La chute de la maison Sacripante de Côme
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Sommaire
1. Hallali. 2. Assaut de l’hôtel Sacripante. 3. La comédie humaine, cette malédiction collective. 4. Le coffret burgonde. 5. La légende. 6. Une dernière chance. 7. Fuite vers Sienne. 8. Le cousin Barnabotti. 9. Le cabinet du banquier. 10. Un clan financier. 11. Dernière trahison. 12. Cataclysme.
1
Hallali.
À l’été de l’an 1510, les brumes montaient du grand lac. Elles envahissaient les rues de Côme et se mêlaient à la chaleur. L’air se faisait opaque. On n’y voyait plus clair.
À l’ombre de la tour de la Basilique Saint-Fidèle, devant ma demeure, une meute hurlait. Menée par Messer Colleoni, la foule brandissait des armes sous mes fenêtres. Les heures de gloire de cette maison, autrefois bourgeoise et fière, appartenaient au passé. Messer Bartolomeo, le Podestat, le Capitaine du Peuple et sa soldatesque en armes se préparaient à enfoncer ma porte.
Ruiné, perclus de dettes, je m’étais barricadé. Mes créanciers étaient bien cinquante, tous résolus à me rosser puis à me traîner devant les consuls des marchands. L’Exécuteur des Ordonnances de Justice attendait de me jeter en prison pour dettes.
Dans la chambre, Maria Félicita, mon épouse, rassemblait les enfants autour d’elle. Privés de leurs gages, les domestiques avaient fui. Les petits pleuraient en chœur dans leur chambre. Mes fidèles lévriers hurlaient dans leur chenil. À chaque clameur de la rue, Maria levait les yeux vers le plafond, comme si les poutres allaient s’abattre sur nous.
Sur ma table demeuraient ouverts les registres des honorables Comptoirs Sacripante de Côme. Les colonnes de chiffres, les lettres de change protestées, les sceaux des créanciers établissaient ce que je refusais encore de nommer.
J’étais en faillite. Aux abois.
C’était l’hallali.
2
Assaut de l’hôtel Sacripante
Terrorisé, j’entendais mes fournisseurs furieux s’égosiller devant ma porte. Messer Colleoni excitait la meute par ses cris :
« Sacripante, par la Sainte Mère, montre-toi ! Par Dieu, tu vas payer le juste prix de tes tromperies ! »
Agenouillé derrière mon huis, les mains jointes, je suppliai d’une voix tremblante :
« Noble Messer Colleoni, je te conjure, par la miséricorde de Dieu, accorde à ton humble serviteur un ultime sursis ! La ruine m’a pris dans ses griffes, mais par ma foi, je m’engage à te restituer jusqu’au dernier ducat. »
Un rire énorme monta de la rue. Je savais que cent promesses avaient été faites et que je n’avais pu en honorer aucune.
« Assez de jactance ! cria Colleoni. Tu n’es qu’un charlatan, un imposteur, Sacripante ! Tes belles paroles, nous les connaissons. Nous ne te prêtons plus foi. Tes fables sont trompeuses, et la justice terrestre exige son dû ! »
Un premier coup frappa la porte. Le bois gémit contre la barre de fer.
Je trouvai encore assez d’énergie pour implorer ces monstres :
« Messer, au nom du Ciel, accorde-moi la grâce de pouvoir me servir de mon coffret burgonde, le seul bien qu’il me reste. Grâce à lui, je pourrai acquitter toutes mes dettes. Laisse-moi prouver ma bonne foi ! »
Un ivrogne surgit parmi la foule et brailla avec mépris :
« Point d’oreille pour les jérémiades de ce conteur, Messer ! Ce failli est un joueur de vielle, un charmeur de serpent. C’est un maître en mensonges ! »
Un second énergumène se joignit au premier :
« Enfonçons cette porte ! Attrapons ce gredin avant qu’il ne s’échappe. Son heure de rendre gorge a sonné ! »
Les hommes reculèrent pour prendre leur élan.
