Prodromes
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Pour écoute personnelle uniquement
(Nouvelle version)
Une aube de février, après des préparatifs rapides, je saluai la concierge déjà au travail et quittai mon domicile. Je me rendais à Milan, puis sur le lac de Côme, pour une réunion de la dernière chance avec un fournisseur. Dans ma serviette, quelques feuilles de comptes et un plan d’apurement devaient soutenir ma demande d’un ultime délai. Un taxi m’attendait dans l’avenue du Zwin. Dans les teintes azotées de l’aurore hivernale, la voiture m’enleva de Knokke pour me déposer à l’aéroport. Je passai rapidement par le comptoir d’enregistrement avant de me diriger vers ma zone d’embarquement. En rupture avec ce monde, je divaguai dans la succession des couloirs et des tapis roulants du terminal.
Sans répit, sans relâche, un effroi m’enserrait dans sa main noire et menaçante. Passager clandestin dans l’avion-cargo de la banalité, voyageur sans titre de transport, je déambulai dans l’aérogare. Contraint de donner le change à des vérificateurs en tout genre, je me pliai à une norme de certitude qui n’était pas mienne. Je dissimulais quel être vulnérable j’étais réellement. Dépourvu d’un billet valable pour exister, je pouvais à tout instant être débusqué dans ma fragile intimité.
Au bureau de change, je fus accueilli en faussaire. Le caissier examina mes billets sous sa lampe, puis me demanda une seconde fois ma pièce d’identité. Je franchis les contrôles de sécurité où ma tête semblait mise à prix. Je déposai ma ceinture, ma montre et ma serviette dans un bac de plastique. Lorsque l’agent désigna mes papiers d’un doigt, ma gorge se serra. Rien, pourtant, dans son visage, ne confirmait la menace que j’y lisais. Hasardant une pause à la terrasse d’un tea-room, alors que je tentais de retrouver mes esprits, il me sembla que la serveuse me délivrait ma commande avec négligence et mépris. Après avoir posé une tasse au bord de la table, elle s’en alla sans même croiser mon regard.
Parvenu devant la porte d’embarquement, mon regard erra au-delà des baies vitrées du terminal. Je rêvai en observant les logos multicolores peints sur les carlingues des avions des lignes continentales. Leurs couleurs éclatantes et leurs graphismes vivants symbolisaient la liberté et tous les espoirs possibles. J’ouvris ma serviette et relus les colonnes de chiffres. Elles auraient dû former un plan ; elles se dispersaient devant mes yeux. Depuis si longtemps, dans un univers hermétiquement clos, tout ce que j’entreprenais se révélait perdu d’avance.
Après deux heures de vol, j’atterris à Milan-Linate, plein d’hésitations. Le chauffeur de l’usine m’accueillit, stoïque, sur la scène du drame. Ensemble, nous nous frayâmes un chemin à travers la foule des voyageurs et des accueillants locaux. Parvenu sur le parking, je pris place dans la navette de l’usine. Nous rejoignîmes une tangenziale plus encombrée que jamais. Dans la direction du lac de Côme, la voûte blême d’un morne et froid lundi nord-italien éclairait les quartiers industriels de Lombardie.
Abordant les marges de la plaine du Pô, là où se dressent les sommets des Alpes lépontines, la voiture quitta l’autoroute A9 pour la strada statale SS340. Lorsque soudain surgit le Lario, je fus à nouveau pris à la gorge d’une angoisse intense. Ses eaux devenues crépusculaires, si calmes et si sereines en apparence, entaillaient la terre telle une sinueuse et sombre blessure. Je devinais, dans ses profondeurs, les glissements d’ombres inquiétantes, comme un aller-retour de formes troubles. Serpentant sur la via Nuova, la voiture poursuivit vers Cernobbio. Indifférent à mon effondrement, le village centenaire nous accueillit au pied du mont Bisbino, ses murs blafards, saturés d’hostilité, ruisselants de mon stress.
Sur la via Regina, l’antique palace de la Villa d’Este gisait au bord d’une rive incertaine. Sous le ciel gris et bas de février, la façade de l’hôtel me renvoyait les reflets de mon désarroi, flottant dans l’atmosphère oppressante d’un triste séjour hivernal. Tel un vieux paquebot, le bâtiment sommeillait le long d’un quai solitaire, ses allées désertées. L’édifice semblait prêt à sombrer, corps et biens, dans des eaux livides, emportant avec lui tout espoir de salut. Mon lundi transalpin s’annonçait bien sombre. Je pensai au navire que je dirigeais encore de nom, à sa cargaison immobile, à ses cales pleines de ce stock que je ne parvenais plus à écouler. En réalité, le bâtiment n’annonçait rien. C’était moi qui le voyais prêt à sombrer.
