Jour de fatigue

Écouter le récit

Pour écoute personnelle uniquement

(Nouvelle version)

1.

C’était la première fois que je m’aventurais au sud du lac de Lugano. Ce voyage — un déplacement de beaucoup d’air sans grande utilité — me laissa d’emblée un arrière-goût incertain, teinté d’un trouble. Je n’en mesurerais la portée exactement tragique que plus tard. Mais je pressentais déjà, confusément, que la réalité me dissimulait certaines subtilités qui, un jour, viendraient contredire le jugement primitif que je portais alors sur ce monde. Côme, ville frontière, a depuis lors entretenu en moi la douleur d’une cicatrice profonde. Longtemps après mes premiers pas entre ces murs fatigués, l’idée même d’y revenir m’inspire toujours un élan de nostalgie autant qu’un spasme d’effroi.

2.

Ce lundi-là, il devait être huit heures passées de dix minutes. Une humeur nuageuse planait sur les eaux anciennes du Lario. Un soleil aux reflets diaphanes éclairait cette terre usée par le temps. Je me tenais debout, hésitante, sur un quai de la petite gare San Giovanni. Mon corps ployant presque sous les rafales du vent. Mon regard considérait avec appréhension ce qu’on pouvait distinguer de la piazza San Gottardo. Une impatience sourde me tenaillait le ventre. Après une nuit malmenée dans une cabine de la Compagnie Internationale des Wagons-Lits, je me sentais confuse, presque essorée. Le train avait traversé les Alpes, fendant une nuit noire. Aux aurores, il avait brusquement plongé dans une vallée opaque et intrigante.

Des rivages du lac de Côme, j’avais d’abord entrevu des murs ocre, ternis par les siècles, des toits de terre cuite qui renvoyaient des reflets de cendre. Un voile de poussière tournoyait au-dessus des antiques pierres lombardes. De ce vieux monde exhalait comme un effluve d’abandon. Une société exténuée, une civilisation finissante se déployait sous mes yeux, prête à se perdre dans l’oubli.

3.

Dans le hall de la gare, je trouvai un buffet. Quelques navetteurs y conversaient avec une dame à la caisse. Au serveur en bras de chemise, je commandai trois cafés noirs. Quelques biscuits secs traînaient dans une soucoupe oubliée sur le comptoir. Sans conviction, j’avalai un frolino surmonté d’un fruit confit.

Mon regard parcourait les lieux, maussade, lorsqu’un léger stress me saisit.

Devant les tableaux d’affichage des horaires s’agitait un grand homme. Je jetai un œil sur l’horloge, en murmurant pour moi-même :

« Ce couvre-chef, ce trench-coat Burberry… Peut-être est-ce lui ? »

L’homme avait attendu l’arrivée du train en provenance d’Anvers. Il me lançait des regards hésitants. Lorsque nos yeux se croisèrent, le moment fut venu de me dévoiler. Je ne pouvais plus me cacher.

Et je m’exclamai :

« Monsieur Bertagnolli-Konzett… »

« … Gian Girolamo Bertagnolli-Konzett ? »

L’homme s’immobilisa, comme surpris.

Puis, de sa main gantée, il me répondit. Par un geste d’abord, large et sec, lancé dans ma direction.

« Madame Van Acker… Pomelie Van Acker ? »

Van Acker… Je ne m’habituerai jamais à ce nom. Je le traîne derrière moi comme un fardeau.

« Je vous rejoins, Madame », me dit le grand homme.

C’en était fini de ma solitude, de ce silence dont j’avais tant besoin.

Je l’avais compris.

Une majestueuse moustache grise, soigneusement peignée.

Une belle figure, un teint pâle, des traits fins.

Ce nez saillant, une disgrâce qui n’était pas dépourvue d’élégance.

Un authentique lignage lombard ou quelque origine de ce côté-là.

« C’est un plaisir », me déclara-t-il, empressé.

« Au temps pour moi, j’ai failli vous manquer. »

J’étais prise d’un léger malaise.

« Il ne fallait pas vous déranger, j’aurais pris un taxi. »

Il me répondit, un sourire ambigu aux lèvres.

Je n’étais pas convaincue par cette grimace trop civilisée, trop amène.