« Épargnez-moi votre violence ! criai-je. Avec mon coffret précieux en gage, je trouverai le moyen de vous payer. »
Messer Colleoni, implacable, ne voulait plus rien ouïr :
« Toujours des mots, Sacripante, mais ils sont aussi vides que ton coffret de foire. L’heure est venue de solder les comptes de tes contrefaçons. Tu vas comparaître devant ton magistrat ! »
« Je t’implore, Messer, par la pitié qui habite chaque chrétien, ne me force pas à la fuite et au déshonneur. Je suis un homme de parole. Tu recevras jusqu’au dernier testone que je te dois ! »
« De parole, dis-tu ? Le temps de la patience est terminé. En avant ! »
Je m’effondrai.
À ma porte, le vacarme commença.
Boum… Boum… Boum…
Toute ma maison tremblait.
La barre résistait encore. À chaque coup, pourtant, elle glissait dans ses logements.
Quand allait-elle céder ?
Combien de secondes me restait-il ?
3
La comédie humaine, cette malédiction collective
Entre deux assauts, mon regard tomba sur les registres ouverts. J’y retrouvai l’histoire de ma chute, écrite de ma propre main.
Cette année-là, les puissances européennes se disputaient toujours la domination des territoires italiens. Les cicatrices de la guerre demeuraient visibles dans les rues de Côme. Charles VIII, roi de France, avait revendiqué le trône de Naples et déclenché l’invasion de mon pays pour faire valoir ses prétendus droits héréditaires. Son successeur, Louis XII, avait poursuivi les hostilités. Ses mercenaires avaient ravagé notre belle région. Ludovic Sforza, duc de Milan, surnommé le More, avait été capturé à Novare ; il était mort en captivité, loin de la Lombardie.
Inquiets des désordres, les marchands allemands avaient déserté Côme pour regagner Lübeck et les autres villes de la Ligue hanséatique. Les commandes s’étaient interrompues. Dans mes ateliers, les métiers étaient devenus silencieux. Des ballots de drap invendus s’entassaient sous la poussière tandis que les intérêts couraient.
J’avais d’abord hypothéqué mes ateliers, puis la maison familiale, et finalement les meubles. Chaque nouvel emprunt devait sauver le précédent. Tout cet argent frais avait été englouti.
Je maudissais mon siècle. Je maudissais la guerre, les princes, les marchands allemands et les vagues d’un destin implacable. Mais les chiffres tracés devant moi portaient aussi ma signature. J’avais différé les paiements, multiplié les promesses, emprunté encore lorsque tout commerce raisonnable commandait de s’arrêter.
Moi, jadis maître drapier prospère et commerçant célébré, je me retrouvais plongé dans les abysses de la misère et de l’insolvabilité. Le fracas des armes avait précipité ma chute ; mes propres choix l’avaient achevée.
Un nouveau coup ébranla l’huis.
Pris au piège par la foule, je ne voyais plus qu’une issue : transformer mon dernier bien en argent, puis fuir.
4
Le coffret burgonde
Je gagnai la chambre, déplaçai le coffre aux hardes et soulevai une latte du plancher. Il ne me restait plus qu’un seul bien, mais sa valeur était inestimable.
Le coffret burgonde reposait dans sa cachette, enveloppé d’une étoffe rouge. Je l’en délivrai. À peine plus long que mes deux mains réunies, il était fait d’or et serti de pierres précieuses. Des animaux aux membres noués couraient sur ses parois. Un visage barbu, presque effacé par les siècles, gardait le couvercle. Chef-d’œuvre de l’Art façonné par des mains expertes, il avait été fabriqué par un orfèvre de Genève aux temps reculés du royaume des Burgondes.
La clé en or qui l’accompagnait pendait à mon cou. Jamais je ne l’avais engagée dans la serrure.
J’avais acquis cette rare antiquité un soir où la ville de Côme était la proie des flammes. Un étrange mercenaire français, déserteur se faisant appeler Gaspard le Rougeaud de Valombre, me l’avait vendu contre quelques ducats d’or et un déguisement propre à faciliter sa fuite.
