu une Renault Alpine sortir d’un garage réservé à un service de l’État ; ce souvenir suffit à orienter le présent. Dans la Porsche, je distinguai deux uniformes. Peut-être des officiers de la police fédérale. Je ne vis aucun insigne avec certitude.
La voiture disparut au coin du square puis reparut par l’avenue de la Jonction. Elle passa une deuxième fois près de moi. À la troisième fois, elle s’arrêta presque à ma hauteur, devant le break VW.
Je me penchai de nouveau sous le hayon, comme si chercher un outil pouvait me rendre invisible. Une portière s’ouvrit. Des pas s’approchèrent sans hâte. Un homme en uniforme glissa un bristol sous mon essuie-glace, regagna la Porsche et repartit vers l’avenue Brugmann.
Il ne m’avait pas parlé. Il n’avait pas demandé mon identité.
Parmi les ruines, l’administration venait de retrouver mon nom.
Section 2
Nuit du 4 août
La Porsche n’était plus visible lorsque je pris le carton. Il était propre, blanc, d’un grammage inutilement élégant. La suie de mes doigts marqua le bord inférieur. Sous l’en-tête de la police fédérale — antenne de Fort-Jaco — mon nom avait été correctement orthographié.
Madame, pourriez-vous vous mettre d’urgence en rapport avec mon service. Remerciements. Bien à vous. Commissaire Zelderloo, de résidence temporaire à l’antenne administrative de Fort-Jaco.
Le message n’était ni daté ni référencé. Aucun objet. Aucun numéro de dossier. Le mot urgence avait été souligné deux fois. Ce n’était pas une convocation ; la distinction me rassura pendant quelques secondes. Je m’étais longtemps servi des formes administratives comme d’une muraille. Ce qui n’était pas signé, motivé, enregistré me semblait privé de force. Je n’avais pas encore compris que l’absence de forme pouvait précisément servir à agir sans laisser de trace.
Je relus de résidence temporaire. Le rattachement paraissait ajouté pour prévenir une question, non pour y répondre. Au ministère, j’avais connu ces fonctions obliques : commissaire détaché, officier de liaison, cellule mixte, accès à des fichiers que le service d’accueil ne savait pas nommer. Les affaires sensibles se logent volontiers dans les compétences floues. Chacun peut y toucher ; personne n’en porte la responsabilité.
Je sortis mon téléphone. L’écran refléta la façade noire de la maison, puis mon visage par-dessus. Je composai le numéro.
Deux sonneries.
— Commissaire Zelderloo ?
— À qui ai-je l’honneur ?
La voix était jeune, légèrement voilée, avec un accent indéfinissable. Je ne sus pas si je parlais à un homme ou à une femme. Le carton n’indiquait que le grade. Cette incertitude minuscule m’irrita davantage qu’elle n’aurait dû ; elle me refusait une prise.
— Pomelie Van Acker. Vous avez fait déposer un message sur le pare-brise de ma voiture. Je vous appelle comme demandé.
Un silence bref suivit mon nom. On froissa du papier près du combiné.
— Madame Van Acker, en personne ?
Je regardai la maison.
— Que puis-je pour vous, commissaire ?
— J’aimerais vous rencontrer au sujet d’une affaire dont je vous donnerai connaissance. Quand pourriez-vous passer à l’antenne ?
— De quelle affaire s’agit-il ?
— Oh, rien qui doive vous inquiéter. Nous devrions simplement avoir un entretien.
— Sur quel objet ?
— Certaines choses mériteraient d’être évoquées.
— Lesquelles ?
Une respiration, puis le même froissement.
— Nous verrons cela au moment opportun. Une brève conversation, destinée à notre information, essentiellement.
Je demandai si j’étais convoquée.
— Invitée, madame Van Acker.
Le mot fut prononcé avec douceur. Je l’entendis comme un avantage qu’on m’accordait.
J’aurais pu exiger un écrit officiel, demander la base légale, appeler un avocat. J’avais pensé à ces trois gestes avant même la fin de l’appel. Je n’en fis aucun. Mon intelligence, lorsqu’elle touchait à ma propre peur, me fournissait d’abord des commentaires ; elle réservait l’action pour plus tard.
Nous convînmes du lendemain, mercredi, à quatorze heures.
— Ce sera très court, ajouta le commissaire Zelderloo.
— Je compte sur votre exactitude, commissaire.
La phrase était inutilement sèche. J’avais peur ; je cherchais déjà le point où reprendre l’avantage.
