Love Train à Zbraslav
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(Nouvelle version)
Séquence 1
Samedi 17 décembre 1988, vingt-trois heures.
Vous veniez de Vinohrady, ce samedi-là. La nuit était glaciale, moins neuf degrés. Je vous revois muettes, serrées l’une contre l’autre dans une rame de tôle rouge et beige qui descendait vers Václavské náměstí. Le tramway grinçait.
Il me restait si peu de temps. J’étais arrivé à Prague le matin même. Dès le lundi, un vol pour Naples m’attendait. À Sorrente, les miens s’installaient au Bellevue Syrene. Un Noël sans éclat s’y préparait.
Aujourd’hui encore, il me semble vous suivre malgré moi. Derrière vous, je quitte cet immeuble décrépit. Sous les ampoules nues, je redescends sans fin ces cinq étages aux murs écaillés, aux fenêtres givrées. Avec vous, je sors et marche vite devant les façades noircies.
Je vous vois monter dans le tramway, poinçonner vos billets, échanger un regard. J’observe la ville à travers les vitres embuées. Secoué, je m’agrippe au métal glacé des mains courantes.
Si près de vous. Vos fourrures humides, vos odeurs mêlées, comme un voile qui m’effleure.
Lenka. Tes cheveux blonds, retenus par une barrette de fausse nacre. Tes yeux marron, fixés sur l’ailleurs. Ton manteau gris souris. À côté de toi, sous la frange de jais de Jana, ses yeux bleus perçants. Une chapka sombre de chez Kotva.
Que vouliez-vous, ce soir-là, passagères calmes et silencieuses qui approchiez de Nové Město ? Danser ? Voir, peut-être ? Être vues, sans doute.
Après l’arrêt de Václavské náměstí, vos pas se hâtèrent vers Krakovská. Dans un souffle d’hiver, je vous vis pour la première fois. Vous poussiez sans hésiter la porte d’une vinárna discrète.
Séquence 2
Samedi 17 décembre 1988, vingt-trois heures quarante-cinq.
Sous le regard équivoque d’un portier impassible, Lenka, tu saisis la poignée sans hésiter. Après le vestiaire, tu écartas les rideaux de velours. Ton regard profond se posa simplement sur moi. Je me tenais debout au comptoir.
Sur un écran fatigué, une VHS pirate tournait en boucle — Rock für den Frieden au Palast der Republik, puis Feeling B. Ce samedi-là, dans la nuit glacée, deux jeunes Praguoises entraient dans la lumière de Krakovská.
Dans cette interzone Est-Ouest où la surveillance semblait relâchée, je buvais avec Nabil, changeur de devises et guide incertain dans la ville. Une fumée épaisse stagnait. Boîte cylindrique turquoise. Caviar facile. Devant une vodka glacée, je regrettais une transaction ratée.
Dans la lumière verdâtre et orangée, ton amie brune, méfiante, observait nos regards muets. Tu t’arrêtas, les yeux posés sur moi. Ton sourire, ta présence.
« Sprechen Sie Deutsch? »
« Ja, klar, ich rede gern. »
« Dann rede ich halt. »
Oui, je parlais allemand. L’odeur de tes cheveux, un voile de parfum soviétique bon marché, le mystère de la laine mouillée.
« Wie heißen Sie? »
« Lenka. »
Tu m’épelas ton nom — L-E-N-K-A. Tes yeux si doux, cette chaleur. Je me tournai vers ton amie, inclinai le front et fixai ses yeux bleus.
« Und Sie? »
Elle répondit derrière toi, avec un peu de distance.
« Jana. »
Ton visage s’éclaira de nouveau. Nos mains s’effleurèrent ; je te sentis respirer. Tu pris place sur une chaise haute près de moi, dont l’assise collait. Tous buvaient au bar cette nuit-là. Personne ne paraissait se soucier de votre jeunesse.
« Bleiben Sie lange? »
« Ich fahre morgen ab. »
« Was sagst du? »
On ne s’entendait pas. Rasputin de Boney M., des enregistrements pirates de disco et des variétés démodées alternaient avec un Ost-rock dissonant.
« Wie bitte? »
« Ich gehe morgen weg. »
Une hésitation passa sur ton visage.
« Škoda. »
Dommage.
Un frisson, puis une légère inquiétude.
