Stances obscures
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(Nouvelle version)
1.
Je me souviens de ce dernier dîner chez les Van der Bild, à Nieuport.
Ce matin-là, j’avais pris seul l’E40 en direction d’Ostende. À Jabbeke, j’avais bifurqué vers Furnes et Calais, puis suivi l’A18 jusqu’à Nieuport, où le maître de maison nous attendait. Par intermittence, je reconnaissais au loin les SUV des quelques convives qui me devançaient.
La station balnéaire, doublée d’un port de plaisance, abritait le lotissement où se trouvait la fermette des Van der Bild. Isolée, figée dans le froid de l’hiver, elle se tenait à deux pas de la plage et du club nautique.
Un beau-frère avait tant insisté pour que je sois présent que ses instances avaient fini par me paraître suspectes. Je ne pouvais cependant lui attribuer aucun dessein précis. Une dernière épreuve m’attendait peut-être là-bas.
À vol d’oiseau, la fermette n’était qu’à quelque cent trente kilomètres du faubourg que je venais de quitter. La distance, pourtant, n’était pas géographique.
Un ensemble convenu de fermettes blanches apparut bientôt. Toutes avaient leurs fenêtres à croisillons, leurs volets verts, leurs pans de briques d’imitation flamande. Tracées dans les dunes, les allées menaient à la capitainerie avec l’ordonnancement d’un quartier témoin.
L’une d’elles conduisait au ponton où était amarré le « Viareggio », un yacht à moteur Fairline Targa de près de quinze mètres. Sportif, rapide et surtout suffisamment voyant, il prolongeait sur l’eau l’ostentation du lotissement.
À mes yeux, rien n’y évoquait une culture ni un passé. Rien n’appartenait à la mer. Rien n’avait germé naturellement. Partout se révélait la même greffe — celle de l’argent plaqué sur un polder rétif.
La fermette des Van der Bild dominait l’ensemble. Confortable mais froide, elle se réduisait à un étalage de matériaux de catalogue. Rien n’y laissait deviner une vie intérieure, moins encore une intimité. Je n’y voyais aucune trace d’héritage moral, aucun geste architectural qui indiquât qu’un être humain avait passé ici plus de trois minutes à penser sa vie.
Je n’avais pas encore franchi le seuil. L’épreuve me parut pourtant avoir déjà commencé.
Un entre-soi bruxellois s’y était donné rendez-vous. Je me souviens de nos postures verbales, de nos phrases mécaniques, de cette dévotion aux objets qui nous rassurait tant. Nous nous croyions originaux. Nous célébrions la réussite. Nous vantions l’appartenance. Nous scandions nos conditions.
Moi aussi, je m’étais laissé prendre à cette ronde. Depuis longtemps, par facilité sans doute, j’avais accepté d’en porter le masque. J’avais même trouvé un certain confort à m’y tromper. Ce soir-là, pourtant, je savais que je préparais mon apostasie. L’excommunication, elle, n’était encore qu’un pressentiment.
À mesure que je les regardais, la soirée se changeait en procession. Il me semblait qu’ils dansaient depuis toujours. Nuit et jour, ils formaient une ronde ininterrompue, soumise à l’ordre invisible des distinctions. Un beau-frère officiait en vicaire. Autour de lui, les corps tournaient sans relâche, happés par un cérémonial fiévreux. Des chants syncopés s’élevaient, tramés de stances obscures — les incantations d’un monde, martelées comme des prières.
Les gestes se répétaient, machinaux. Les regards semblaient absents. Peu à peu, les personnes se dissolvaient derrière les rôles qu’elles reprenaient. Au-dehors, la mer du Nord allait et venait dans son calme apparent. À l’intérieur, leur litanie persistait, comme si elle contenait seule toute la réalité.
Je ne demeurais pas à l’écart de la ronde. J’avais joint mes mains aux leurs. J’avais dansé, j’avais sauté, saisi par la communion — une transcendance opaque. Cette fois encore, le complexe résidentiel m’était apparu plus réel que le monde. Je n’y reconnaissais pas encore un instrument de contrôle mondain. Je le prenais pour une source de tous les lieux, une matrice du monde lui-même.