La communication s’interrompit. Sur l’écran noir, mon visage revint, mêlé aux fenêtres détruites. Je rangeai le téléphone et le bristol dans la même poche intérieure de mon sac.
L’invitation avait désormais une heure.
Section 3
Retour à Paris
Le mercredi, à treize heures cinquante-deux, je garai la Volkswagen devant une villa en lisière de la Forêt de Soignes. J’avais choisi d’arriver huit minutes en avance : assez pour ne pas attendre, pas assez pour donner l’impression de me dérober. C’était une arithmétique de souveraineté. Elle ne survécut pas au vestibule.
La maison était ceinte d’un jardin entretenu avec une négligence coûteuse. Quelques violettes poussaient au pied d’une haie. Une plaque trop petite confirmait l’existence de l’antenne administrative ; aucune enseigne ne la signalait depuis la rue. Fort-Jaco avait été épargné par les destructions. Les briques étaient propres, les rideaux droits, les voitures rangées derrière leurs grilles.
Je lissai ma veste avant d’entrer. Tailleur sombre, chemisier ivoire, chaussures basses : j’avais composé une tenue qui ne demandait aucune indulgence. La veille, dans la cave, mes vêtements n’avaient été qu’une peau couverte de poussière. Devant l’administration, ils redevenaient une fonction.
Le vestibule servait de hall d’accueil. Un sous-officier travaillait derrière un vitrage blindé. Je lui présentai ma carte d’identité. Il la posa devant lui, décrocha un combiné et prononça mon nom à voix basse. Il ne m’invita pas à m’asseoir.
— La commissaire Zelderloo a dû s’absenter, madame Van Acker.
La voix de la veille trouvait enfin un genre. Je ressentis un soulagement absurde, aussitôt remplacé par une question.
— Elle m’a donné rendez-vous à quatorze heures.
Le sous-officier consulta l’horloge murale. Il était treize heures cinquante-sept.
— Elle a dû s’absenter.
Il conserva ma carte et désigna du menton une pièce latérale.
La salle d’attente était une ancienne cuisine. Le plafond était bas ; des auréoles de graisse demeuraient sur les murs verts ; un rectangle plus clair marquait l’ancienne hotte. Deux tuyaux sciés sortaient du carrelage beige. Des affiches sur les accidents domestiques, la sécurité routière et les cambriolages avaient été fixées avec du ruban adhésif. Sous les traces de nettoyage affleuraient des grossièretés et des dessins obscènes. L’État avait pris possession d’une cuisine sans parvenir à en effacer l’usage précédent.
Quatre hommes se tenaient dans un coin, debout, vêtus de costumes gris presque identiques. Ils ne parlaient pas. Je ne sus pas s’ils attendaient, travaillaient ou avaient été placés là pour moi. Aucun fait ne permettait de choisir. Leurs regards, en revanche, revenaient toujours sur mes mains.
Je m’assis sur une chaise chromée. Elle basculait légèrement vers la droite. Sur la table basse, d’anciens programmes de la télévision flamande se mêlaient à des brochures du ministère de l’Intérieur. J’en pris un, l’ouvris au milieu et tournai trois fois la même page.
À quatorze heures quinze, un agent traversa la pièce, regarda les quatre hommes, puis moi.
À quatorze heures quarante, le chauffage se mit en route malgré la douceur du jour. Le tuyau derrière ma chaise émit un claquement toutes les cinquante secondes environ. Je me surpris à l’attendre.
À quinze heures dix, je demandai au guichet si la commissaire avait appelé. Le sous-officier répondit sans lever les yeux :
— Elle a dû s’absenter.
Je retournai à ma place.
L’attente transformait les choses. La barre métallique de la chaise appuyait sur mon dos. La porte du vestibule s’ouvrait, laissait entrer une odeur de feuilles humides, se refermait. Des policiers entraient, regardaient, repartaient. Les quatre hommes ne s’assirent jamais. Peut-être leur fonction exigeait-elle de rester debout ; peut-être les chaises libres faisaient-elles partie du dispositif. Chaque minute donnait au retard la forme d’une question à laquelle on m’interdisait de répondre.
Je refusai d’appeler un avocat. Je me disais que ce geste dramatiserait une simple conversation. La vérité est moins flatteuse : je ne voulais pas reconnaître qu’une conversation pouvait déjà m’effrayer.
Vers quinze heures trente, un inspecteur adjoint cria dans le couloir qu’un dangereux fugitif venait d’être capturé dans la Forêt de Soignes. Des portes s’ouvrirent. La phrase circula, triomphale, puis personne ne donna de nom. Les quatre hommes échangèrent un regard. J’établis un lien entre leur présence, l’absence de Zelderloo et cette arrestation. Je n’avais pour cela aucune autre matière qu’une simultanéité.