Pendant ce temps, Nabil faisait circuler la vodka Moskovskaïa à étiquette verte et une bouteille de Stolichnaïa, son nom en caractères cyrilliques pâlis. Souriant, le changeur de devises nous servait dans de petits gobelets opaques de givre, alignés comme des cartouches. Il vous tendait les verres, mais vous préfériez le cristal de Bohême. Une boîte s’ouvrit avec un clic. Couteau émoussé, fer-blanc cabossé, esturgeons stylisés.
Икра зернистая — Осетровая — Произведено в СССР.
Ikra zernistaya — Osetrovaya — Proizvedeno v SSSR.
Sûre de toi, tu plongeas une cuillère dans le caviar.
Vous souhaitiez plus d’intimité. Nous nous contentâmes d’une banquette de velours râpé, sous des globes de verre dépoli et des appliques usées. Le dos contre des lambris jaunis par la nicotine, nous étions presque couchés, moi entre toi et ton amie. Sur la nappe ivoire restaient des cendres froides et de l’alcool renversé.
Chuchotements, rires bas. Ensemble, nous nous moquâmes des hommes d’affaires et des prostituées. Je plaisantai sur les diplomates. Nous rîmes des Occidentaux, interpellâmes les serveurs d’État. Ils ne nous répondirent pas. Nous observions Nabil, noyé dans les dollars et les marks qui glissaient sous le comptoir. Nous mimions la liberté. Nous nous faisions confiance. Nous parlions de l’avenir. Le désir montait.
Je vous racontai, ou plutôt je me vantai. J’espérais vous impressionner, vous qui aviez déjà tout vu. Je croyais devoir vous apprendre toutes ces choses sur nous que vous saviez déjà. Nabil, jeune Libyen croisé près de l’hôtel Jalta, en avait assez entendu sur mes achats manqués. Je parlai de quelques toiles de petits maîtres que je n’avais pas réussi à acquérir dans un cabinet privé de Malá Strana, après un déjeuner avec un antiquaire dans une cave de la Vieille-Ville.
Mais c’était trop de vodka, trop de bruit. Tu murmuras à mon oreille.
« In Zbraslav gibt’s einen Klub, eine diskotéka. »
Chaleur. Séduction. Décision soudaine. Bras dessus dessous, tous les trois, nous rîmes dans Krakovská. Laissant Nabil et ses devises derrière nous, nous montâmes à quatre dans mon Alfa. Black Celebration de Depeche Mode jouait dans l’autoradio.
Lenka, je te sentais tout contre moi. Jana boudait à l’arrière. Everything Counts tournait sur la cassette. Tu me montras Štěpánská, Ječná, Karlovo náměstí, puis Resslova et Nusle. On baisse le rideau de fer. Le relief monte. Une vaste butte surplombe la ville. La ventilation était tiède ; l’habitacle gardait une odeur italienne. Nous traversions des franges industrielles. Une Škoda blanche barrée VB de la police nous suivait. Après Komořany, les talus gelés se perdaient dans des zones noires. Enfin, Zbraslav. Une villa ancienne. See You de Depeche Mode. Nous chantions.
Séquence 3
Dimanche 18 décembre 1988, deux heures cinquante.
Devant la villa, une foule de jeunes, vingt à trente ans, en jeans contrefaits. Certains n’avaient pas été admis dans le dancing et restaient dehors malgré le froid. Plus de filles que de garçons dansaient sur Love Train des O’Jays. Toujours la Škoda blanche. Nous nous garâmes. J’avais un peu peur ; vous me rassuriez.
Sur une terrasse surélevée, des banquettes de bois, des balustrades de fer, des pots gelés. On buvait dans des boîtes de conserve contenant un ersatz de jus d’orange, dans lesquelles on versait de la vodka. Leurs bords tranchants griffaient les lèvres. Cela faisait partie de la fête. Tes cigarettes Sparta reposaient sur la table basse. Un garçon en col roulé blanc vomissait sur le muret derrière nous. Nabil riait en le tenant. Tu parlais avec animation à des jeunes du cru, puis tu te tournas vers moi en souriant.
Nous entrâmes. La salle était noire de monde, moite et enfumée. Le vestiaire sentait la bière. La piste de danse se trouvait derrière des rideaux bleu nuit poussiéreux. Dalles collantes, spots erratiques. Du funk et du disco recyclé, des restes de rock’n’roll dans des baffles soviétiques. Nous frappions dans nos mains. Je pensais que Nabil n’avait rien à espérer ici ; pourtant, il chantait, heureux.
