Le Quitus de Bergues-sur-le-Zon

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(Nouvelle version)

1

Je me réveillai en sursaut, les yeux grands ouverts, arrachée à l’étreinte d’un cauchemar.

La lumière grise du matin pénétrait dans la chambre.

Peu à peu, je repris contact avec la réalité.

Un grand désordre régnait dans ma maison.

Je traînai longtemps en pyjama, un livre à la main, passant d’une pièce à l’autre sans rien remettre en place. À demi évaporée, j’étais bien incapable de me concentrer, peinant à entrer dans ma journée.

Sur la table, des factures impayées m’attendaient. Il me fallait réunir de quoi honorer mes dettes. Cela, au moins, je le savais. En dehors de cette certitude obsédante, rien ne semblait digne de retenir mon attention.

Vers onze heures, je composai le numéro de l’agence de Bergues-sur-le-Zon de la Banque fluviale des Pays-Bas. Je comptais m’y rendre le lendemain ; je voulais m’assurer que mes fonds seraient disponibles.

Après une longue attente, j’eus Monsieur Guido en ligne. Ce jeune gestionnaire de compte avait jusque-là toute ma confiance, même si je déplorais chez lui un certain déficit d’éducation.

Je demandai que l’on prépare la clôture de mon compte d’investissement. La démarche, simple en apparence, ne devait souffrir ni délai ni résistance.

« Je passerai demain matin, Monsieur Guido. Veuillez tenir le dossier à ma disposition. »

Il m’opposa un refus catégorique. Il invoqua le respect du préavis, cita un article de notre contrat, puis un second. Je fis mine de ne pas comprendre. J’insistai pour être reçue dès le lendemain.

Le ton changea brusquement. L’employé devint sec, coupant, presque brutal. Il fit assaut de remarques désinvoltes. Il semblait au courant de mes récentes péripéties en Italie et, sans ménagement, me questionna sur ma situation. Il laissa entendre que j’étais aux abois.

Mon cœur chancela. Comment connaissait-il ces affaires ? Avait-il décelé ma vulnérabilité ? Envisageait-il d’en profiter ? Allait-on m’empêcher d’accéder à mes fonds ?

Je perdis patience. Le ton monta. Et soudain, ce garçon en qui j’avais toute confiance me raccrocha au nez.

Je restai sans voix, le combiné à la main.

Vers midi, j’adressai un courriel confirmant mon passage à Bergues-sur-le-Zon le lendemain. Aucun accusé de réception. Mes appels successifs restèrent sans réaction. Finalement, un collègue de Monsieur Guido décrocha. Visiblement agacé, il m’informa que mon gestionnaire était à présent absent de la banque pour une durée indéterminée. Mon message, alléguait-il, demeurait introuvable.

Je relus le courriel que je venais d’envoyer. L’adresse était exacte. L’heure de mon passage y figurait.

Rien n’était certain. Une intuition sourde s’empara de moi. Que se passait-il ? Me tendait-on un piège ?

Je décidai de prendre le premier train.

2

Après une nuit sans repos, je quittai Knokke au matin pour Bergues-sur-le-Zon. À Anvers-Central, je dus courir sur les quais, le souffle coupé, ma serviette battant contre ma hanche. Je manquai de peu ma correspondance pour le Brabant septentrional néerlandais.

Pendant tout le trajet, les mêmes questions me taraudèrent. Parviendrais-je à retirer mon argent ? Monsieur Guido serait-il réellement absent ? Je comptais mentalement les factures ouvertes et ce qu’il me restait pour les solder. À l’arrivée, mon stress était à son comble.

Bergues-sur-le-Zon, gagnée par une exaltation carnavalesque, s’était rebaptisée le Trou du Crabe. La population fêtait le Krabbegat, étrangement déplacé en plein mois de septembre. La ville entière était cortège. Trouver un taxi releva de l’exploit.

Le chauffeur, grimé et vociférant, m’abandonna au hasard devant la zone piétonnière. Le centre historique se révéla labyrinthique. Entre les façades anciennes, je trottinai laborieusement. Je claudiquai d’un trottoir à l’autre tandis que des fanfares jouaient une cacophonie populaire. Les Berguois déambulaient en bandes sous des costumes excentriques ; leurs épaules, leurs parapluies, leurs verres levés me barraient le passage.