« Qui peut bien se dissimuler sous ce masque ? », me questionnai-je.

« Vous avez fait bon voyage ? »

« Une nuit exécrable… »

« Mais dites-moi, ce choix du chemin de fer, Madame Van Acker… peut-être un peu hasardeux, non ? Vous aviez l’avion de Milan. »

« Sans doute. Mais que voulez-vous… C’est toujours la même chose avec ces périples de commerce. Ils sont si peu romantiques. Enfin… Croyez bien que je le regrette, ce train. »

« Sois vigilante, Pomelie ! », me dis-je, sans savoir vraiment pourquoi.

Nous quittâmes la gare, traversant l’esplanade. Je courais à ses côtés, essayant de suivre le rythme de ses longues enjambées, révélant peut-être ma situation d’infériorité. Comme il avançait vite !

Nous étions arrivés à l’angle de via Borgo Vico. Il me désigna alors fièrement un cabriolet.

« Une Lancia blanche, quelle légèreté ! », songeai-je.

Quelques instants plus tard, la décapotable démarra en trombe, filant vers via Bellinzona en direction de la frontière suisse et de la périphérie de la ville. Silencieux, l’industriel manipulait son volant avec aisance. Je réfléchissais à cette enquête qu’il avait eu l’audace de diligenter sur moi. Brisant le silence, directe et sans détour, je lui demandai :

« Auriez-vous des doutes à mon sujet ? »

« Assurément non, chère Madame ! »

« Votre affaire à Anvers, dans les jouets éducatifs danois… », poursuivit-il, sur un ton feutré. « Votre société, Nordi Kids ? Elle est leader sur le marché, non ? Alors, je me demandais simplement, pourquoi Manifattura Giocattoli ? Qu’est-ce qui peut bien motiver votre projet de relancer ce vieux label, cette ancienne marque familiale ? Pourquoi vous jeter à corps perdu dans les produits italiens ? Ne risquez-vous pas de vous disperser, de compromettre vos brillants succès ? Bref, qu’est-ce qui peut bien justifier ce soudain changement de cap, Madame Van Acker ? », me demanda-t-il, en me dévisageant d’un coup d’œil rapide.

« La Scandinavie est compliquée, figurez-vous. Nous travaillons dans un climat détestable. »

Il savait presque tout de mon négoce. Je n’avais encore de lui qu’un rapport et cette politesse trop empressée.

4.

Installée dans la décapotable de Monsieur Bertagnolli-Konzett, le chignon protégé du vent, j’allais bientôt fêter mes trente ans. En moi se mêlaient force et fragilité. Une assurance empreinte de timidité. De l’assurance souvent teintée d’anxiété. À cette époque, j’avais encore, par ignorance, grande confiance dans la vie. Mais je savais déjà que mon regard vert clair — miroir d’un grand romantisme et d’une sensibilité vive — pouvait trahir une vulnérabilité soigneusement camouflée. J’avais appris à me cacher sous des grimaces convenues. Je n’aimais pas mon visage ovale. Ce lundi, je l’avais encadré d’un chignon châtain, pour exprimer à la fois de la détermination et une grâce que je revendiquais avec innocence, immergée que j’étais dans la violence de ce monde. J’avais enfilé un tailleur gris souris, emprunté par superstition à ma meilleure amie. Simplicité, sérieux, bon goût, je l’espérais.

M. Bertagnolli-Konzett, un sourcil levé exprimant une légère ironie :

« Les Danois ne vous tendraient la main que sous la protection d’un assureur-crédit ? Est-ce vrai, ce qu’on dit ? »

« Avec une bonne police d’assurance, ils se déclarent assez vite vos meilleurs amis. Mais ne vous y trompez pas, ils ne sont ni sincères ni généreux. Là-bas comme ailleurs, les faux-semblants, vous savez bien. Ce sont eux qui font la loi », soupirai-je.

Mon hôte, intrigué, m’observait avec un mélange d’intérêt et de méfiance.

J’ajoutai :

« Les manières triviales qui ont cours dans le Jutland danois corrompent mon bien-être. Je suis résolue à réformer tout cela. »

Sans doute n’aurais-je pas dû prononcer cette dernière phrase.

