L’ange déchu de Santee Alley

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Sommaire

Section 1 — Bottom board dans le Sentier; Section 2 — Entame à LAX; Section 3 — Manche perdue à Santee Alley; Section 4 — Zéro plein sur la donne; Section 5 — Interdite de jeu; Section 6 — Chuté contré et fuite.

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Bottom board dans le Sentier

Octobre fut un mois d’abattement profond, scandé par les cauchemars, les troubles alimentaires et les sanglots étouffés. Rue des Francs-Bourgeois, je vivais barricadée. Je sanglotais en silence, à l’abri des regards du personnel. Je craignais de perdre cette autorité fragile, devenue indispensable. Square du Temple, à la pause de midi, je m’étais convaincue que les Chinois se parlaient entre eux.

L’Inspection du travail et le Trésor public entretenaient une tension constante. Pour survivre, je liquidais à bas prix. Dans le Sentier comme à Aubervilliers, je bradais sous le manteau. Mes artifices relançaient parfois les ventes, mais le stock de culottes Stacy restait un obstacle insurmontable. Héritage funeste d’un printemps mal inspiré, originales à l’excès, elles se révélaient invendables, malgré mes efforts désespérés.

Je multipliais les initiatives pour écouler la collection, parfois avec méthode, parfois à l’instinct. Plombée par les dettes, mon affaire était condamnée. À part l’hôtel des impôts et la Banque Populaire de Paris, personne ne semblait mesurer l’ampleur de mes difficultés. En permanence à découvert, tenue en respect par la loi Barre, je tremblais. Carnet de chèques encore vierge en main, j’étais seule à prendre l’exacte mesure de ma situation.

Avec décembre vinrent des temps plus tourmentés encore. J’alternais entre le plus grand pessimisme et un optimisme de mauvais aloi, marqué au sceau d’une témérité étourdie. J’échafaudais alors des coups commerciaux.

Pour me délester des culottes Stacy, j’avais déjà prospecté tout le Garment District. J’avais fait du porte-à-porte, arpenté en vain Manhattan de la 34e à la 42e rue. Empressée, irréfléchie, je déplaçais à présent mes espoirs vers la Californie — un marché inconnu.

Ce fut d’abord une fin de non-recevoir sur la côte nord, de Seattle à San Francisco. Quelques oreilles compatissantes à Los Angeles, chez les grossistes du Fashion District et dans les centrales d’achat locales. Par téléphone, une poignée de rendez-vous obtenus aux abords de Santee Alley.

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Entame à LAX

Depuis Charles-de-Gaulle, avec Delta, j’arrivai à Los Angeles comme on entre dans un mauvais rêve. Couloirs aseptisés de LAX, lueurs blafardes, contrôle sec à la douane, papiers, néons blancs. Je venais chercher un répit illusoire aux approches de Noël. Dans mes bagages, j’emportais l’évidence électrique d’une faillite imminente.

Beverly Hills. Trois jours n’étaient pas de trop pour tenter d’oublier les menaces, les huissiers, les lettres comminatoires. Les factures et les traites tournoyaient sans relâche dans ma misérable tête. Décalage horaire, repères brouillés, j’oscillais entre apathie et exaltation. Tout m’inquiétait, tout m’émerveillait.

Au matin du troisième jour, je me décidai à bouger. J’avais repéré Santee Alley sur une carte — les importateurs, les grossistes. Placer enfin cette marchandise maudite. Croire encore au déstockage miraculeux d’un container dédouané pro forma, plein à craquer de culottes Stacy.

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Manche perdue à Santee Alley

Valise à roulettes brinquebalante, j’arpentais inquiète un bitume sale. Marchés de pacotille, enseignes criardes. Regards indifférents, parfois menaçants. Je m’égarai dans une jungle de fripes, de contrefaçons tapageuses et de slogans espagnols.

Les culottes Stacy restaient invendables. Partout, le même revers cuisant, la même Bérézina commerciale. Chez un faux grossiste, je fus abordée par un vendeur chinois aux manœuvres insistantes. Un malentendu, un mot de trop, un geste équivoque, et je quittai précipitamment les lieux, furieuse, un sac plastique à la main, couvert de réclames en mandarin. Je ne savais même plus ce que j’avais acheté. Mon besoin de compensation avait quelque chose de boueux, de honteux. Dégoûtée par la ville, sa démesure, ses lumières factices, je remontai — nauséeuse — vers mon hôtel en taxi.

Tout avait été vu, tout avait été entendu. J’avais tout tenté pour placer mes références. Même avec les meilleurs prix et ma connaissance du métier, j’avais échoué à vendre une seule culotte Stacy. Mal préparée, étrangère au marché américain, j’avais sous-estimé le niveau d’exigence, l’assertivité des centrales, la concurrence omniprésente, la persévérance locale fabricants chinois et créateurs coréens. En toute mauvaise foi, je maudissais l’arrogance désinvolte des acheteurs américains.