Nous dansâmes, les mains serrées. Barry White, Can’t Get Enough of Your Love, Babe, quinze ans trop tard sous les boules à miroirs. À Prague, en décembre 1988, je voulais ton amour. Les premiers émois me revinrent, dans la salle des fêtes d’un institut catholique à Namur, quatorze ans plus tôt.
Lenka, tu riais, le chemisier ouvert, le chignon défait. Jana dansait, le visage un peu figé. Elle récitait Heaven Must Be Missing an Angel de Tavares. Nabil l’imitait pour ne pas s’affaisser sous l’effet de l’alcool.
Puis vint Lou Rawls, You’ll Never Find Another Love Like Mine. Lenka, je te pris par la taille et t’étreignis, tes seins contre ma poitrine. Nous nous embrassâmes trop longtemps, puis un hustle improvisé nous emporta. Tes yeux marron plongèrent dans les miens, ton corps serré contre moi. Nos mains se prenaient, se perdaient, se retrouvaient dans l’élan de la danse. Tu tournoyais sous mon bras, tes cheveux blonds et ton sourire happés par la lumière. Nous glissions ensemble dans un vertige amoureux. Tu avais vingt-trois ans, belle, joyeuse, affirmée. J’en avais vingt-huit. Jana tournait près de nous avec Nabil, les yeux étincelants, tendue mais présente.
Nous ne vîmes pas qu’autour de nous tout changeait déjà. Nabil renversa une boîte de vodka à l’orange sur un blouson. Un rire de trop. Un cercle hostile se forma — vestes en jean, cheveux courts, yeux fixes. Un climat de guerre froide. Un meneur, deux mètres peut-être, épaules larges, silencieux. Son regard me pétrifia. Nabil et Jana cessèrent de danser. Tu ne riais plus. Frottements, mots brefs. Des consignes sèches claquèrent en tchèque.
« Pozor… Ty! Ven! »
Jana tenta de désamorcer la querelle.
« Nekoukej. Pij. »
Tu t’interposas, puis tranchas.
« Jdeme pryč. »
Jana confirma qu’il fallait partir.
« Musíme jít. »
Poings crispés. Retrait, éclatement du groupe, sortie rapide. Nous nous dispersâmes, puis nous retrouvâmes sous les quolibets, les sifflets et les menaces. Mais Nabil n’était plus là. Nabil, volatilisé. Nous attendîmes. Où était-il ? La Škoda blanche avait disparu elle aussi. Aujourd’hui encore, je me demande si la police l’avait emmené.
Une boîte de conserve heurta le pare-brise de l’Alfa. Je démarrai en urgence sur la neige fondue. Les pneus crissèrent dans la descente vers la ville.
Nous repartîmes à trois vers Vinohrady. L’absence de Nabil creusait déjà un vide. Quelques minutes passèrent. Jana et toi fredonniez Ain’t No Stopping Us Now, qui tournait sur la cassette. Dimanche, quatre heures trente. Tout était clair dans ma tête. Entre nous trois, quelque chose de souterrain venait d’émerger.

Séquence 4
Dimanche 18 décembre 1988, cinq heures.
Mon Alfa 75 Twin Spark, leasing opérationnel, progressait à pas d’homme sur Ruská. Deux filles silencieuses à bord. Nous cherchions une place le long de trottoirs saturés de voitures et de motos. Aux angles, au pied des façades du XIXe siècle, des Trabant pastel, des Wartburg et des Škoda 120 s’agglutinaient dans un désordre immobile, comme abandonnées. Le temps s’épaississait, ralenti jusqu’à se dissoudre dans la nuit grise et dure de l’hiver. Le gel prenait des reflets d’acier.
Dans la cage d’ascenseur rouillée flottait une odeur de soupe au chou. Quelques affichettes mettaient en garde contre l’alcoolisme. C’était un passage de l’extérieur vers l’intérieur, du collectif à l’intime. Je sentais que nous basculions vers un noyau féminin, un territoire clos. Mon cœur battait. Sur un palier humide, tu ouvris une porte repeinte à la hâte. J’observai les moulures vaguement orientales d’un plafond ancien. À l’intérieur, un deux-pièces dominé par le brun, le rouge et l’orange. Ton parfum se mêlait à une forte odeur féminine.