2.
Ce dîner dans la fermette des Van der Bild méritait-il seulement que je m’en souvienne ?
La fermette, d’un goût si facile, symbolisait le monde auquel je m’étais autrefois soumis. Vingt-huit ans plus tôt, cette soumission avait reçu la forme d’un sacrement de classe, célébré devant un évêque, dans sa cathédrale.
Pourtant, il m’arrive encore d’en éprouver la violence sourde. Le mépris diffus de cette soirée s’est insinué jusque dans le souvenir.
Mon mariage achevait alors de s’effondrer. Peu avant d’entamer un divorce à l’amiable, je franchis une dernière fois le seuil de cette maison pour participer à cet ultime rituel. Elle ressemblait à un salon de démonstration entièrement codifié, où les places, les gestes et les paroles semblaient assignés d’avance.
3.
Van der Bild m’attendait sur le seuil, emmitouflé dans plusieurs couches de doudounes, mais grelottant encore. Il me salua avec l’emphase d’un homme désireux de donner à son accueil le faste des grands seigneurs, sans en posséder les nuances.
On savait qu’il avait bâti sa réputation dans la vente de systèmes d’alarme pour villas et commerces. Cette activité répétitive exigeait moins de finesse ou d’imagination que la maîtrise de quelques banalités techniques et un cynisme commercial constant. Sa réussite ne semblait avoir rien apaisé. L’obsession du rang affleurait dans chacun de ses gestes.
Son regard, pourtant, demeurait crispé. Une panique mal dissimulée perçait sous ses plaisanteries lourdes. Son épouse, Key Account Manager chez un fabricant américain de papier de toilette implanté dans le Brabant flamand, projetait de le quitter. Depuis longtemps, elle entretenait une liaison avec l’une de ses consœurs, qui avait elle-même été, un temps seulement, l’une de mes relations clandestines. J’ignorais ce qu’il en savait au juste. Il semblait sentir qu’il y avait anguille sous roche, sans oser nommer ce qu’il soupçonnait.
Mais déjà ses yeux brillaient d’une satisfaction presque carnassière. À sa façon de me regarder, je crus comprendre qu’il avait un compte à régler avec moi. La soirée s’annonçait comme un petit théâtre dont il entendait distribuer les rôles.
Posant une main sur mon épaule, d’un air détaché, il me dit :
— Tu verras, j’ai invité un de mes chefs techniciens. Ça lui fera tout drôle, c’est un provincial. S’il vient, on va bien se marrer.
Il insista pour me faire visiter toute la maison avant de me conduire au bar.
— Tu vas voir. Tu vas adorer, martelait-il.
Nous traversâmes des pièces glaciales — un salon trop vaste où les meubles se perdaient, un couloir saturé de spots LED, une salle de cinéma dont les fauteuils neufs étaient encore sous plastique. Puis il ouvrit sa chambre, qu’il présenta comme son « espace intime ».
L’endroit était sans âme. Un lit immense. Des draps gris anthracite impeccables. Aucun objet personnel. Ni parfum, ni photographie, ni livre.
L’intimité annoncée n’y avait laissé aucune trace.
Il me regarda, attendant mon approbation. Je n’en laissai paraître aucune. Mon silence parut l’ébranler davantage.
4.
Van der Bild me conduisit ensuite au bar.
On m’avait invité par automatisme, comme on mentionne un parent éloigné dont on ne sait plus très bien où le placer dans l’arbre généalogique. J’avais accepté sans enthousiasme. Je craignais qu’un refus ne suscitât davantage de médisances que ma présence.
Lorsque nous entrâmes, quelques invités se trouvaient déjà là, debout ou assis. Les couples, les amis d’amis, ceux qui se connaissaient trop, ceux qui prétendaient se connaître. Les conversations se succédaient à une vitesse qui me donna l’impression que rien ne devait surgir hors des balises fixées pour la soirée.
Je pris place près d’une fenêtre. Le vent battait les volets, produisant une rumeur sourde, presque grave. Elle persistait sous les éclats de voix, comme une basse continue que personne ne semblait entendre.