Sur les graviers du parking, je laissai la navette et son chauffeur derrière moi. Progressant d’un pas mal assuré, je poussai la porte tournante de la réception. À l’intérieur, un personnel trop nombreux s’activait en tous sens pour une clientèle invisible. Mêlé de vapeurs de cuisine, un vague effluve de café napolitain hantait des couloirs sans fin. Des cliquetis étouffés de vaisselle résonnaient dans le lointain.
Sous les scintillements des lustres de cristal et de bronze, je découvris mon fournisseur en discussion dans le lobby de l’hôtel. Saisissante, sa silhouette se détachait nettement des décors pastel du comptoir de réception. L’industriel, furieux, m’attendait, un havane éteint pendant aux lèvres. Mon apparition lui arracha un soupir sonore, presque un rugissement. Jetant le mégot dans un cendrier, il ajusta sa monture Cartier, puis son blazer croisé bleu marine, et enfin une cravate club aux teintes américaines. Fourrant les éditions du jour d’Il Sole 24 Ore et du Corriere della Sera sous son bras, il s’avança vers moi avec assurance.
Son premier regard me saisit de reflets électriques. L’homme d’affaires ne m’accorda ni formalités ni faux-semblants. Il s’abstint de toute poignée de main.
L’œil interrogateur, il considéra l’un des employés du comptoir.
Le réceptionniste hocha brièvement du menton, sans un mot. Je ne sus pas ce qu’ils s’étaient dit avant mon arrivée, ni même s’ils s’étaient parlé de moi ; leur échange muet suffit à me placer en faute.
Mon créancier m’enjoignit de marcher derrière lui. Je le suivis sans mot dire, sous les chuchotements et les regards intrusifs du personnel. Nous quittâmes le hall pour nous engager sous les ors du corridor central de l’hôtel, foulant les champs beiges semés d’or des tapis précieux. Je posai un pied devant l’autre, peinant à maîtriser mon émotion.
Nous pénétrâmes dans une vaste salle tendue de brocart de soie bleue. Des copies de sculptures antiques ornaient la pièce, ses murs rehaussés de fresques mythologiques. Un chef de rang et deux touristes allemands hantaient les lieux tels des ombres fantomatiques. Les visages figés, les regards à la fois éteints et inspirés, ils veillaient tous les trois tels des moines en méditation. Dans une tenue blanche aux épaulettes brodées d’or, le serveur se tenait raide comme un cierge.
Sur injonction de mon fournisseur, je pris place dans un salon Régence. Nous nous dévisageâmes silencieusement pendant un long moment. Entre nous, une table basse attendait. Je posai ma serviette à mes pieds. Avec l’espoir de gagner du temps, je pris l’initiative de la discussion, sollicitant d’emblée un dernier délai de paiement. Je me risquai dans un chantage implicite et désespéré. Suggérant la patience afin d’éviter le désastre, je menaçai de mettre la clé sous le paillasson.
Avec naïveté, je supposais mon créancier neutralisé par les sommes que les banques lui avaient avancées sur mes lettres de change. Je l’imaginais le couteau sous la gorge, ne disposant d’autre choix que d’accepter mes conditions. Rien, dans sa manière de m’écouter, ne confirmait cette extrapolation Il avait posé ses journaux sur l’accoudoir et me regardait sans impatience, comme on laisse une mécanique aller jusqu’à son dernier tour. Je m’égarais. Mon interlocuteur s’était adapté aux circonstances. Voilà bien longtemps qu’il ne se faisait plus d’illusions. Ses marges de manœuvre demeuraient confortables. Son carnet de commandes était saturé, ses ateliers tournaient jour et nuit. Il pouvait attendre. Il ne le voulait pas. Sans regret, il était prêt à me faire passer par pertes et profits.
La voix tremblante, je déclarai :
— Ma dette ? À peine une ligne dans tes livres.
— Une ligne impayée. Une pièce en quatre actes, surtout.
Il releva les yeux.
— Je n’apprécie pas tes menaces.
— Tu te méprends. Je demande juste un peu de temps.
— Je t’ai laissé toutes tes chances.
Je posai les paumes sur mes genoux pour cacher leur tremblement.
Dans un mélange de défi et de désespoir, je déclarai :
— Un seul mois…
Mon fournisseur haussa les épaules.
— Ce mois-là, je te l’ai accordé il y a longtemps.
Mon esprit se consumait. Je répondis :
— Je ne partirai pas sans une solution. Ma survie en dépend.
Mon créancier se leva.
— Tu as déjà un pied dans la tombe.
Nous nous tenions à présent debout devant nos fauteuils.