La cuisine en imitation formica occupait le centre. Carrelage jauni, table aux pieds chromés et au plateau orange, chaises en osier, rideaux géométriques. Jana alluma un réchaud à deux becs et y posa une cafetière en aluminium. Avec une lavette, elle frotta un carré de linoléum épais, y déposa une large tasse, puis versa le café. Un frigo jaune de marque Calex m’intrigua. Tu l’ouvris devant moi et ris. Du yaourt, un concombre. Un géranium sur l’appui de fenêtre. L’horloge carrée indiquait cinq heures vingt.
Je m’affalai, les bras écartés, sur un canapé de skaï brun. Nerveux, je jouais avec une pochette d’allumettes marquée des lettres ČSD, pour Československé státní dráhy. Son dessin moderniste me fascinait — formes simples, couleurs franches, figures humaines stylisées, sport et jeunesse. Tu me l’offris avec amusement. Ton père travaillait aux chemins de fer de l’État tchécoslovaque.
Ton violon était là. À mi-voix, tu me parlas du conservatoire et de la musique. Tu m’aidas à me relever, puis m’ôtas lentement mon blouson de cuir brun, marchandé dans une médina. Je t’embrassai dans le cou. Je bredouillai, soudain idiot.
Sur un buffet stratifié rouge reposait un pick-up NC 440 au socle plaqué de bois et au capot fumé. Tu posas un vinyle. Jana lut la pochette.
« Dvořák, Romance en fa mineur, opus 11. Josef Suk, Česká filharmonie, Václav Neumann. Supraphon, Rudolfinum, 1980. »
Tu pris ton violon et jouas quelques mesures avec l’enregistrement.
Gêné, j’évoquai Bruxelles et ma famille. Tu haussas les épaules et reposas l’instrument. Ma main resta sous la tienne, sur la table.
Tu dis :
« Pas ça, pas maintenant. »
Jana sourit à demi, posa son verre et disparut derrière la porte de la chambre. Gestes assourdis, vêtements déposés. Lorsque nous la rejoignîmes, elle était couchée, les bras croisés, visiblement impatiente. Elle attendait.
Tu disparus à ton tour, puis revins dévêtue, sûre de toi. Tu portais des bottes de cuir noir aux talons carrés et aux bouts arrondis. Tes cheveux blonds tombaient sur tes épaules. Tu m’ôtas lentement ma chemise et souris. Nous nous couchâmes à trois. J’étais légèrement intimidé ; vous, pas le moins du monde.
La chambre, minuscule, jouxtait le salon-cuisine. Un matelas dur reposait sur un cadre de bois très bas. Une table de nuit, une lampe crue, une armoire. Des murs fleuris brunâtres, des rideaux de nylon orange trop courts. Une affiche de Karel Gott, une publicité Sparta décollée. Une couverture militaire et quelques coussins.
Flottements. Étreintes. Chuchotements. Vers sept heures trente, le sommeil gagna d’abord Jana.
Je sursautai un peu avant onze heures. Ce dimanche à Prague, nous étions allongés tous les trois, moi entre vous deux. Chaleur entremêlée, ta joue sur mon bras, une jambe de Jana sur la mienne. Ma tête était lourde. Tu te levas et revins avec des aspirines grisâtres au goût de fer. Tu me tendis un verre d’eau, un seul verre pour trois.
Dans la cuisine glaciale nous attendait une grande tasse de černá káva. Un liquide noir, épais, amer, préparé à la turque — turecká káva — sans lait ni sucre, avec du marc dans la bouche. La tasse en plastique orange était brûlante. Sur le pick-up, la Romance recommença.
Nous nous rhabillâmes lentement. Tu me prêtas une brosse. Jana rit de mes cheveux ; toi, non. Tu remis ton parfum russe, sucré. Je te regardais.
J’ouvris la fenêtre pour respirer. Vos protestations fusèrent. Une cour intérieure nue, triste.
Je parlai d’aller retrouver Nabil, peut-être devant l’hôtel Jalta. L’ascenseur ne fonctionnait pas. Nous dévalâmes les cinq étages. Ruská était grise. L’Alfa resta là. Une file de tramways approchait ; nous montâmes. Le wagon grinçait dans les tournants vers Nové Město. Quelques arrêts nous conduisirent derrière le Musée national. Sur Legerova et Sokolská, l’embouteillage semblait figé. Trabant beiges, grises, bleu pâle. Volutes d’huile, relents de pétrole. Des visages mécontents qui auraient pu être ceux d’Anvers ou de Gand, mais comme immobilisés. Une jeune femme soufflait au volant ; deux enfants jouaient à l’arrière.