Le bar, disproportionné, était chargé de bouteilles de bordeaux soigneusement sélectionnées, que Van der Bild alignait comme des trophées. Il s’y installa comme sur son véritable trône. Il en déclamait les noms avec la solennité du dépositaire d’un haut savoir.
À l’entendre, connaître une appellation ou un cépage ouvrait une voie lumineuse, presque mystique, vers l’intelligence du monde. Le vin révélait un ordre subtil, une profondeur, un sens supérieur. Il confondait ainsi l’esprit avec la consommation — ou feignait de croire que l’un procédait de l’autre.
Sans me consulter, il remplit mon verre.
Première alcoolisation imposée.
Les convives s’agitaient autour des bouteilles, leurs verres déjà pleins. Mon beau-frère, une sorte de marchand de sommeil dont les pratiques m’avaient toujours paru litigieuses, s’installa à mes côtés. À mes yeux, il tenait à demi du charlatan. Il me jaugea avec cette ironie sèche propre à ceux qui ne doutent jamais de leur centralité, puis lança, assez fort pour être entendu de tous :
— Alors, tu passes les prochains congés dans ce festival à Reykjavik ? Vraiment ? Tu sais que personne ne va là. Météo infecte. Culturel. Chiant.
Van der Bild éclata d’un rire gras et sonore, comme soulagé qu’un autre se chargeât de l’offensive.
— Ah oui, sur l’île, là-bas… répéta-t-il en secouant la tête avec ravissement.
Mon beau-frère poursuivit, désormais garde-chiourne de l’orthodoxie :
— Aujourd’hui, il n’y a plus que Saint-Barth ou Moustique, si tu veux quelque chose de confortable et discret. Là-bas, au moins, tu sais pourquoi tu paies.
À leurs yeux, je cessais d’être un invité. Je devenais un cas à commenter. Sous leurs voix, le vent continuait de battre les volets.
À ma droite, celle qu’on surnommait la Porschiste fit son entrée. Fausse blonde, sans hanches ni poitrine, l’accent ucclois et l’air perpétuellement béat, elle portait un jean troué dont le prix semblait être la principale qualité. On ne l’avait jamais vue sans ses clés de Porsche, exhibées à portée des regards comme un grigri.
On la disait héritière d’un laboratoire pharmaceutique. Ce n’était pas entièrement faux, mais elle s’appliquait à grossir la portée de ce lignage. Son sourire hypocrite, son élégance crispée et sa diction singeaient une élite dont elle ne possédait pas l’aisance. Le discret tatouage qu’elle portait sur une fesse achevait de lui donner, à mes yeux, un parfum de demi-monde, comme si sa position sociale tenait moins à l’héritage proclamé qu’au rang de ses amants de passage.
À son bras se tenait un quadragénaire filiforme, son nouvel amour, qui ne le demeura que trois mois. Il expliquait avoir délocalisé ses fabrications de lingerie fine en Asie du Sud-Est. Avec une candeur presque désarmante, il parlait de coûts comprimés et de marges retrouvées, sans paraître soupçonner ce que ces mots recouvraient. Sa maladresse avait quelque chose d’enfantin, presque d’aimable.
Dans la salle à manger, deux servantes s’affairaient au service. Leurs gestes précis et mesurés possédaient une dignité sans emphase. Ils tranchaient avec l’agitation et le vacarme du bar.
Le contraste rendit soudain visible ce que la soirée s’épuisait à préserver — le décor d’un monde obstinément fermé à ce qui l’entourait. Dans le silence de leur travail, les deux femmes semblaient les seules à habiter réellement la maison.
5.
Enfin, le dîner fut annoncé. Nous traversâmes un salon éclairé comme un showroom immobilier. Sous cette lumière, le décor prenait la froideur d’un thriller américain de série B. La salle à manger s’ouvrit, plus glaciale encore, saturée de laque grise et de lumière blanche. Rien n’y respirait. Rien n’y appelait la pensée. La pièce n’avait été conçue que pour impressionner.
Les convives s’installèrent selon des alliances tacites. Van der Bild avait distribué les places de manière à les reconduire. Je m’installai au bout de la table.
Tout au long du repas, je décidai de les laisser parler. Je n’avais plus rien à leur dire.