Le fugitif prétendait avoir découvert le coffret au-delà d’un col de montagne. Il était caché, disait-il, depuis mille ans dans la crypte secrète d’un monastère où il s’était aventuré. Le lieu se trouvait très loin de Côme, village inhospitalier perdu au cœur des Alpes lépontines. Vivait là un peuple isolé du monde, descendant des Burgondes.
Lorsque Rougeaud m’avait remis le reliquaire, sa main brûlée avait retenu la mienne.
« Ne l’ouvre que lorsque tu n’auras plus rien, m’avait-il dit. Et sache alors ce que tu demandes. »
Je n’avais pas oublié ces paroles.
Dans la rue, le bélier frappa encore.
Le coffret demeura froid entre mes mains.
5
La légende
Hermétiquement scellé depuis sa fabrication, son contenu demeurait un entier mystère. Personne, à en croire Rougeaud de Valombre, n’avait jamais osé l’ouvrir malgré la clé en or.
Le mercenaire prétendait que le coffret magique renfermait des paroles si puissantes qu’elles ne pouvaient être prononcées que dans des circonstances très précises.
Celui qui, ruiné, acculé, ouvrait le coffret burgonde dans un ultime sursaut de détresse accédait à une sagesse salvatrice, capable de métamorphoser à jamais sa condition dans ce monde.
À l’inverse, le malheureux qui, par appétit ou irréflexion, tentait d’y puiser savoir ou richesse immédiate était précipité dans la spirale infernale d’un destin affreux, sans espoir de retour.
J’étais ruiné. J’étais acculé. Le bélier battait ma porte.
Les circonstances annoncées par la légende semblaient réunies.
Je pris la clé. Je la présentai devant la serrure sans l’y introduire.
Qu’allais-je demander au coffret ? Une sagesse oubliée ? Des vérités enfouies, précieuses entre toutes ? Ou seulement la fortune perdue, l’effacement des dettes, le retour de mes ateliers et de mon rang ?
Je me jugeais trop inculte et trop rustre pour distinguer le salut de l’appétit. Si j’ouvrais le coffret avec une pensée de marchand, n’étais-je pas précisément cet homme irréfléchi que la légende condamnait ?
Je retirai la clé.
L’or, les gemmes et l’ancienneté du reliquaire possédaient, eux, une valeur que tout banquier pouvait comprendre.
6
Une dernière chance
Je résolus de proposer le coffret en gage au dernier homme qui me prêtait encore une oreille : Marcantonio di Barnabotti, de Sienne. La providence avait fait de ce banquier bienveillant un lointain cousin. Avec le Reliquaire en garantie, j’espérais obtenir un prêt. Cet argent frais calmerait mes créanciers et me permettrait peut-être de me relancer en affaires.
Je remis le coffret dans son étoffe.
Maria Félicita parut sur le seuil de la chambre et comprit aussitôt mon projet. Issue d’une lignée de paysans superstitieux de Campanie, elle tenait le coffret burgonde pour un objet sacré. Elle se plaça devant la porte et fit rempart de son corps.
« Benedetto, mio marito, que fais-tu ? »
« Notre situation est désespérée. Si je ne fais rien, nous serons à la rue, toi, moi et nos chérubins. Ce coffret est notre ultime espoir. »
« Alors ouvre-le ici, si l’heure annoncée est venue. Ou laisse-le en paix. Mais ne livre pas un objet sacré à un banquier. »
Un craquement sec traversa la maison. Des éclats de bois tombèrent dans l’entrée.
« Je ne confierai pas nos vies à des paroles enfermées depuis mille ans. Barnabotti me donnera des espèces sonnantes. »
« Tu ne sais pas ce que contient le Reliquaire, mais tu sais déjà quel usage tu veux en faire. Guai a chi osa ! Tu ouvres la porte aux ténèbres si tu le cèdes pour de l’argent. »
« Femme, écarte-toi. Notre vie est déjà plongée dans les ténèbres. »
« Pense à nos âmes ! Pense à tes enfants. »
Les enfants pleuraient derrière elle. Dans la rue, Messer Colleoni ordonna un nouvel assaut.