Sous un ciel venteux, la voiture de sport s’engagea dans via Panoramica San Pietro. Monsieur Bertagnolli-Konzett gara sa décapotable sur le parking de son usine, les pneus crissant légèrement sur le gravier. Vaguement préoccupée, j’observai la manœuvre. Devant moi, le bâtiment industriel — celui du plus important fabricant de jouets de la province — s’étendait à perte de vue, sa façade de crépi sale projetant une ombre oppressante sur notre voiture.

Il claqua la portière, m’invitant à le suivre. Franchissant la porte de verre, il conclut prématurément, un pincement sceptique aux lèvres :

« Nous allons nous entendre. Nous allons faire affaire, Madame Van Acker ! »

« J’en suis convaincue », répondis-je.

Mais, au fait, que savais-je sur mon interlocuteur ?

Un rapport établi par une officine de La Haye m’avait appris que Bertagnolli-Konzett avait démarré sa carrière dans le commerce de détail. Des années durant, il avait été premier vendeur via Manzoni, dans une fameuse maison de prêt-à-porter du Quadrilatère de Milan. Presque par hasard, il était devenu propriétaire de cette grande usine installée dans les faubourgs de Côme. Contrairement à son personnel, lequel venait des Pouilles, de Campanie et de Sicile, cet homme sec, à la cinquantaine froide et hautaine, était un authentique homme du Nord. Monsieur Bertagnolli-Konzett avait vu le jour dans une maison patricienne de Bolzano, une ville du Trentin-Haut-Adige, située non loin de la frontière autrichienne. Mon hôte me parlait avec un accent sud-tyrolien, presque allemand.

Nous parcourions à présent les longs couloirs de l’usine.

Je trottinai à nouveau dans ses pas.

L’industriel saluait ses employés avec courtoisie.

« Je ne doute pas de votre capacité à vous imposer sur le marché des jouets de qualité. Mais vous manquez un peu d’expérience, non ? Le métier est exigeant, vous savez », lança-t-il, tout en adressant un sourire poli à sa secrétaire.

Je fermai les poings pour maîtriser ma tension.

« Pourquoi êtes-vous venu m’attendre, en personne, dans cette gare ? », questionnai-je, sautant du coq à l’âne, un léger défi dans la voix.

Sûr de lui, il me répondit :

« Sachez que je dirige la plus importante unité de production de cette province. Lorsque la chambre de commerce et d’industrie me sollicite, je me mets à la disposition des entreprises étrangères qui la consultent. »

Je ne relevai pas, me fichant de ce qu’il pouvait bien penser. Mes affaires prospéraient depuis huit ans. Mon entreprise commercialisait du matériel pédagogique pour enfants. Je fabriquais tout en Scandinavie, dirigeant mon négoce depuis l’hôtel particulier que ma famille avait longtemps occupé, dans un faubourg d’Anvers. Ma décision était assez audacieuse. J’entendais me détacher du commerce avec le Danemark. Relancer Manifattura Giocattoli, une vieille marque en perte de vitesse. Elle traînait dans ma famille depuis la nuit des temps. Abandonner l’univers scandinave, la Baltique, et me lancer dans le commerce avec le monde latin et la Lombardie transalpine.

Dans son bureau, j’ouvris mon dossier et tentai d’exposer à mon hôte mon projet de marketing innovant. Son accueil plutôt tiède ne me décourageait pas. J’étais déterminée à réussir cette reconversion radicale. Le marché du jouet traditionnel italien n’attendait que moi.

Mais mon interlocuteur restait hermétique à ce programme. Le fabricant cisalpin, enfermé dans ses préjugés, dans son manque de générosité, se révélait être un homme terre-à-terre, incapable de distinguer la sensibilité de la faiblesse.

Il referma mon dossier sans formuler de proposition.

Je conclus rapidement qu’il était inutile de solliciter son soutien.

5.

À la mi-journée, l’industriel me proposa pourtant un déjeuner d’affaires aussi prévisible qu’irritant, dans le cadre empesé de la Villa Serbelloni de Bellagio. Pour ce repas tardif, interminable, il m’imposa une gastronomie italienne dont j’aurais volontiers fait l’économie. Il insista pour accomplir un long parcours côtier. Nous embarquâmes sur le ferry reliant Cadenabbia à Bellagio. Une initiative qui me parut extravagante, déplacée — presque théâtrale.