À seize heures quatre, la commissaire parut enfin.
Elle était jeune, athlétique, le visage large, les cheveux plaqués par la sueur. Une zone sombre marquait le col de sa chemise ; une brindille restait prise au bas de son pantalon. Elle dit revenir d’une mission de première urgence en forêt. La brindille pouvait en être la trace. Je la reçus comme un accessoire disposé pour confirmer l’excuse. Mon soupçon ne prouvait rien ; il révélait seulement que l’attente avait déjà modifié ma manière de voir.
Zelderloo me tendit une main humide. Son regard passa de ma carte, toujours au guichet, aux quatre hommes. L’un d’eux inclina légèrement la tête.
— Veuillez excuser cette attente, madame Van Acker.
— Deux heures et quatre minutes, commissaire.
Elle sourit. J’avais choisi la précision pour la blesser sans élever la voix.
— Une mission de première urgence ne m’a pas permis de vous prévenir.
— L’urgence est donc une ressource partagée entre vos missions et vos invitations.
Le sourire demeura, mais ses yeux cessèrent de sourire. Lorsque j’avais peur, je tenais des propos exacts aux dépens des autres. Je prenais cette cruauté froide pour de la dignité.
— Veuillez me suivre, dit-elle.
Elle partit sans vérifier que j’obéissais. Je marchai derrière elle dans des couloirs étroits, puis dans un escalier couvert d’un tapis usé au centre. Les portes étaient fermées. Au premier étage, Zelderloo ouvrit un bureau sommairement aménagé.
En entrant, je compris que les deux heures n’avaient pas précédé l’entretien.
Elles en avaient été la première question.
Section 4
Serment impossible
Le bureau donnait sur l’arrière du jardin. Les stores étaient baissés aux deux tiers ; une bande de lumière coupait le sol entre nos sièges. Zelderloo m’indiqua une chaise de métal, plus basse que la sienne. Dans l’angle droit, un inspecteur était assis derrière une petite table disposée de biais. Carnet fermé. Stylo en main.
Il ne me salua pas. Il regarda mes chaussures, mes doigts, la manière dont je croisais les jambes. Puis il ouvrit le carnet. Le premier trait de son stylo précéda la première question.
Je m’assis sans toucher le dossier. Ma carte d’identité n’avait pas été rendue. Je la savais au rez-de-chaussée, à quelques mètres seulement ; cette distance suffisait à me faire sentir incomplète.
Zelderloo posa les avant-bras sur son buvard.
— Connaissez-vous le terme theatrokratía, madame Van Acker ?
Le mot grec, prononcé avec soin, me prit au dépourvu. Je connaissais son origine, moins son emploi exact. La commissaire attendait comme si ma réponse figurait déjà dans le dossier posé devant elle.
— Platon, je crois. Une critique de la démocratie lorsque chacun s’établit juge de tout. L’émotion prend la place du jugement, l’autorité devient spectacle. Quelque chose de cet ordre-là.
— Quelque chose de cet ordre-là, répéta-t-elle.
L’inspecteur écrivit.
Je voulus corriger, préciser la référence, distinguer le sens ancien de l’usage contemporain. Je m’en abstins. Ma culture m’avait souvent servi à approfondir le monde ; plus souvent encore, dans une pièce hostile, elle me servait à classer l’interlocuteur. Je venais de décider que la commissaire Zelderloo employait un mot qu’elle comprenait mal. Cela me rendait sa menace plus supportable.
— Voyez-vous, madame Van Acker, l’administration s’interroge légitimement à votre sujet. J’ai l’honneur de devoir recueillir certaines informations.
Le mot légitimement fut à peine accentué. Il modifia pourtant toute la phrase. Une curiosité devenait une prérogative.
— Des informations sur quoi ?
— En général.
Le stylo frotta le papier. L’inspecteur ne leva pas les yeux.
— Et le mot prosôpon, poursuivit Zelderloo, vous dit-il quelque chose ?
Derrière moi, la porte se referma. Je ne vis pas qui l’avait poussée ; elle était peut-être revenue seule sur un ferme-porte.
— Le visage. Le masque. Le personnage que l’on présente sur une scène. Par extension, la personne par laquelle on parle et agit.
— Eh bien voilà. Nous y sommes.
L’inspecteur souligna une ligne.
— Où sommes-nous, exactement ?
— Au sujet du prosôpon que vous nous imposez.
Le verbe m’atteignit plus que le terme grec. Je n’avais pas un visage : je leur en imposais un.