Maria tendit la main vers la clé suspendue à mon cou.
Je la repoussai.
« Donne-moi ce coffret… »
« Non. »
J’aurais pu remettre le reliquaire dans sa cachette. J’aurais pu tourner la clé. J’aurais pu attendre que la justice terrestre entrât.
Je choisis le banquier.
7
Fuite vers Sienne
Usant de la force, je m’emparai du Reliquaire. Je passai une cape, ajustai un couvre-chef et gagnai le cellier. Derrière un tonneau vide, une étroite ouverture donnait sur la venelle.
Maria me suivit jusque-là.
« Benedetto, ne nous abandonne pas. »
Je ne lui répondis point.
Au même instant, la porte principale céda dans un fracas de bois et de fer. Les créanciers envahirent l’entrée. J’entendis Messer Colleoni appeler mon nom, les enfants crier, les lévriers se jeter contre la grille du chenil.
Mon trésor dissimulé dans une besace de cuir, je me glissai par l’ouverture et disparus dans les ténèbres du dédale urbain.
J’abandonnai les miens aux mains de la foule déchaînée.
Une unique obsession me guidait désormais : atteindre la Toscane.
Durant six jours et sept nuits, je cheminai, haletant, le long de sentiers où la guerre, le brigandage et la faim régnaient en maîtres. Le jour, je me cachais dans les bois ou les écuries abandonnées. La nuit, je poursuivais ma route, guidé par les étoiles et par la peur.
La besace me meurtrissait l’épaule. À chaque halte, je vérifiais la présence du coffret et de la clé. Plus d’une fois, dans l’obscurité, il me sembla entendre un choc léger sous l’étoffe, comme si quelque chose remuait derrière le couvercle. Je refusai d’y prêter foi.
Au septième matin, j’atteignis les hauteurs de Sienne, pâle et redoutable dans la lumière de l’aube.
La Tour del Mangia, dressée vers le ciel comme un doigt accusateur, fut mon seul repère. Je traversai la piazza del Campo, aveuglé de lumière et de poussière. Je gravis des escaliers, passai sous des voûtes, m’égarai dans des ruelles sans issue. Désorienté et fiévreux, je dérivais dans le cœur sombre de la république siennoise. Mon esprit était aussi lourd que les draps qui séchaient aux fenêtres.
Le comptoir de la Banca Santa Provvidenza, m’avait-on dit, se trouvait à deux pas du centre. Mais mes informations s’avéraient fausses, ou bien Sienne se moquait de moi.
À l’angle de la piazza del Duomo, je heurtai un gueux vautré sur les pavés. L’homme, un mendiant au visage rongé par la misère, s’effondra à mes pieds. Réprimant un haut-le-cœur, je lui tendis quelques soldes d’argent et lui proposai de devenir mon guide.
Sans mot dire, il se releva. Nous prîmes la direction de la Basilique San Domenico, serpentâmes à travers les venelles et longeâmes le sanctuaire de Santa Caterina.
Enfin, le mendiant s’immobilisa devant un palais austère. Ses hauts murs dissimulaient une prospérité discrète. Tremblant, il pointa un doigt vers une porte de bois sculpté.
« Ecco la casa dei Barnabotti… »
J’avais rejoint le siège de la vénérable Banca Santa Provvidenza de Sienne.
8
Le cousin Barnabotti
Je congédiai l’homme en le gratifiant de deux soldes d’argent. Franchissant les grilles, je pénétrai dans le domaine du cousin Barnabotti.
Un sentier bordé de rosiers et de citronniers conduisait à la banque. Leurs effluves capiteux éveillaient une sensation presque irréelle après la poussière du voyage. Je parvins devant une haute porte de chêne et la poussai d’un geste solennel.
Au rez-de-chaussée, un long comptoir de bois divisait une vaste salle en deux royaumes distincts. D’un côté, un lieu d’attente réservé à la clientèle ; de l’autre, un passage vers les quartiers intérieurs du banquier et de ses serviteurs.
Il était midi. L’endroit baignait dans un silence minéral.