L’estomac noué, je progressai tant bien que mal, haletante, parmi la foule en liesse. L’agence bancaire était encore loin. Quel guet-apens m’y attendait ? Où était Monsieur Guido ? Me rendrait-on mon argent ? Le spectre de la déconfiture à l’esprit, mon cœur battait à tout rompre.

Malgré la pluie battante, les terrasses, les cafés, les brasseries étaient noirs de monde. Il fallut se frayer un passage. Des hordes bigarrées, ivres de bière, chantaient, hurlaient à tue-tête. À chaque coin de rue, des orchestres improvisés crachaient une musique désaccordée qui couvrait mes demandes de chemin.

Passée la Grand-Place, devant l’église Sainte-Gertrude, je fus happée par un cortège bariolé. Tous étaient drapés de foulards et de dentelles. Ils agitaient leurs mouchoirs colorés. La procession me poussa, me reprit, puis, par extraordinaire, m’abandonna rue Notre-Dame, juste devant l’entrée de la Banque fluviale des Pays-Bas.

L’agence occupait une maison brabançonne, vieille du siècle dernier. Sa façade de briques rouges était enrichie d’un escalier typique de l’architecture hollandaise. Il me fallut le gravir sous la pluie, à contre-courant des carnavaliers.

De violents maux de tête me martelaient les tempes. J’avais la tête comme un seau.

Je poussai la porte à onze heures tapantes.

Quelle ne fut pas ma stupéfaction : je tombai nez à nez avec Monsieur Guido.

Avais-je la berlue ? Le jeune homme portait un déguisement de carnaval. Lorsque nos yeux se croisèrent, il détourna la tête.

Je l’observai pour m’assurer que je ne me trompais pas. C’était bien son visage amène, son élégante chevelure brune, ses lunettes de banquier. Ses cheveux étaient ébouriffés, ses prunelles dilatées. Il me donna l’impression de n’avoir pas beaucoup dormi. Je crus lire dans ses yeux quelque chose de peu rassurant, de haineux peut-être, ou de craintif.

Je m’avançai vers lui. Avec un sourire poli, je lui tendis une main franche.

À ma stupeur, il tourna aussitôt les talons. Sans un mot, il s’éclipsa par l’ascenseur qui menait aux étages.

Longtemps, je demeurai interdite devant le comptoir, la main encore suspendue. Lorsque je repris mes esprits, j’interpellai les deux préposées à l’accueil. C’était comme parler à un mur. Elles continuaient de trier des formulaires, de répondre au téléphone, de recevoir les clients placés derrière moi. Personne ne daignait me concéder une seconde, un signe.

Le directeur passa un instant à ma portée. Je l’apostrophai par son prénom.

« Monsieur Giovanni… Monsieur Giovanni… »

Sans réagir, il poursuivit son chemin.

Je restai là, ignorée au milieu de la salle. Désorientée, humiliée. Les autres employés, eux aussi costumés, feignirent de ne pas me reconnaître. Je m’adressai à plusieurs d’entre eux. Ma parole fut méprisée.

J’étais balayée de ce monde. Je n’y existais plus.

Quarante minutes s’écoulèrent. Mon attente fut anxieuse et sans issue. Puisque personne ne consentait à me recevoir, je finis par prendre l’ascenseur.

À l’étage, les bureaux étaient tous occupés. Les portes entrouvertes laissaient filtrer des voix basses, des échanges feutrés. Des ombres négociaient des placements. Au détour d’un couloir sombre, j’aperçus plusieurs fois Monsieur Guido. Accompagné de collègues, il entrait et sortait des bureaux, des dossiers dans les bras.

Il m’évitait. Il me surveillait aussi, du moins en avais-je l’impression. Dès que je m’approchais, il disparaissait derrière une porte ou dans l’ascenseur. Je l’interpellai à plusieurs reprises.

« Monsieur Guido… Monsieur Guido ? »

Jamais il ne répondit.

Était-ce bien lui ?

Je ne savais plus que penser. Je savais seulement pourquoi j’étais venue : obtenir mon argent.

3

Après une demi-heure d’expectative, je poussai la porte du dernier bureau resté libre et m’y imposai.