— Mon prosôpon ?
— Vous m’avez parfaitement comprise.
— Ma prosopopée, peut-être ?
— Pour nous, madame Van Acker, prosôpon ou prosopopée, il s’agit de la même réalité.
La confusion était grossière. Je la reconnus immédiatement. Au lieu d’y voir une faiblesse, je sentis le piège se resserrer : si le mot pouvait changer de sens au gré de celle qui interrogeait, toute réponse devenait fautive.
— Qui vous charge de cette mission ?
— Vous vous en doutez bien.
— Non.
— On ne vous cherche aucun ennui. On s’interroge, légitimement, à votre sujet.
— On ? Qui est-ce ?
— Le rapport que je transmettrai intéressera les personnes compétentes.
Elle toucha du doigt le carnet de l’inspecteur. Il cessa d’écrire pendant une seconde, puis reprit.
— Vous n’avez aucun souci à vous faire, ajouta-t-elle.
La phrase établissait le souci au moment même où elle le niait.
Zelderloo me demanda de parler de moi. Lorsque je sollicitai un objet précis, elle me pria d’expliquer la manière dont je concevais le prosôpon que je donnais à voir. Je répondis que je n’en concevais aucun. Elle nota que je refusais peut-être d’en avoir conscience. Je précisai que toute personne adapte sa conduite aux circonstances. Elle demanda quelles circonstances m’obligeaient à m’adapter. J’évoquai mon travail en Hongrie. Elle voulut connaître les personnes que j’y fréquentais.
Mes ressources.
Mes voyages.
Mes habitudes.
Les gens que je voyais.
Ceux que je ne voyais plus.
Chaque réponse ouvrait une question latérale. Lorsque je revenais au point de départ, la commissaire Zelderloo m’accusait doucement d’anticiper. Lorsque je demandais la pertinence d’un détail, elle y voyait une réticence. L’incohérence n’arrêtait pas l’entretien ; elle lui fournissait de nouvelles directions.
L’inspecteur suivait mes corrections. Si je ralentissais, il redressait la tête. Si je cherchais un nom, il préparait une ligne. Je finis par surveiller son stylo plutôt que le visage de Zelderloo. Le carnet donnait à mes paroles un poids que la commissaire refusait de définir.
Le jour baissa derrière les stores. Une lampe s’alluma dans le couloir, puis une autre. Le chauffage émit un souffle continu. Ma nuque se raidissait ; le bord de la chaise coupait mes cuisses. J’avais soif. Sur le bureau, une carafe d’eau se trouvait à portée de la commissaire Zelderloo. Elle ne m’en proposa pas. Je ne demandai rien. Dans mon esprit, accepter un verre serait devenu une dépendance supplémentaire. Mon corps, moins théorique, faisait coller ma langue au palais.
Vers dix-huit heures, je compris qu’ils ne cherchaient peut-être pas encore un fait. Ils mesuraient la résistance du terrain. Cette interprétation concordait avec l’attente, les questions générales, le carnet. Elle demeurait une interprétation.
À dix-neuf heures vingt, la commissaire retourna sa montre sur le bureau, cadran contre le bois.
— Nous avons tout notre temps, dit-elle.
— Tout le temps ?
— Vous êtes pressée, madame Van Acker ?
Je pensai au coffre ouvert, aux lettres sur le sol, à la moitié du dossier qui pouvait se trouver à Vevey. Je répondis que non.
Ce fut mon serment impossible : prétendre que le temps ne comptait pas alors que chaque minute donnait à d’autres l’avance que je leur refusais en pensée.
À vingt heures, je me trouvais dans la pièce depuis près de quatre heures. La commissaire Zelderloo avait à peine changé de position. Mes mains, posées sur mes genoux, tremblaient légèrement. Je les aplatis contre le tissu.
— Comme vous pouvez le constater, commissaire, j’ai répondu à toutes vos questions.
— C’est tout à votre honneur.
— Je ne saisis toujours pas où vous voulez en venir.
— Je sollicite encore un peu de patience et de compréhension.
Je cessai alors de suivre le mouvement qu’elle m’imposait. Je ramenai mes pieds sous la chaise, respirai une fois et posai la seule question qui obligeait l’entretien à prendre une forme.
— Pourquoi n’ai-je reçu aucune convocation officielle ?
La commissaire Zelderloo me regarda. L’inspecteur cessa d’écrire pour la première fois.
Dans le silence, le chauffage devint énorme.