Sur le comptoir encombré s’accumulaient statuettes, amphores, monnaies antiques, objets de culte, toute une panoplie d’époques disparues. Le cousin, disait-on, collectionnait les antiquités et les vestiges de ce monde comme d’autres accumulent les titres de dette. L’ombre de sa manie ancienne, obsessionnelle, pesait sur les lieux.
Je serrai contre moi la besace de cuir.
« Oh, Barnabotti ! Sono io, Benedetto Sacripante di Como ! »
Ma voix résonna dans les hauteurs comme un lamento.
« Barnabotti, per favore, fatti sentire ! »
Un silence.
Puis une voix, claire comme le carillon de la Tour del Mangia, descendit de l’étage :
« Chi è che osa chiamare il mio nome con tale insistenza ? »
« Sono Benedetto, tuo cugino di Como, l’artigiano del tessuto ! »
Un éclat de rire répondit. La voix devint joyeuse, presque irrévérencieuse :
« Monte, Sacripante ! »
J’obéis aussitôt. Franchissant le banc, je gagnai l’escalier en colimaçon. Je gravis les marches comme un pénitent. Un palier, une porte basse, un corridor interminable… et enfin une pièce voûtée.
À chaque seuil franchi, la sortie me parut plus lointaine.
9
Le cabinet du banquier
Les murs de la pièce étaient couverts de registres reliés de cuir, alignés tels des tomes de sagesse. Au centre se dressait un pupitre monumental. Derrière celui-ci se tenait mon cousin.
Marcantonio di Barnabotti déposa une plume d’oie noire sur l’écritoire avec une lenteur calculée. Vêtu d’une tunique violette, il portait une capuche orange qui dissimulait presque tout son visage, à l’exception d’une barbe opulente, noire comme l’encre. À son cou, à ses poignets velus, à sa poitrine, des joyaux étincelaient, comme s’il portait sur lui les bénéfices accumulés, symboles éclatants de sa puissance.
Il me contempla sans m’offrir de siège.
« Cousin de Côme, dit-il, tu as traversé l’Italie pour me voir. Ou pour sauver ce que tu transportes ? »
Ses yeux s’étaient posés sur la besace.
« Je viens solliciter ton secours. »
« Le secours est l’autre nom d’une affaire dont on ne connaît pas encore le prix. Montre-moi donc la tienne. »
Je demeurai immobile.
Il me dévisageait, amusé, intrigué, peut-être.
Intéressé, certainement.
10
Un clan financier
Dans l’ombre du banquier trônait sa dame.
Le voyage, la fièvre et l’humiliation troublaient peut-être mon jugement. Son apparence me parut ravagée par le temps. Elle se drapait dans des atours d’une coquetterie déplacée et s’abandonnait à une parade de minauderies, mimant une jeunesse à jamais révolue. Ses gestes empruntaient à la courtisane, ses poses à quelque idole déchue. Stupéfait, je la voyais voltiger autour du pupitre, persuadée, semblait-il, de pouvoir encore ensorceler.
Au pied du meuble siégeait une créature plus inquiétante encore : un grand chimpanzé d’Afrique que le cousin appelait Fortunato.
Le Pan Troglodyte, attaché par une laisse de cuir rivée à un anneau de bronze, se grattait avec une frénésie bestiale, dévorait des fruits mûrs à pleines dents et projetait leurs noyaux à travers la pièce avec la désinvolture d’un enfant mal élevé. Son regard noir et fixe de primate me glaçait l’âme.
Gardien du trésor familial, Fortunato veillait sur trois urnes de bronze. Elles débordaient de sanesses d’or frappées aux armes de la république de Sienne, offrande somptuaire au dieu Mammon, à la richesse, à l’avarice. Les vases trônaient chacun dans une niche de bois précieux comme dans un autel.
La dame du cousin ramassa un noyau tombé près de sa chaussure et le remit au singe. Barnabotti lui adressa un signe presque imperceptible. Fortunato cessa de mâcher et fixa ma besace.
À cet instant, une sensation diffuse d’étrangeté et de diablerie monta en moi.