Désorienté, je fis état d’un dernier argument. Camouflant ma honte sous une moue dédaigneuse, je sortis quelques feuilles de comptes embrouillés de ma serviette. Avec une fébrilité presque suppliante, je proposai mon dernier plan d’apurement.
Sans conviction, mon créancier s’empara de mes documents. D’un regard absent, il parcourut les colonnes de chiffres que j’avais gribouillées dans l’urgence. Mais ce qu’il avait sous les yeux lui confirmait que les jours de mon affaire étaient bel et bien comptés. Le papier tremblait encore du mouvement de ma main. Il redressa la tête après quelques secondes. Un œil mi-clos sur mes comptes, l’autre fixé sur moi avec une pitié méprisante, il lâcha
— C’est ce maudit stock qui t’a plongé dans ce chaos.
Je reçus la phrase comme une accusation. Au lieu de me taire, je choisis de la lui retourner.
Je le dévisageai et lui lançai :
— Si j’en suis là, c’est à cause de toi.
Mon créancier secoua lentement la tête. Sa réponse tomba comme un couperet.
— Cette fois, c’est décidé. J’arrête les machines.
Puis, plus bas :
— Et je suspends les livraisons.
Il plia mes feuilles en deux, non pour les garder, mais pour les poser plus proprement sur la table.
Son visage s’assombrit encore.
— Nous n’avons plus rien à nous dire. Le moment d’en finir est venu. Si tu ne paies pas sans délai ce que tu nous dois, nous terminerons cette discussion devant un magistrat.
Cette évocation me plongea en plein vertige. Je revis mes engagements, égrenant le chapelet de mes dettes. Mes joues s’embrasaient. Les yeux écarquillés, je fixai mon interlocuteur. Je bredouillai une ultime objection. Puis, à bout de forces, je baissai la tête, fermai mes paupières lasses et me réfugiai dans le silence.
Comprenant qu’il n’avait plus rien à attendre de moi, mon créancier quitta l’hôtel sans un mot. Du hall, à travers une baie, je l’observai. Sur le parking, il s’installa au volant d’un monospace Chrysler. Il passa un appel, peut-être à son comptable, peut-être à un cabinet d’avocats à Milan. Au bout d’un instant, il disparut par la via Vecchia.
Après que l’industriel eut quitté le théâtre de la Villa d’Este, je restai seul sur la scène, en dialogue de sourds avec moi-même. Je n’avais pas négocié un délai ; j’avais assisté à la fermeture d’un accès. Captif dans une pensée dévastée, je considérai les conséquences de cet affrontement final dans un éclair de lucidité. L’habit d’illusion de la réalité s’était presque intégralement déchiré. Seuls quelques oripeaux jonchaient les lieux du drame. Des déguisements de ce monde, il ne subsistait plus que des lambeaux. J’étais au sol, gisant dans mes guenilles.
Je demeurai immobile, affaissé dans un fauteuil du hall de l’hôtel, secoué par un tumulte émotionnel. Mon désespoir confinait au paroxysme. Finalement, je parvins à me redresser et, sous les regards consternés du personnel, je quittai l’hôtel en titubant, m’appuyant tantôt sur un meuble, tantôt contre un mur.
La navette Mercedes de l’usine m’attendait patiemment, garée dans une allée de l’hôtel. Installé derrière son volant, l’employé déposa Il Giornale sur le siège du passager avant et alluma le moteur. L’après-midi touchait à sa fin.
Débarqué au terminal, je ne voyais plus clair autour de moi. L’éclat, jaune vif, des panneaux d’information saturait ma vision. Je ne pus ni lire l’affichage des départs ni entendre les appels répétés de mon nom au micro. Le carillon du réel résonnait trop haut et trop fort dans tout mon être. Ainsi divaguai-je un long moment dans la zone internationale, jusqu’à manquer le vol Alitalia. Le matin, je m’étais cru passager clandestin parmi les voyageurs ordinaires ; le soir, muni d’un billet valable, je ne parvenais plus à embarquer. Je ne retrouvai enfin le pays qu’au début de la nuit, avec Lufthansa. Lorsque l’appareil quitta le sol, une pensée s’imposa, plus nette que toutes les autres : au bord du lac de Côme, les machines s’étaient peut-être déjà tues.
Images : le narrateur à l’embarquement à Bruxelles-National, à Zaventem; un accueil glacial dans le lobby de la Villa d’Este de Cernobbio. Compositions numériques originales réalisées à partie du texte, avec assistance d’intelligence artificielle.
Musique associée : Dmitri Chostakovitch, Quatuor à cordes n° 8, 2ᵉ mouvement.
© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.
Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.