Section 5
Massacre de Nancy
Le stylo demeura suspendu au-dessus du carnet. Zelderloo tourna lentement la tête vers l’inspecteur. Il ne lui rendit pas son regard. Elle hocha une fois la tête, comme si une décision venait d’être prise hors de moi, puis reprit :
— Permettez-moi de sauter du coq à l’âne, madame Van Acker.
— Vous n’avez pas répondu.
— Qu’en est-il de cette chose assez curieuse dont vous êtes propriétaire ?
Sa voix avait perdu son brouillard. La question générale venait de se refermer sur un objet.
— De quoi parlez-vous ?
— De ce dossier mentionné sur votre fiche.
Elle posa l’index sur une ligne que je ne pouvais lire.
L’inspecteur ferma son carnet, ouvrit le tiroir de sa table et en prit un second. La couverture claqua. Après quatre heures de ma vie ordinaire, l’entretien commençait.
— Que savez-vous de ce dossier ? demanda la commissaire.
— Très peu de chose. Je ne l’ai pas ouvert depuis plus de quinze ans.
— Il ne serait donc pas en votre possession ?
Je revis la porte d’acier, le rectangle vide, la poussière sur la toile flamande.
— Comment connaissez-vous son existence ? Il est tenu au secret dans le bureau de mon père depuis plus de cinquante ans. Avant lui, il se trouvait chez mon grand-père.
La commissaire Zelderloo échangea un regard avec l’inspecteur. Aucun des deux ne demanda où se trouvait la part conservée à Bruxelles. Ce silence était un fait. J’en déduisis qu’ils le savaient déjà. C’était probable ; ce n’était pas démontré.
— Il entre dans mes attributions de m’intéresser à ce qui sort de l’ordinaire, répondit-elle.
— Mes décorations de famille, les montres, l’argenterie sortaient moins de l’ordinaire, sans doute. On les a laissées.
La phrase partit avant que je décide de la prononcer. L’inspecteur releva les yeux.
— Vous dites on. Qui désignez-vous ?
— La personne qui a ouvert le coffre.
— Quel coffre ?
La question produisit un vide dans la pièce. Je compris que j’avais donné l’information qu’ils attendaient peut-être. Ou bien la commissaire feignait de l’ignorer. Mon goût de la formule venait encore de payer ma peur avec un fait.
— Le coffre du pavillon, dis-je.
L’inspecteur écrivit très vite.
— Et que contenait-il ?
— Une partie du dossier, si personne ne l’avait déplacée avant les événements.
— Vous voyez que vous en savez davantage que vous ne le pensiez.
— Je vois surtout que vous me questionnez sur un vol dont je ne vous ai pas informée.
La commissaire Zelderloo sourit.
— Un dossier de cette importance est susceptible d’exacerber bien des convoitises.
Elle parlait des convoitises comme d’un danger extérieur au bureau. Je sentis monter une colère qui avait la forme commode de la lucidité. Elle relia aussitôt la Porsche, le carton, l’attente, le mot grec, le coffre et le second carnet. Le lien pouvait être juste. Sa netteté ne le rendait pas plus certain.
— Ce dossier ne m’appartient pas seule, dis-je. Une tante et un demi-frère ont des droits sur lui.
— La sœur de votre père, qui vit à Vevey ?
Cette fois, je ne pus empêcher mon corps de répondre. Mon estomac se contracta ; ma main droite serra le bord de la chaise.
— Si c’est bien cela, poursuivit Zelderloo, nous avons dépêché une délégation d’enquête conjointe dans le canton de Vaud. Tout ce qu’il y a de plus légal.
Elle appuya sur le dernier mot.
L’existence de la délégation constituait une information. Sa légalité, à cet instant, n’était que son affirmation. Je me tus. L’inspecteur écrivit malgré mon silence.
— Et le demi-frère ? Où vit-il ?
— Sur une île portugaise, dans l’Atlantique. S’il m’a dit la vérité.
— Vous ignorez où demeure votre propre frère ?
— Un demi-frère. Nous ne sommes pas proches.
— Et votre tante de Vevey ?
— Nos rapports sont lointains.
— C’est pourtant chez elle que se trouve l’autre moitié. Car ce dossier est comme un sumbolon, n’est-ce pas ?
Le mot grec ne servait plus à éprouver ma culture. Il nommait la chose qu’ils connaissaient. Dans l’Antiquité, un sumbolon était un objet brisé en deux dont le rapprochement permettait aux porteurs de se reconnaître. Mon père avait employé ce terme devant moi, une fois. Il n’aurait dû figurer sur aucune fiche administrative.
— Une moitié ne va pas sans l’autre, répondis-je.