Il y avait entre ces trois figures — le banquier, sa femme et le singe — une harmonie secrète. Quelque chose d’inavouable semblait circuler dans leurs regards, comme un pacte ancien, une entente silencieuse et sauvage au parfum d’archaïsme.
C’était une triade, une mascarade ésotérique à laquelle j’étais convié, mais que je ne comprenais pas encore.
« Alors ? demanda Barnabotti. Qu’as-tu promis avant de venir jusqu’à moi ? »
Je posai la besace sur le pupitre.
11
Dernière trahison
L’échange prit aussitôt la tournure d’une tractation.
Je tirai le coffret burgonde de son étoffe. Les cris perçants du chimpanzé ponctuèrent son apparition comme autant d’oracles chaotiques. Chaque hurlement résonnait dans la pièce comme la ritournelle dissonante du destin. La dame cessa de minauder. Le cousin, lui, ne bougea plus.
« Un reliquaire burgonde, dis-je. Chef-d’œuvre d’un aurifex genevois. Je te le confie en gage contre un prêt suffisant pour relever mes comptoirs. »
Barnabotti s’approcha avec une précaution presque sacrée. Il prit le coffret entre ses doigts comme on touche une relique, effleura sa surface, caressa les arêtes dorées, en soupesa le poids. Il murmura des commentaires savants sur les aurifex genevois et cita même, à voix basse, un certain maître Wulfhard de Morges dont il aurait reconnu la griffe.
Ses yeux brillaient d’une extase esthétique.
« Que renferme-t-il ? » demanda-t-il.
« Des paroles de sagesse. »
« Tu les as lues ? »
« Le coffret est scellé depuis mille ans. »
Il aperçut la clé à mon cou.
« Alors ouvre-le. Un gage vaut par ce qu’il contient. »
Ma main se porta aussitôt sur la clé. Dans le silence du cabinet, j’entendis de nouveau la voix de Maria : Ouvre-le ici, si l’heure annoncée est venue. Ou laisse-le en paix.
Je reculai.
« Son mystère fait son prix. »
Le cousin sourit. Sous sa révérence érudite affleurait l’habileté du prédateur. Il avait vu ma peur et compris qu’elle lui appartenait désormais.
« Dans ce cas, cousin, je prête sur l’or, les gemmes et ton besoin. Non sur des paroles. »
Il annonça une somme. Elle ne suffisait pas à calmer Messer Colleoni ni la moitié de mes créanciers.
« C’est une offense. »
« C’est une évaluation. Tu es libre de reprendre ton coffret et de retourner à Côme. »
Il poussa le reliquaire vers moi.
Je pensai à la porte rompue, aux enfants, à Maria, aux consuls des marchands. Je pensai surtout aux ateliers silencieux et à la fortune que je croyais encore pouvoir relever.
« Augmente le prêt. »
Par une dialectique mielleuse, Barnabotti déploya ses stratagèmes avec une habileté machiavélique. Il enrobait ses offres iniques d’un simulacre d’équité, et chaque concession exigeait une garantie nouvelle. Le coffret d’abord. Mes comptoirs, s’il en restait quelque chose. Mes affaires futures. Mon travail. Ma liberté.
La convention qu’il fit rédiger imposait des conditions si draconiennes qu’elles m’enchaînaient à une servitude financière sans fin. Le prêt consenti ne suffirait toujours pas à désintéresser mes créanciers. L’hypothèque, quant à elle, portait sur ma personne tout entière.
Il me tendit le parchemin aux encres convaincantes.
« Tu peux encore refuser », dit-il.
La dame souriait avec une bouche figée dans un rictus d’outre-tombe. Fortunato tira sur sa laisse et tendit une main noire vers le coffret.
Je pris la plume d’oie.
« Si je signe, le coffret me reviendra lorsque j’aurai remboursé ? »
« Jusqu’au dernier testone », répondit Barnabotti.
C’étaient les paroles mêmes dont j’avais abreuvé Messer Colleoni.
Je signai néanmoins.
La dame apposa son nom comme premier témoin. Le singe poussa un hurlement guttural qui fit office de second paraphe.