Une dame aimable m’accueillit d’abord avec un sourire rassurant. Je n’avais pas encore pris place qu’elle se leva brusquement et quitta la pièce sans explication. Son stylo resta sur le bureau. Ses bottines de cuir blanc claquèrent dans le couloir.

Devais-je l’attendre ? Je m’assis. Je n’avais plus l’intention de céder ma place.

Fort heureusement, la dame aimable réapparut rapidement.

« Je vous reviens déjà, Madame Van Acker, soupira-t-elle. J’ai pu mettre la main sur votre dossier. Cela n’a pas été simple. J’ai dû me battre pour vous, je vous l’avoue. »

« Mon dossier est pourtant censé se trouver dans le bureau de Monsieur Guido. »

Elle ne releva pas le propos. Elle reprit son stylo, s’assit et me désigna la chaise qui lui faisait face.

« Vérifions votre situation, si vous le voulez bien », ajouta cette jeune femme qui se faisait appeler Madame Paloma.

Son sourire se crispa.

Madame Paloma éplucha mon dossier. Avec précaution, elle en sortit un document qu’elle posa sur le bureau, avant de le pousser lentement vers moi. Elle se mordillait les lèvres. Son stylo remuait nerveusement entre ses doigts. Sous le bureau, ses bottines martelaient le parquet.

« Voici votre dernier relevé, Madame Van Acker. Je vous suggère de le vérifier. »

Je baissai les yeux. Mon souffle se coupa net.

Le chiffre imprimé ne correspondait pas à mes avoirs. Je repris le relevé depuis la première ligne, suivis chaque colonne avec un doigt, puis vérifiai le solde une seconde fois.

Je me redressai brusquement.

« Ce solde est incorrect. Il manque au moins la moitié de mes fonds. »

Madame Paloma sursauta. Son stylo cessa de tourner, mais ses bottines continuèrent de battre le sol.

« Calmez-vous et reprenez votre place. Ce sont bien là vos avoirs en nos livres. »

« C’est impossible. »

« Restez assise, je vous en prie. Nous allons contrôler votre dossier ensemble. »

Elle pianota sur son clavier, consulta l’écran, puis inclina la tête comme si le système venait de lui répondre.

« D’après ce que m’indique l’écran, un certain monsieur Zaccarias, venu de Lima, au Pérou, s’est présenté ici. Il est enregistré dans notre fichier comme l’un de vos collaborateurs. Mardi dernier encore, il a procédé à un retrait important. »

« Monsieur Zaccarias ? C’est rigoureusement impossible. »

« C’est pourtant ce que renseigne le système. »

« Mes collaborateurs n’ont pas accès à mon compte. »

« Je vous confirme que Monsieur Zaccarias est passé en nos locaux mardi dernier. C’est Monsieur Guido qui l’a reçu. »

« Monsieur Zaccarias ne travaille plus pour moi. Les autorités de mon pays l’ont expulsé. Il vit au Pérou depuis au moins six mois. »

Madame Paloma retourna l’écran vers elle.

« L’opération est parfaitement régulière en ce qui nous concerne. Monsieur Zaccarias disposait d’une procuration établie par vos soins, en bonne et due forme. »

Elle sortit du dossier une photocopie chiffonnée et la retint un instant du bout des doigts.

« Voici une copie conforme. Elle porte votre signature. »

« Montrez-moi ce document, je vous prie. »

Le feuillet était griffonné à la hâte, couvert d’une écriture incertaine. Mon nom figurait au bas de la page, imité d’un trait lourd.

« C’est un faux. Un faux grossier. Je n’ai ni rédigé ni signé cela. »

« Pourtant, voyez ici, il s’agit bien de votre signature. »

« Je vous le répète, ce chiffon est un faux. »

Son visage se ferma.

« Je regrette. Cette procuration est valable. »

Je notai une seconde signature au bas du document.

« Et ce paraphe ? »

« Celui de Monsieur Guido. Votre gestionnaire a contresigné pour accord de la banque. »

« Faites-le venir. »

« Monsieur Guido est absent de la banque pour une durée indéterminée. Vous ne l’ignorez pas. »

La formule tomba entre nous avec la netteté d’un article de règlement.