— Et cette autre moitié se trouve bien à Vevey ?
— Normalement.
— Votre tante ne redoute pas qu’on la lui dérobe ?
— Cela ne s’est jamais produit à ma connaissance.
— Quelle imprudence.
La commissaire fit un mouvement presque imperceptible en direction de l’inspecteur. Celui-ci referma le second carnet, prit le premier et quitta la pièce avec les deux. La porte se referma derrière lui.
Après les paroles destinées au rapport venaient celles qui n’avaient besoin d’aucun témoin.
— Ma famille n’a jamais été très prudente, dis-je.
— L’obligation de prudence s’impose pourtant à chacun de nous.
Sans l’inspecteur, sa voix était plus basse. Elle ne souriait plus.
— Est-ce pour me rappeler cette banalité que vous m’avez convoquée ?
— Je dois vous le signaler : ceci n’est pas une convocation, mais une invitation.
Elle rendit à la distinction toute sa politesse, donc toute sa violence.
— Une invitation à laquelle ma carte d’identité est retenue en bas depuis six heures ?
— N’ergotons pas.
Le mot me rendit presque calme. Il confirmait seulement que la précision juridique ne me protégerait pas dans une pièce où l’autre partie décidait du vocabulaire.
La commissaire Zelderloo repoussa son fauteuil.
— Je propose d’en rester là pour le moment. Je ne pense pas avoir bien cerné vos dispositions à notre égard.
— J’ai répondu pendant quatre heures.
— Je crains que cela soit insuffisant. Votre collaboration n’a pas été d’excellente qualité.
Quatre heures de réponses prenaient la forme d’un refus.
Un spasme me plia le ventre. Je me penchai légèrement, comme pour remettre mon sac droit. Il ne s’agissait plus de ce que j’avais dit. Ils mesuraient ma conformité à une réponse dont je ne connaissais pas le texte.
— Que va-t-il se passer ?
— Je rédigerai mon rapport. J’y reprendrai le peu que j’ai pu apprendre. De nombreuses interrogations subsistent dans votre cas.
Derrière elle, la vitre reflétait son visage. Pendant une seconde, deux Zelderloo se superposèrent : celle qui parlait et celle, plus pâle, que le verre me renvoyait.
— Y aura-t-il une suite ?
— Très probablement. Vous en serez informée en temps opportun et dans les formes prescrites par la loi.
La forme, absente à l’entrée, reparaissait comme menace à la sortie.
— Notre conversation est terminée, ajouta-t-elle.
Elle avait déjà baissé les yeux vers ma fiche.
Je descendis seule. Dans l’ancienne cuisine, les quatre hommes avaient disparu. Les chaises qu’ils n’avaient jamais occupées restaient alignées contre le mur graisseux. Le sous-officier me rendit ma carte sans lever les yeux. Je vérifiai machinalement la photographie, la date, le numéro. Dehors, le quartier de Fort-Jaco reposait sous un soir parfaitement calme. Les violettes du jardin exhalaient encore leur odeur.
Il n’y avait pas d’accusation.
Pas d’infraction.
Pas même de convocation.
Une fiche. Deux carnets. Quatre regards. Une invitation dont on pourrait toujours nier la contrainte.
Je connaissais assez l’administration pour comprendre le procédé et trop peu la situation pour savoir qui l’employait. Ne rien nommer, ne rien signer, ne rien assumer ; entourer pourtant un être de délais, de questions et de formules jusqu’à ce qu’il fournisse lui-même la faute absente.
Une condamnation sans crime.
À ce moment précis, je ne songeai ni à ma tante ni au dossier. Je songeai à partir. Ma lucidité arrivait toujours sous la forme d’un déplacement.
Section 6
Nuit de Varennes
Je me souviens mal des premières minutes. La porte de l’antenne. Les violettes. Ma carte dans ma main. Le gravier sous mes semelles. J’ouvris la Volkswagen, posai mon sac sur le siège passager et restai debout devant la portière sans savoir ce qu’il fallait faire ensuite.
Clé.
Contact.
Ceinture.
Quitter Fort-Jaco.
Le moteur démarra au second essai. Je pris la drève de Lorraine. La Forêt de Soignes défilait, sombre et profonde, mais je ne regardais que la route. J’avais froid. Mes mains tenaient le volant avec une force qui blanchissait les jointures. Elles savaient conduire ; le reste de mon corps suivait.