Barnabotti détacha la clé de mon cou. Je voulus retenir sa main, mais il avait déjà enfermé le reliquaire dans une cassette de métal.
Je venais de livrer mon dernier bien.
En échange de quelques sanesses brillantes mais trompeuses, la Banca Santa Provvidenza de Sienne s’était approprié le coffret burgonde. Le marché était conclu. Le sort était scellé.
Un bruit sec retentit dans la cassette.
La serrure du reliquaire venait de tourner toute seule.
Puis survint une chose impensable. Dans cette officine remplie de mystères, où flottaient des promesses insidieuses, des pièges adroitement tendus et des secrets inavoués, je vis le banquier, la femme et le singe se prendre par la main.
À trois, ils entamèrent une ronde endiablée, absurde, désaxée. Cette danse aveugle, insensée, ils la nommaient Ronde de Walpurgis. Ils tournaient autour de moi en psalmodiant une litanie ancienne. Peut-être en dialecte burgonde. Peut-être dans une langue encore pratiquée sur les sommets des Alpes lépontines, mais oubliée du reste de notre monde.
Le sol tangua. Les murs du cabinet se mirent à tourner. Les registres s’ouvrirent d’eux-mêmes. Des pages couvertes de chiffres battirent comme des ailes. Le plafond s’éloigna.
Je voulus gagner la porte. Chaque tour de la ronde la repoussait plus loin.
Le temps s’emballa.
Je vis les années défiler, emportées par une roue céleste. Des visages, des actes notariés, des sceaux rouges, des conciliabules, des ententes. Je revis aussi la maison Sacripante, Maria devant la porte rompue, mes enfants serrés contre elle. Leurs visages vieillissaient tandis que le mien demeurait pris dans le cercle.
Le coffret burgonde, enfermé dans les coffres de la banque, dormit là durant deux siècles.
Moi, je ne dormis pas.
12
Cataclysme
Les siècles passèrent.
Puis vint l’an funeste 1757.
Lié au coffret, privé de corps et de sépulture, je vis la chute de la famille Barnabotti. Je vis des juges, des prévenus, des avocats, un tribunal. J’entendis, de mes propres oreilles qui n’en étaient plus, le prononcé d’un jugement.
Je vis le procès d’une banqueroute infâme, éclaboussée de scandales retentissants. Encore des magistrats, des créanciers, des confessions extorquées. Les mêmes promesses, les mêmes contrats, les mêmes encres convaincantes avaient traversé les générations.
De mes yeux je vis les héritiers Barnabotti dépouillés de tous leurs biens, laissant derrière eux un patrimoine dévasté et une réputation anéantie. Je les vis embastillés dans les geôles de Sienne.
Les urnes furent vidées.
Les portes furent scellées.
La cassette de métal fut portée devant les juges. Un greffier en força le couvercle et découvrit le reliquaire. La clé pendait encore à sa serrure.
Personne ne l’ouvrit.
La chute des Barnabotti ne rendit rien à la mémoire de Maria Félicita. Elle ne releva pas l’honneur de la maison Sacripante. Elle ne racheta pas les âmes perdues de mes enfants. La vengeance du temps n’acquittait aucune dette.
Je compris que le sursis n’est pas le salut et que l’homme qui donne sa liberté pour retrouver sa fortune demeure débiteur même après la ruine de son créancier.
J’avais jusqu’alors refusé d’entendre cette vérité.
Le coffret burgonde demeurait fermé.
Et moi, toujours là, témoin immobile, spectateur maudit, je restais prisonnier de la spirale du temps.
Fin
Image : scène du récit créée avec l’assistance de l’intelligence artificielle, en couleur avec rendu velours violet, soie cuivrée, vert profond et ors lumineux. La consigne était de s’inspirer de l’ambiance du film noir et blanc argentique « Volpone » (1941), réalisé par Maurice Tourneur, avec Louis Jouvet et Harry Baur. C’est en effet en songeant à l’esprit de ce film que j’ai rédigé cette nouvelle en 2020.
Musique associée : Alfred Schnittke, Concerto pour piano et cordes.
© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.
Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.