« C’est inexact. Je l’ai vu ici même, et à plusieurs reprises. Il était à la réception ce matin. Nous nous sommes croisés à l’étage. La dernière fois devant votre porte, il y a quelques minutes. »

Madame Paloma sursauta encore. Ses bottines frappèrent plus vite. Son stylo recommença de tourner.

« Il ne s’agissait pas de Monsieur Guido. Monsieur Guido est absent de la banque pour une durée indéterminée. »

« C’était bien Monsieur Guido. »

« Voyons, Madame Van Acker, il ne s’agissait pas de Monsieur Guido », répondit-elle avec un sourire plein de bienveillance.

Je posai la photocopie devant elle.

« Combien de fois devrai-je le répéter ? Cette procuration ne vient pas de moi. »

« Je suis sincèrement navrée. Ce document a bien été rédigé de votre main. »

« Je le conteste. Je refuse cette opération. J’exige mon solde en entier. »

Madame Paloma acquiesça, comme si elle attendait précisément ces mots.

« Dans ce cas, je dois transmettre votre dossier à notre service du contentieux. Veuillez patienter dans le hall. Nous vous appellerons. »

Elle se leva. Sa minijupe de taffetas était froissée. Un lacet de ses bottines pendait. Je remarquai, pour la première fois, l’abondance de ses bijoux.

Je regagnai le hall. Une heure passa. Un compte à rebours tendu, qui me rongeait. Chaque fois que l’ascenseur s’ouvrait, je relevais la tête.

Vers quinze heures trente, Monsieur Guido surgit à l’étage. Le visage écarlate, ruisselant de sueur, l’œil hagard, il me dévisagea avec hostilité, s’immobilisa une seconde, puis s’éloigna sans un mot.

Cette fois, j’étais certaine de l’avoir vu.

Madame Paloma ne me rappelait toujours pas. Épuisée, je finis par pousser la porte de son bureau.

« Je souhaite retirer le disponible de mon compte. Pour le solde litigieux, j’aviserai avec votre service du contentieux. »

« Une telle opération n’est désormais plus réalisable, répondit Madame Paloma, placide. Notre service du contentieux a bloqué votre compte. Vous voilà protégée contre la fraude. »

« Qu’est-ce que cela veut dire ? »

« Cela signifie que le statut de votre compte, placé sous notre protection, ne permet plus aucun retrait. »

« Et mon solde ? »

« Je ne suis pas en mesure de vous répondre. Seul notre service du contentieux est habilité à statuer. »

« Que dissimule ce petit manège ? Se moque-t-on de moi ? »

Madame Paloma posa ses mains, un peu tremblantes, sur mon dossier.

« Il s’agit du règlement général des opérations en vigueur dans notre établissement, auquel vous avez souscrit lors de l’ouverture de votre compte. »

« Cette comédie n’a que trop duré. Je veux mon argent. Maintenant. »

« Ce n’est pas une comédie. Il s’agit de mesures de protection contre la fraude. »

« J’exige que mon compte soit débloqué. »

« C’est malheureusement impossible. »

« Je porte plainte. »

« Allons, calmez-vous. La vie ne s’arrête pas là. Vous en avez déjà traversé d’autres, Madame Van Acker », répondit-elle avec un sourire conciliant.

Son stylo claquait sur le bureau. Ses bottines blanches frappaient le parquet à intervalles réguliers.

« Je vous en conjure. Débloquez ce compte ! »

« Je vais me renseigner. Un instant, s’il vous plaît. »

Elle quitta la pièce en emportant le dossier. Le claquement de ses bottines s’éloigna dans le couloir.

Un bruit sourd retentit.

Elle venait de trébucher sur son lacet défait.

« Godverkut… Wat een dag », lança-t-elle avant de disparaître à l’étage.

Trente minutes s’écoulèrent. L’incertitude était dense. La banque se vidait peu à peu ; derrière les portes, on rangeait des dossiers et l’on fermait des tiroirs.

Quand Madame Paloma revint, son visage était fermé.

« Le litige demeure ouvert. Le blocage est maintenu. Nous appliquons le règlement général des opérations. »

« Que dois-je faire pour que mon compte soit débloqué ? »

« C’est simple. Il vous suffit de mettre fin au litige. »

« C’est-à-dire ? »

« Votre signature sur le document que voici », répondit-elle en me tendant une feuille dactylographiée.

