Nuit de fuite à Potsdam

Passé Magdebourg,
le convoi file vers la Thuringe ;
il court vers la Hesse.
Halte prévue à Frankfurt am Main.

Forêts de Kiefern en Saxe-Anhalt,
humides, pâles.
Plaines scellées
dans le passé de la Prusse.
Massif du Harz, opaque.

Pluie sur la vitre,
dernier mot d’un monde clos.
Dans la nuit,
la tempête chahute ma course.
Roulis, cliquetis.

Je devais partir.
Ce soir,
à Berlin Hauptbahnhof,
mon front contre la vitre embuée.
Adieu, ma Poméranie.

Couloir étroit,
silhouettes qui errent.
La fatigue me gagne,
elle attise mon impatience.

Les wagons-lits, intimes,
lumière cuivre.
Balancements.
Odeur d’air conditionné.
Draps propres.

Je m’allonge.
Ne plus voir ce monde.
Mon sommeil résiste.
J’attends l’aube — une issue.
Mes paupières cèdent.

Wannsee se brouille.
Obscurité lacustre.
Surface froide
où la mémoire s’enlise.

Notre dernière journée
sur la Spree.
Le lendemain est là,
froid.
Pourtant ces vagues,
si douces.

Notre Potsdam à nous,
au bord d’une fêlure.
Une noirceur sourdait de ses rives.
Nos vies se cachaient
sous des masques.

Longtemps,
ta main est restée dans la mienne.
Wannsee,
ses eaux me hantent.

Grondement du convoi.
Le temps nous effacera.

Ton visage se retira
des rives mortes
de Steglitz-Zehlendorf.

Seul restera
ce cheveu clair.

Images: Berlin Hauptbahnof, départ des wagons-lits du City Night Line de la Deutsche Bahn, vers 2010.

© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.

Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.