La parole glissa d’un convive à l’autre. Biens, décorations, maisons d’artistes sur les berges de la Lys, à Laethem-Saint-Martin. On vantait les sloops de croisière amarrés à Nieuport, égos saillants dans une forêt de mâts. On comparait les surfaces et les piscines dans un ballet dérisoire où le sens se réduisait à des mètres carrés et à des honoraires d’architecte.
Je les observais. Peut-être les voyais-je enfin.
Ce soir-là, l’argent recouvrait tout — ciel gris et uniforme, neige monotone. On le proclamait par signes. Chronomètres voyants. Un Range Rover aux sigles effacés, jugé moins arrogant qu’un X5 susceptible d’énerver les salariés. L’île Moustique désignée comme l’endroit où il fallait être vu, son service étant réputé plus sûrement excellent que celui des resorts du Pacifique. Chaque détail répondait à la même nécessité — se conforter entre soi.
Même sans rien y comprendre, on s’abonnait à De Tijd. On vantait les mérites exceptionnels de sa « Portugaise ». Mêmes pensées, mêmes boutiques, mêmes fidélités, mêmes plaisanteries.
Chez nous, on m’avait inculqué le respect de ceux qui travaillaient. Ici, on racontait le transfert de l’usine familiale au Vietnam comme une preuve d’habileté. On se plaignait de la TVA. On encensait notaires, avocats et fiscalistes comme des thaumaturges, maîtres des rites et gardiens des patrimoines. La loi du groupe dictait jusqu’aux paroles et aux gestes.
On déroulait les combinaisons matrimoniales et immobilières. Hôtels de maître tronçonnés pour expatriés. Duplex à Rhode-Saint-Genèse. Terrasses sur le Zwin. Chasses en Ardenne léguées par un oncle. Les divorces s’énuméraient comme des opérations bien comprises de liquidation — actions rachetées, villas conservées, procès en cours, liaison avec une secrétaire intéressée.
Sur le green comme au hockey, les codes mondains devenaient une catéchèse rigoriste. Égrener ses possessions. Ne jamais se singulariser.
Très tôt, on m’avait inculqué le goût des livres, des musées et du savoir. Ici, on maintenait la culture à distance, comme si l’on redoutait ce qu’elle risquait d’ouvrir. Chacun récitait ses relations — patron d’industrie, agent de change, avocat commercialiste. On évoquait la jeunesse dorée, les collèges privés, les lieux de nuit réservés, les anciens camarades devenus stratégiques.
Le plus brillant d’entre eux, porteur d’un nom attaché à la Garde bourgeoise de 1830, au Gouvernement provisoire, à la Garde civique, puis au Congrès national, demeurait l’ami commun, toujours absent. Une ombre censitaire au-dessus de la mêlée. Chacun prétendait lui avoir été présenté par un cousin échevin ou une belle-sœur capacitaire, et compter depuis parmi ses intimes.
On chuchotait aussi à propos d’un convive issu d’une ancienne petite noblesse, chevalier ou écuyer récemment ruiné. On assurait qu’il rebondirait grâce à son réseau. La sollicitude allait moins à l’homme qu’au maintien de son rang. Ici, la loyauté s’adressait à la meute et à ses codes, jamais aux êtres.
Le rire se tournait vers tout ce qui demeurait hors du cercle — voisins trop prévenants, subordonnés syndiqués, fonctionnaires héréditaires, familles sans codes. Bref et mécanique, il soudait le groupe autant qu’il en marquait les frontières. Rien ne devait se distinguer. Ni best-seller de développement personnel, ni sensibilité trop fine. Pour les enfants, aucun salut hors Commerce ou Droit.
Pourtant, je plaçai moi aussi mon anecdote.
Simple réflexe. Un geste de conservation, pour rester encore dans le carré sacré.
Soudain, la Porschiste lança à la cantonade, d’une voix faussement naïve :
— Dis donc, cher ami, tu es toujours dans l’édition ?
Van der Bild répondit aussitôt, sans même me regarder, déjà hilare :
— L’édition ? Tu plaisantes. Ça rapportait un pont et il a tout liquidé.