Des fragments de l’entretien revenaient sans ordre : légitimement ; le frottement du stylo ; prosôpon ; le second carnet ; tout ce qu’il y a de plus légal. Je formulais des réponses meilleures que celles que j’avais données. Je jugeais la commissaire Zelderloo, corrigeais son grec, reconstituais la hiérarchie qui l’employait. Ce travail intérieur me rendait la maîtrise d’une scène terminée. Il ne protégeait personne à Vevey.
Un panneau surgit : Vlaanderen. Le carrefour de l’Espinette, Sint-Genesius-Rode, puis Alsemberg et Tourneppe. Je me dis que j’entrais en zone neutre. La neutralité n’était pourtant qu’un changement de langue sur les panneaux.
Les villages flamands alignaient leurs briques propres, leurs rideaux tirés, leurs jardins composés. Le calme me parut suspect parce qu’il ne confirmait pas mon agitation. Derrière moi, une fiche circulait peut-être et un rapport allait s’écrire. Je n’avais aucun moyen de savoir s’il quitterait le bureau le soir même. Dans mon esprit, il voyageait déjà plus vite que la voiture.
À Beersel, je m’arrêtai devant un bistrot. Il était plein. Je n’avais pas uriné depuis le début de l’après-midi et mon ventre me faisait souffrir, mais je commandai d’abord un café, comme si payer m’autorisait seulement alors à demander les toilettes.
— Kan ik een koffie krijgen ?
— Voilà, patrôen.
Un americano noir, un petit gâteau sec dans son emballage. Je bus trop vite. Le café brûla ma langue, et la douleur eut quelque chose de simple.
— Bedankt, hé. Salukes.
— Daaag sé, tot de volgende.
À la prochaine. Je faillis rire. Je ne voulais déjà plus qu’il existe de prochaine fois.
De retour dans la voiture, je consultai mon téléphone. Aucun appel. Aucun message. Je composai le numéro de ma tante, puis l’effaçai avant de lancer la communication. Que lui dire ? Qu’une commissaire connaissait l’existence du sumbolon ? Qu’une délégation était peut-être en route ? J’exigeais une certitude pour parler, alors que le danger, lui, pouvait se contenter d’une possibilité.
Je repartis.
Il était plus de vingt-deux heures. Dans le rétroviseur, chaque voiture gardait trop longtemps la même distance. Lorsque l’une prenait une sortie, une autre occupait sa place. Je me sentais suivie. Je savais pourtant que la circulation ordinaire produit exactement cet effet.
Le village de Tourneppe enfin rejoint, mon hôtel apparut au bout d’une allée de hêtres, illuminé, silencieux, avec ses fenêtres régulières et ses marches claires. J’avais choisi cet établissement pour son ordre : réception ouverte la nuit, parking privé, draps épais, petit déjeuner servi à heure fixe. Le luxe n’y était pas éclatant ; il promettait seulement que chaque chose resterait à sa place.
Je ralentis.
Près de l’entrée, une voiture blanche était garée.
Ce n’était pas une Porsche. Je dus me le répéter.
Les pneus crissèrent sur le gravier. Je coupai les phares et restai dans l’habitacle. La voiture blanche ne bougeait pas. Je ne distinguais personne derrière le pare-brise. Il n’y avait peut-être personne.
J’ouvris la portière, ajustai mon tailleur et montai les marches. Mon reflet entra dans la porte vitrée avant moi.
Le hall était vide. Sur le comptoir, une sonnette attendait. Je ne la touchai pas tout de suite. Un registre ouvert présentait les noms des clients en lignes bleues, avec les numéros de chambre et les dates de départ. Ma chambre. Mon compte. Mes bagages à l’étage. La voiture blanche dehors.
Je compris que je ne dormirais plus dans cet hôtel. Non parce que j’avais vu un poursuivant, mais parce que je ne pouvais plus habiter un lieu où mon nom figurait déjà.
Je frappai la sonnette.
Un réceptionniste apparut, veste noire, visage froissé de fatigue.
— Je souhaite régler et reprendre mes bagages.
— Madame vient d’arriver. Y a-t-il un problème avec la chambre ?
— Aucun. Je pars.
— Nous pouvons préparer la note demain matin.
— Maintenant, s’il vous plaît.
Ma voix avait repris son timbre administratif. Lorsqu’il hésita, je posai ma carte bancaire sur le comptoir. Je payais pour conserver le droit de décider de mon départ.
Quelques minutes plus tard, je redescendis avec ma valise. La voiture blanche n’avait pas changé de place. Je ne cherchai pas à savoir à qui elle appartenait.
Vite.
Je gagnai le périphérique bruxellois sous une pluie fine. Les échangeurs autoroutiers se superposaient, luisants, comme si Bruxelles avait étendu jusqu’ici les anneaux de son piège. Je pris la direction d’Anvers.