Séquence 5
Dimanche 18 décembre 1988, douze heures trente.
Nabil n’était pas là. Nous l’avions cherché partout sur Václavské náměstí. Tu évoquais la discothèque. Je revoyais la Škoda blanche de la police. Je pensais aux allées et venues de Nabil, à ses promesses d’études. Il changeait des devises aux abords du Jalta et refusait de rentrer en Libye.
« Là-bas, je suis déjà mort ; ici, je flotte encore », me disait-il.
Nabil survivait dans l’interstice. Dans cette ville étrange, je crois que c’était lui que je comprenais le mieux.
L’hôtel Jalta se dressait sur Václavské náměstí avec son décor froid et moderniste, ses marbres et ses nappes amidonnées. À l’heure du déjeuner, nous étions presque seuls sur la véranda surchauffée, exposés derrière les baies vitrées. Le service d’État circulait sur les moquettes gris perle, entre des meubles d’acajou verni et des plantes grasses poussiéreuses. Le Sovetskoye Shampanskoye coulait tiède.
J’essayais de déchiffrer l’étiquette.
Советское шампанское.
Jana et toi leviez votre verre.
Sur un tempo lent, les musiciens en smoking jouaient Le Beau Danube bleu de Strauss sans conviction. Le trio s’animait un peu avec des mélodies soviétiques en version orchestrale. Jana et toi fredonniez Podmoskovnye vechera. Je reconnaissais Les Nuits de Moscou.
Sur notre nappe amidonnée brillait une vaisselle monogrammée. Le jus d’orange, au goût métallique et presque fluorescent, se mêlait à l’ananas en boîte. Ce qui ailleurs aurait été banal prenait ici un air provocateur. Tout était trop, tout débordait.
Notre présence dans l’hôtel demeurait suspecte, mais nous étions solvables. Vous vous amusiez, vous paraissiez joyeuses. Ta tête blonde s’inclinait sur mon épaule. À côté, Jana se refermait ; son visage devenait soucieux.
Des passants marchaient sur Václavské náměstí. Au-delà de la rambarde, des cols usés, des silhouettes courbées, des visages fatigués. Certains parents ralentissaient et leur regard s’attardait sur notre table. Notre abondance paraissait excessive. Nombreux étaient les passants dans le besoin, me disais-tu. Dehors, la pénurie se devinait.
Je m’étonnai de l’indifférence des autres clients, comme s’ils ne voyaient rien. Un malaise montait en moi.
Je décidai de hâter notre départ. À la réception, je payai en devises fortes et laissai un pourboire grotesque. Le serveur murmura un « děkuji » fuyant avant de disparaître. Quand je revins, Jana n’était plus là. Elle était rentrée à Ruská. Tu restais seule avec moi.
Je pris ta main. Nous montâmes dans ma chambre. Mais le marbre autour de nous était trop sombre ; le bois verni portait une odeur de cire mêlée de poussière et de tabac froid. Nous nous couchâmes sans conviction. Nos corps ne s’accordaient pas. Quelque chose ne cadrait plus.
Nous retrouvâmes les bruits sourds de la ville, passâmes devant les portiers raides, puis remontâmes Václavské náměstí, long boulevard en pente. Tu parlais de sauter dans un tramway, mais je refusais de lâcher ta main. Nous marchions lentement, tentant d’étirer le temps. De la rue montaient des relents de gasoil et de charbon.
Près du Musée national, l’heure nous força pourtant à monter dans une rame. Nous retournâmes à Ruská et reprîmes l’Alfa sans remonter à l’appartement.
Séquence 6
Dimanche 18 décembre 1988, quatorze heures trente.
La route de Rozvadov s’étirait, long ruban monotone encombré de poids lourds et de fumées de diesel. Beroun et Rokycany, figées. La traversée de Plzeň industrielle. Grands carrefours déserts, usines noircies, cheminées fumantes un dimanche, immeubles délabrés.