— Ah bon ?
— Tu n’es pas au courant ?
Mon beau-frère intervint, faussement aimable, avec ce sourire mince qui précède les humiliations de salon :
— Après l’édition, il y a eu ces demi-succès dans la mode.
— La mode ?
— Oui… enfin, ça aussi, c’est terminé.
— Et maintenant ?
Il haussa lentement les épaules, comme on referme un dossier.
— De la philosophie, quelque chose comme ça… Sur le tard. Mais attention, mes amis, il allait tous les ans à Tahiti. Oui.
Un rire bref parcourut la table. Pas un rire franc. Un signal.
Malgré moi, je fus touché.
Vaguement alcoolisée, la Porschiste me dévisageait désormais sans gêne, la tête légèrement penchée, avec cet air idiot et appliqué des cuistres qui croient comprendre.
— La philosophie… antinomique, non ? dit mon beau-frère, satisfait de son mot.
Puis la Porschiste se tourna vers les autres, comme pour souligner la qualité de l’échange.
— Mais bon, au moins, il peut nous réciter trois pages de Proust.
Van der Bild conclut :
— Ah oui, Swann et Odette. Bon film.
Les agapes alcoolisées brillaient désormais trop fort. La lumière crue frappait les richesses exhibées, les certitudes récitées, les lieux communs débités comme des psaumes. Derrière les masques, la vanité demeurait intacte, soutenue par une suffisance que rien ne semblait pouvoir entamer.
À mesure que tout refuge disparaissait, le dégoût me gagnait. Une nausée morale, presque physique.
Les totems avaient étouffé jusqu’au désir. Ne subsistaient que la peur de perdre, le décompte, la réduction des existences en lignes de bilan et en surfaces habitables. Tout le reste — l’intériorité, la faille, le doute, le trouble de la beauté — passait pour une maladie.
Après vingt-huit ans passés à divaguer dans ce monde, je tins encore trois heures pour ne pas briser la ronde. Puis j’allai avaler un cachet dans les toilettes avant de regagner ma chambre, avec un goût amer sur la langue.
Cet ultime rituel ne méritait rien d’autre que l’oubli.
Je m’en souviens pourtant.
6.
Plus tôt, au moment du dessert, madame Van der Bild se leva et vint s’asseoir tout près de son mari. Un froissement de collants nylon, à peine plus qu’un murmure, accompagna son mouvement.
Elle rajusta sa robe, vérifia son chignon, croisa puis décroisa les bras. Enfin, elle balaya les convives d’un regard perçant et leur proposa de se risquer à une promenade sur la plage.
Van der Bild fut le premier à manifester son appréhension. Mon beau-frère, la Porschiste et le petit noble ruiné l’imitèrent. Les objections se multiplièrent, chacune aussitôt prolongée de doutes et de conjectures.
Les verres aidant, la discussion se poursuivit. À mesure que l’on débattait, la promenade reculait.
La nuit se prolongea sans que personne se risquât sur la plage.
Le lendemain matin, j’ouvris les yeux dans ma chambre. Mon chronomètre marquait huit heures.
Je restai immobile. Les incantations des convives, l’écho de leurs chants hallucinés résonnaient encore en moi. Dans la pénombre, la silhouette épaisse de Van der Bild semblait s’agiter devant mes yeux — trace persistante du milieu que j’avais enduré.
Je ne savais plus exactement ce qui, de la veille, appartenait au réel et ce que j’avais imaginé.
La lueur sombre de l’aube hivernale, diffuse derrière les rideaux, me ramena lentement à ce monde-ci. La chambre reprit ses contours. Je me redressai et posai un pied sur le sol. Un léger froid me traversa.
Je compris alors que mon apostasie nocturne n’avait été qu’un prélude, une première échappée, trop brève et trop modeste. Elle n’avait en rien apaisé le besoin d’évasion qui m’habitait.
Il me fallait aller plus loin. Mettre davantage de distance entre Nieuport et moi. M’élever vers la liberté.
J’écartai les rideaux.
Au-dehors, comme chaque matin, une servante installait sous une véranda quelques tables rondes, trois ou quatre chaises longues et une poignée de parasols rayés de vert et de blanc. Elle déployait aussi deux auvents.