« Rien d’autre ? »

« Rien de plus. »

Elle réajusta sa minijupe de taffetas, puis se rassit. Elle mordillait son stylo, tapotant le bureau du bout de ses ongles.

Je pris la feuille.

4

Je me souviens avoir tenu ce document entre mes mains. À plusieurs reprises, j’ai tenté de le lire, de le comprendre. J’en distinguais les mots — litige, transaction, quitus — mais les phrases se dérobaient. Je n’y entendais plus rien.

Madame Paloma posa son doigt verni au bas de la dernière page.

« Une signature ici. Le litige prend fin et votre disponible vous est rendu. Voyez comme c’est transparent. »

Je regardai l’horloge. Mes factures ouvertes, mes dettes, le voyage inutile si je repartais les mains vides : tout se pressait dans ma tête. Pour obtenir ce qui restait de mes fonds, il fallait signer. C’était du moins ce que je compris.

« Et le montant litigieux ? »

« Nous mettons fin au litige, Madame Van Acker. Rien de plus. »

Une violente émotion me saisit. Ma lucidité me quitta. Je peinais à réfléchir. Tout devint flou. Je pris pourtant le stylo qu’elle me tendait et signai l’avenant.

En quelques secondes, je donnais quitus à la Banque fluviale des Pays-Bas pour le montant litigieux. Je me privais du droit de revendiquer l’argent spolié.

Satisfaite, Madame Paloma retira le document de sous ma main et rangea les conditions particulières dans mon dossier.

« Nous tenions notre solution. Votre disponible est à vous », déclara-t-elle avec douceur.

« À quoi me suis-je engagée ? » demandai-je, hébétée.

« Rien d’extraordinaire. La clôture de votre compte, voilà tout. »

« Rien d’autre ? »

« Allons, vous vous surmenez, Madame Van Acker », répondit-elle avec un sourire apaisant.

Madame Paloma rédigea de sa main une autorisation de retrait d’espèces à l’attention des guichets. Lorsqu’elle me remit l’ordre manuscrit, je remarquai, au bout de ses doigts tatoués et couverts de bijoux, ses ongles démesurés, vernis d’un rose intense.

Ma propre signature séchait encore sur l’avenant.

Il était près de seize heures cinquante-cinq. La banque fermait dans quelques minutes.

Avec un sourire aimable, l’employée se leva et me tendit la main. Ses colliers et ses bracelets s’entrechoquèrent. Je la saluai sans conviction, l’autorisation serrée entre mes doigts.

5

Une migraine terrassante me saisit. Cela bourdonnait si fort dans mes oreilles que je ne distinguais plus la fanfare de la rue du claquement des portes. Je pressai mes tempes entre mes mains tremblantes pour empêcher ma tête d’éclater. La douleur était telle que je ressentais le besoin de crier.

C’est alors qu’un événement proprement irréel se produisit — ou que je crus le voir.

Dans cette agence saturée de mystère et d’hostilité, où affleuraient des menaces indistinctes, l’embuscade se refermait sur moi. Les employés costumés sortirent de leurs bureaux. Monsieur Guido, Madame Paloma, les deux réceptionnistes et le directeur Giovanni Fiasco se rapprochèrent. Entre eux, il me sembla reconnaître le spectre de Baldassare Zaccarias.

Ils se donnèrent la main.

Ensemble, ils entreprirent une ronde endiablée et tonitruante à travers les bureaux. Ils tournaient comme des fous autour de moi, psalmodiant d’une seule voix, plate, monocorde, les conditions générales de la Banque fluviale des Pays-Bas.

Était-ce du dialecte flamand ? Du néerlandais académique ? Je n’y entendais rien, et peut-être nul ne comprenait-il davantage.

La danse se poursuivit, aveugle, mécanique, implacable. À chaque tour revenaient les mêmes visages, le même stylo, les mêmes bottines blanches, la même formule : protégée contre la fraude. Je gardais l’autorisation de retrait serrée dans mon poing.

Lorsqu’elle s’acheva enfin, je relâchai ma tête. Mes mains retrouvèrent leur indépendance. Autour de moi, les employés regagnaient leurs bureaux comme si rien ne s’était passé.

Madame Paloma m’indiqua l’ascenseur d’un doigt orné, tatoué, verni.