À table, je tentai de ramener la conversation à Manifattura Giocattoli.

« Nous allons nous entendre, Madame Van Acker », me répondit-il.

La même promesse, mais toujours aucune proposition. Il se lança dans une longue dissertation sur ses nombreuses relations dans les milieux cultivés de Bologne et sur un cercle de francophiles distingués.

Je sentais ses longues jambes frôler les miennes sous la nappe amidonnée. Il me sembla, l’espace d’un instant, qu’il me glissait des propos équivoques. Ce Bellagio, ce décor figé, cet amphitryon si loin de chez soi. Quel inconfort, quel ennui.

6.

Le moment vint de se séparer, sur le quai de la gare de Côme. Je quittai cet homme presque affolée. J’avais la chair de poule. Mon cœur battait fort dans ma poitrine. Un pervers. Un prédateur. Pourtant, j’hésitais encore. Quel sort réserver à cette relation dissonante ? Antipathique, Bertagnolli-Konzett pesait peu parmi mes multiples contacts — mais il comptait malgré tout.

Ce jour-là, je grimpai vers vingt-deux heures dans ma cabine Confort T1 des wagons-lits. L’odeur du vieux cuir. Les heurts des valises dans les couloirs trop étroits. Le bruit des moteurs. Les coups de sifflet sur le quai. J’étais épuisée, mais enfin seule. Je me déchaussai à la hâte. J’ôtai mon tailleur, mon chemisier blanc, puis mes bas gris. Je déposai un sautoir et des boucles d’oreilles en diamant sur la tablette de l’évier. Le chignon en désordre, j’enfilai un pyjama, coton lilas, et me laissai tomber sur ma couchette.

Récemment séparée, j’étais taraudée par l’absence d’enfant dans ma vie. Cette terrible vacuité du commerce, si préoccupante. Et ces questions existentielles, lancinantes.

Qui étais-je ? Que voulais-je vraiment ? Que faire d’une vie si éphémère, de cette finitude implacable ?

Finalement, que m’avait-il raconté, Gian Girolamo ?

Une réunion de travail, vaine, interminable. Un bavard.

Des vantardises inutiles.

« Quelle prolixité ! », me dis-je.

Des thèmes récurrents, une banalité confondante.

Des palabres oiseuses, de pesants lieux communs, combien de truismes…

Cerise sur le gâteau, une éreintante visite d’usine. Embarrassée, je l’avais écouté avec patience. Une journée éprouvante. Bref, une déception, une de plus.

En quête de réconfort, je cherchai refuge dans un peu de lecture paresseuse. J’espérais naïvement y trouver une lueur d’apaisement.

Derrière mon calme apparent, je cachais encore une situation fragile. C’est vrai, j’avais des qualités, mais combien de failles ! Un caractère instable.

Des succès professionnels trop précoces. Hubris, sentiment d’invulnérabilité. Et cette illusion funeste que le monde entier était à ma portée. Des idées trompeuses guidant nombre de mes actions. Élans d’enthousiasme débridés. Initiatives, audaces, risques exacerbés. Mes aventures, souvent tumultueuses et jalonnées de maints rebondissements, étaient parfois sanctionnées par de troublantes infortunes.

Ce soir-là, dans ma cabine, la Lombardie me faisait douter de tout. L’échec de la journée ravivait en moi la conscience de la précarité de mes projets.

Je m’endormis tard, difficilement, incommodée par le roulis du train. La moustache de Bertagnolli-Konzett s’effaça dans mon esprit. Rien ne resterait de cette journée, sinon un pli de plus dans ma mémoire déjà trop sollicitée. Un voyage de trop, une rencontre inutile. Le malentendu ordinaire entre des mondes incompatibles. Une vaine tentative de dialogue. Un univers clos. J’en sortais un peu plus lasse, déçue de n’avoir même pas aperçu la basilique de Sant’Abbondio.

Image : rencontre sur un quai de San Giovanni à Côme. Composition numérique originale réalisée à partir du texte, assistée de l’intelligence artificielle.

Musiques associées : Giya Kancheli, V & V, pour violon et voix enregistrée sur bande avec orchestre à cordes.

© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.

Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.