Dans ses yeux bruns, je lus une volonté calme. Elle guettait, sans illusion, l’apparition d’un rayon de soleil.
7.
Devant la fermette, l’hiver avait regagné du terrain. Les parasols avaient été rentrés.
La neige tombait par petites rafales obliques, poussée par un vent irrégulier qui balayait la côte. Les convives sortirent les uns après les autres, serrant leurs manteaux autour d’eux. Leurs gestes maladroits semblaient ralentis moins par le froid que par les reliquats d’alcool.
Les voitures attendaient en file irrégulière. Un Range Rover. Une Porsche. Un X5 gris métallisé. Une berline allemande dont le moteur ronronnait déjà, prête à repartir. Les silhouettes se confondaient dans la neige légère et les fumées d’échappement.
L’industriel de la lingerie fine, rougeaud et déjà impatient, ouvrit la portière de son Audi avec une ampleur excessive.
— Allez, on y va. On redescend sur Bruxelles avant que ça gèle.
Sa voix porta plus loin qu’il ne semblait le vouloir.
La Porschiste, sa compagne, glissa sur une plaque de givre. Elle se rattrapa au bras d’un autre et rit trop vite.
— Je déteste la neige, dit-elle, comme si cela pouvait tenir lieu d’excuse.
Mon beau-frère inspectait ses pneus avec application, comme si la neige constituait une contrainte personnelle dirigée contre lui. Il ne salua presque personne. Quelques hochements de tête, le visage crispé, déjà retourné à ses affaires.
Le petit noble ruiné serra la main de chacun avec cette politesse ancienne qui lui survivait. Sa dignité calme ne suscita aucun égard. Il s’installa dans une Mercedes d’un modèle vieux de quatre ans, dont le moteur hésita peut-être avant de démarrer.
Devant le Range Rover anthracite, Van der Bild parlait encore par phrases sans début ni fin, tandis que son épouse cherchait les clés dans son sac. Ils riaient tous deux d’un rire qui semblait masquer leur hâte de partir, comme si quitter Nieuport trop vite eût été reconnaître un malaise qu’ils préféraient ignorer.
J’attendis que chacun fût monté avant de bouger. En retrait jusque dans mon départ.
Ils me saluèrent brièvement, comme s’ils risquaient d’en dire trop.
Puis vinrent les moteurs.
Ils s’allumèrent les uns après les autres. Les phares projetèrent sur la neige des faisceaux de lumière blanche qui la découpaient en larges diagonales. Les pneus mordirent le givre dans un bruit qui déchira le silence.
La concierge observait la scène devant la porte de son pavillon, les bras croisés, un châle de cachemire posé sur les épaules. À travers les vitres, l’un des convives testait déjà un nouveau téléphone tandis qu’un autre réglait son GPS. Les écrans brillaient.
Derrière une fenêtre, les deux servantes énuméraient les prénoms à mi-voix, comme par habitude.
— Ils sont tous partis.
Elles suivaient la progression des phares comme on suit un convoi dans la brume.
Je demeurai encore un instant dans l’ombre, sans hâte. Les voitures manœuvraient difficilement sur le chemin étroit. La neige se resserrait autour d’elles. La mer du Nord reprenait l’avantage, et les polders redevenaient ce qu’ils avaient été avant leur arrivée — un espace qu’aucun discours convenu ne pouvait apprivoiser.
Les moteurs s’éloignèrent. Les silhouettes disparurent, puis les bruits.
Il ne resta que la neige, le vent et les poutres de la fermette qui craquaient légèrement.
La concierge referma les grilles. Les deux servantes regagnèrent les cuisines.
Je demeurai dans le silence retrouvé. Ce n’était pas seulement une nuit qui s’achevait. Vingt-huit années se refermaient avec elle.
Puis je pris seul le chemin de l’E40.
Le goût amer du cachet de Xanax me restait sur la langue.
Image: « Œnomanie », composition numérique originale sur la base du texte, assistée de l’intelligence artificielle.
Musique associée: György Ligeti — Lux Aeterna.
© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.
Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.