J’avais perdu toute confiance en moi.

6

Au rez-de-chaussée, un caissier mit en doute la validité de mon autorisation de retrait. Le paraphe de Madame Paloma ne lui suffisait pas. Je dus reprendre l’ascenseur, remonter jusqu’à son bureau et lui faire confirmer l’instruction.

Elle me présenta encore un formulaire de conformité, au contenu plus opaque que l’avenant.

« Une dernière signature », dit-elle.

Je signai.

De retour au guichet, l’employé fit glisser les billets dans sa compteuse. La machine les avalait, les rejetait, les reprenait dans un bruit sec. Puis, à contrecœur, il me jeta quelques liasses au visage en jurant dans sa barbe.

L’horloge au-dessus de sa tête indiquait seize heures cinquante-neuf.

Je rassemblai les billets et les enfermai dans ma serviette. À dix-sept heures précises, une cloche retentit. Le personnel se dispersa dans un fracas de portes battantes.

Déstabilisée par l’attitude du caissier, je tentai de recompter mes billets. Un agent de sécurité m’en empêcha. D’un geste, il me poussa vers la sortie, puis me chassa de l’agence sans ménagement. Il ponctua son intervention d’un quolibet.

Le battant se referma derrière moi.

Sur le trottoir, j’aperçus Madame Paloma. Elle quittait furtivement les lieux. Elle portait un long manteau noir, col relevé de simili fourrure léopard. Nos regards se croisèrent. Elle baissa les yeux sans un mot, puis fila à l’anglaise.

Puis ce fut le tour de Monsieur Guido.

Imperméable beige, allure affairée.

Il avançait d’un pas alerte, protégé par des collègues aux aguets. Rempart humain, le groupe progressait tels des soldats prêts au combat, brandissant leurs parapluies comme des armes de guerre.

Je le fixai longuement.

Il m’avait vue, j’en étais certaine.

Il ne m’accorda pas un regard.

Avec brutalité, l’agent de sécurité abaissa les volets métalliques. Le fracas couvrit un instant le carnaval. En quelques secondes, le trottoir fut désert.

Je restai seule sous la pluie, ma serviette en cuir serrée contre moi. Elle contenait à peine la moitié de mes fonds.

7

Je ne m’explique pas ce qui m’est arrivé ensuite. Bouleversée, je perdis la notion du temps et le sens de l’orientation. Telle une somnambule, j’errai seule dans les rues pavées de Bergues-sur-le-Zon.

Idiote, je tournais, je tournais dans les vieux quartiers d’un centre-ville scandé de chants et de cris. La procession me reprenait par endroits, puis m’abandonnait devant une rue inconnue. Le dédale me semblait infini. Plus d’une fois, je dus revenir sur mes pas.

Pour quémander mon chemin, je fis halte dans une brasserie de la rue d’Antwerpen. Les Berguois y hurlaient leurs refrains. On me servit d’office un demi de bière, une brune d’abbaye débitée à la pompe, que j’engloutis d’un seul trait.

En sortant, ma tête tournait davantage.

Par chance, un taxi libre passa. Dans un réflexe, je le hélai. Il me conduisit à la gare où je parvins, malgré mon défaut d’équilibre, à acheter un billet.

J’embarquai dans le premier train pour Breda.

Le trajet du retour fut un chaos. À chaque arrêt, je craignais d’avoir pris la mauvaise direction. Je gardais ma serviette sur les genoux, les deux mains posées sur le cuir mouillé.

Dans la vitre noire, mon reflet oscillait au rythme du train. La serviette contenait à peine la moitié de mes fonds. L’autre moitié voyageait avec moi sous la forme d’une signature que je ne parvenais plus à reconnaître.

Un cauchemar éveillé.

Quelle sordide affaire d’argent.

Une péripétie épuisante.

Une machination bien trop subtile pour ma misérable tête.

Fin

Musique associée: Dmitri Chostakovitch, Suite pour orchestre de variétés, valse n° 2.

Images : Madame Paloma, de la Banque fluviale des Pays-Bas; cortège du Krabbegat emportant la narratrice dans les rues de Bergues op Zoom. Compositions numériques originales réalisées à partir du texte, avec l’assistance de l’intelligence artificielle.

© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.

Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.