Camions.
Phares.
Asphalte brillant.
Dans le rétroviseur, une voiture changea de file après moi. Une autre prit sa place. Je ne pouvais distinguer la poursuite de la circulation. Mon soupçon avait cessé d’être une idée ; il réglait la tension de mes épaules, la fréquence de mes regards, la pression constante de mon pied sur l’accélérateur.
Le coffre vide. La moitié de Vevey. Les deux carnets.
Un sumbolon.
À la frontière néerlandaise, il n’y eut ni douanier ni barrière. Un panneau, puis une légère différence de bruit sous les roues. L’absence de contrôle donna au passage une solennité que le contrôle lui-même n’aurait peut-être pas eue.
— Breda. Hors de Belgique.
Je prononçai les mots à voix haute.
Je ne me sentais pas libre. Seulement élargie. Une porte s’était ouverte sans que la condamnation fût levée.
Amsterdam approchait. Ses lumières scintillaient sous la pluie. Je décidai de rendre la voiture à Schiphol et de prendre le premier vol pour Budapest. Ce n’était pas un plan ; c’était un déplacement auquel je donnais le nom de stratégie.
Il ne restait que la route, les lumières et, derrière chaque pensée, le frottement d’un stylo.
Vite.
Au parking de l’aéroport, les roulettes de ma valise accrochaient le sol. Chaque choc remontait dans mon bras. Les portes de l’ascenseur se refermèrent sur trois parois de miroir. Mon visage s’y répéta sous trois angles, plus pâle que je ne l’avais imaginé.
À chaque vitre, à chaque écran, je rencontrai une version de mon prosôpon.
Vite.
Au comptoir Hertz, une jeune femme portant un foulard noué au cou prit les clés et le contrat.
— Retour du véhicule ?
— Oui. Location à Budapest, agence Oktogon.
Ma voix était calme. Je l’entendis comme celle d’une autre.
Elle saisit mon nom sur son clavier. Autour de moi, aucun poursuivant visible : seulement des voyageurs, des chariots, des caméras noires fixées au plafond et mes coordonnées qui entraient dans un nouveau système.
La jeune femme me tendit un reçu. Je partis sans le prendre, puis revins sur trois pas pour le demander. Ce geste minuscule me rendit davantage de sang-froid que la frontière. J’avais cessé, pour une seconde, d’abandonner les traces de ma propre vie aux autres.
Dans le hall des départs, les écrans indiquaient : porte D47, Budapest, vol KL1981, six heures. Au contrôle, je déposai mon sac, mes chaussures, mon téléphone et mon passeport dans des bacs de plastique gris. Tout me fut rendu. Aucun signal. Aucun ordre. Le soulagement eut le goût bref d’une permission.
Les annonces égrenaient les portes, les retards, les destinations. Nulle part mon nom. Cette absence me rassura, puis m’inquiéta. J’avais passé la nuit à chercher les signes d’une poursuite ; le monde continuait sans me fournir la preuve que j’étais assez importante pour être suivie.
Dans l’avion, l’air était sec. Lorsque les roues quittèrent le sol, je ne me sentis pas délivrée, seulement soustraite pour quelques heures à la portée immédiate d’une main.
Mon corps m’emportait vers l’Est. Le dossier demeurait partagé entre un coffre vide, Vevey et les carnets d’un inspecteur.
Deux heures plus tard, à Budapest, mon téléphone retrouva le réseau avant que j’aie attaché ma ceinture dans le taxi. Aucun message. Je demandai au chauffeur le huitième arrondissement, en anglais. Il répéta un nom de rue et démarra.
La voie rapide gagna Pest. Sur l’autre rive du Danube, les façades prenaient la lumière du matin. Des cafés ouvraient ; les serveurs installaient les chaises en terrasse ; un tramway jaune traversa le pont avec une exactitude paisible. Rien n’avait changé ici. C’était moi qui apportais la pression avec mes yeux.
Je descendis du taxi sur une place et commandai un americano. Avant d’appeler ma tante, je posai le téléphone devant moi, à côté de la tasse. Dans la vitre du café, mon visage me regardait encore.
Bruxelles était loin. Pour toujours.
Fin
Image : Pomélie et la capitaine Zelderloo lors de l’interrogatoire à Fort Jaco — composition numérique originale réalisée à partir du texte avec l’assistance de l’intelligence artificielle.
Musique associée: Galina Ustvolskaya, Symphonie n°2, Vraie et Éternelle Béatitude.
© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.
Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.