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Zéro plein sur la donne

Tout s’était mis à grincer. Chez les prospects, les portes s’ouvraient sur des murs. Ma montre avançait par à-coups, puis reculait. Mon agenda contredisait le rendez-vous qu’il venait de m’indiquer. Les cartes affichaient des destinations que les taxis semblaient effacer en roulant. Les clients me passaient des commandes qu’ils déclaraient ensuite n’avoir jamais formulées. Les promesses prenaient l’allure de menaces, les explications celle d’écrans de fumée. Il fallait secouer cet étrange sommeil accroché à mes épaules. Sinon, le sol céderait sous moi. Non pas lentement, mais d’un seul coup, comme une planche pourrie sous mes pieds.

Durant ces quelques jours, je m’étais pris la tête avec un petit cow-boy au grand chapeau. Un soi-disant commercial, qui affirmait me tolérer dans son bureau. Antipathique, patriarcal, des traits à couper au couteau. Moustache virile, physique olympique, accent incompréhensible. Petit personnage sûr de lui jusqu’à l’impertinence, il connaissait parfaitement sa mission.

Cet ancien de l’administration fédérale avait quitté Washington pour louer ses services à un distributeur de vêtements pour dames. Crise politique, salaires bloqués, l’État ne payait plus ses fonctionnaires. Trop direct, trop familier, je l’avais jugé vulgaire, insupportable.

Intrusif, suspicieux, copain comme cochon, un filou de second rayon. Ce cow-boy dérisoire au grand chapeau m’avait entraînée dans un arrangement véreux. Il cherchait à se débarrasser d’un stock de manteaux pour femmes, fabriqués sous licence française, une marque avec laquelle il était en procès.

Je lui avais servi de prête-nom pour liquider sa marchandise via un soldeur de Chicago. Ne pouvant négliger aucune rentrée d’argent, j’avais revendu aussitôt le stock à ces Chinois immatriculés dans l’Ohio. Intraitables, ceux-ci ne s’étaient pas embarrassés de politesse. Je fantasmais à propos d’un mélange détestable de sans-gêne et d’absence de scrupule. J’avais eu maille à partir avec eux pour obtenir mon paiement, suant sang et eau pour récupérer l’argent.

Hormis cette navrante expérience, j’étais revenue de Californie les mains vides.

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Interdite de jeu

Battre en retraite avec armes et bagages se révélait la seule issue honorable. En misant sur cette République de Californie, marché dont j’ignorais tout, j’avais cru pouvoir trouver rapidement de nouvelles liquidités. Mal préparée, je m’étais heurtée à la morgue, au cynisme, à ce nationalisme ambiant, feutré jusqu’à l’implacable.

Je désertai donc ces lieux. Retour à l’aéroport, valises bouclées. Mais une embûche imprévue m’y attendait. Un excès de franchise dans mes déclarations douanières, un formulaire mal rempli, une suspicion sur mes transferts de devises. Des agents fédéraux intervinrent. Je fus interpellée sans ménagement, menottée devant la douane. On me retenait. Rien n’était vraiment grave, mais tout devenait désastreux.

Je dus passer une nuit d’insomnie dans un motel sous surveillance. Los Angeles s’était muée en pieuvre administrative, en purgatoire à l’issue incertaine.

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Chuté contré et fuite

Le surlendemain, après des excuses et une explication sommaire, je fus enfin autorisée à décoller. Dans le hall des départs, George Walker Bush, sourire officiel, me souhaitait « Have a nice trip — and y’all come back now, you hear ? » Je rêvassais, le regard perdu devant les baies vitrées, au quai d’embarquement pour la France.

Pour me soustraire au réel, je cherchais mon horoscope dans les magazines populaires. Une famille en vacances, qui attendait de regagner l’Europe, achevait d’entamer mon besoin de repos. Devant moi, deux retraités survitaminés, uniformément bronzés, parfaitement blasés, consultaient une carte de Paris avec une moue de supériorité. Deux jeunes policières coiffées à la garçonne faisaient leur ronde en échangeant quelques mots d’espagnol. La vigilance paranoïaque des Californiens, perpétuellement sur le qui-vive, m’était devenue intolérable. L’aéroport grouillait d’une faune disparate, contrainte à une cohabitation morose, entre manque et excès.

Impatiente de rentrer à Paris, je venais d’arracher un rendez-vous de la dernière chance avec un acheteur du boulevard Haussmann. J’avais besoin de retrouver l’illusion d’une vraie vente aux Galeries Lafayette, le commerce au ras du sol, les visages francs, un réel qui m’avait échappé pendant deux semaines.

Le vol du retour fut morne et silencieux. Par le hublot, l’Atlantique disparaissait sous un ciel gris, uniforme. Terre-Neuve passa dans une dépression d’âme, puis vinrent les neiges du sud du Groenland, et les falaises d’Irlande. Ma fuite n’avait servi à rien. L’ennui et la peur me suivaient, tels des douaniers invisibles.

Fin

Image: la narratrice déambulant dans Santee Alley. Composition numérique originale avec assistance d’intelligence artificielle.

Musique associée: Alva Noto & Ryuichi Sakamoto, The Revenant Theme.

© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.

Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.