Nous nous arrêtâmes devant une gare sombre, à demi en ruine. Je devais téléphoner. J’hésitai devant un groupe d’ouvriers libyens. Parkas souillés, chaussures trempées, silence lourd. Les visages étaient tirés, les regards fixes. Je crus y lire presque de l’hostilité. Je craignais une altercation. Je te tenais par la main. À l’intérieur, une préposée derrière un comptoir nous cria quelque chose en tchèque. Tu me poussas vers la sortie. Il valait mieux repartir. Nous traversâmes lentement le groupe sans que personne nous adressât la parole.
La police routière nous arrêta. Contrôle des papiers, du véhicule et des devises. Vingt marks pour chaque policier. Ils nous guidèrent jusqu’à la sortie de la ville.
Passé Plzeň, tu respirais plus fort. Je sentais la chaleur de ton corps. Nous attendions la frontière et nous la redoutions. Nous avancions lentement, faisant durer le temps. La campagne évoquait les Ardennes, peut-être le Jura français, mais recouverte d’un voile gris, comme une poussière mystérieuse. Ombre est-européenne, aura de plomb. Nous roulions dans le brouillard. La neige était sale. Dans les villages, les uniformes et les contrôles entretenaient une atmosphère militaire. Hors de la vieille Prague persistait cette crainte de l’incident. Notre silence se brisait par moments en quelques mots allemands.
Tu n’avais pas l’autorisation de sortie qui t’aurait permis de franchir légalement la frontière occidentale. Je tentais pourtant de te convaincre ; tu résistais et serrais mon bras. Tu me parlais de ton père, des douaniers et des soldats de Rozvadov qui s’interposeraient entre nous. Tu étais calme, presque froide. Réalisme socialiste — beau sur les affiches, cruel dans le réel.
Inéluctablement, Rozvadov survint. La route se rétrécit en un couloir de béton, parmi les panneaux en tchèque, les barbelés, les pictogrammes et les projecteurs. Des soldats fumaient, le fusil en bandoulière. Une Škoda barrée VB nous ouvrit la voie jusqu’à la première barrière. Tu gardais mon bras serré. Nous savions l’instant proche. Un militaire approcha, une torche à la main, en uniforme vert sombre et casquette à visière. Le faisceau accrocha ton visage, tes cheveux si blonds.
Puis vint l’embouteillage, une file interminable de camions rangés sur les bas-côtés, leurs roues enfoncées dans la boue depuis des journées entières. La caisse de l’Alfa, basse et discrète, se glissa contre le pare-chocs massif d’un ZIL-130 soviétique. Dans la cabine arrondie bleu pâle, deux hommes nous observaient. De l’autre côté se tenait un IFA W50 est-allemand. Entre ces deux masses, nous restions en partie masqués, enlacés dans le froid et le crépuscule. Une demi-heure, peut-être une heure d’adieux douloureux dans un espace étroit. Nous nous embrassâmes, nous nous touchâmes sous les regards étrangers.
Finalement, Lenka, il te fallut descendre. Tu ne pouvais te risquer plus loin. Tes yeux marron s’illuminèrent un instant, mêlant le défi au regret. Tu me regardas longuement, sans un mot, puis griffonnas quelque chose sur la pochette d’allumettes. C’était ton adieu. Un ordre sec claqua en tchèque. Tu obéis. Tu t’éloignas, silhouette mince entre les projecteurs et les ombres, repoussée vers ton pays. De dos, je te vis marcher entre les camions et rejoindre un bus qui repartait vers Plzeň. Je te regardai jusqu’à la fin.
Je restai seul, le moteur allumé, contraint d’avancer. Une seconde barrière s’ouvrit, grinça, puis se referma derrière moi. Sous les projecteurs, j’avançai le long des guérites, devant les uniformes et sous les cris. On frappait sur le capot ; quelques couronnes et quelques marks changèrent encore de main. Ton absence pesait comme un mur invisible. Au-delà de la frontière brillaient les lumières des stations-service ouest-allemandes. L’Autobahn, la RFA.
Il devait être vingt-deux heures lorsque je franchis la frontière à Waidhaus. Un simple panneau — Bundesrepublik Deutschland. Une odeur de chlorophylle, d’asphalte net.
Séquence 7
Lundi 19 décembre 1988, huit heures.
L’Alfa était méconnaissable à son arrivée à l’aéroport de Zaventem. Neuf cents kilomètres de boue et d’hiver tchèque et ouest-allemand s’étaient incrustés sur la carrosserie. Les vitres étaient rendues opaques par la crasse autoroutière. À l’intérieur, un chaos de canettes de Coca-Cola vides, de paquets de Lucky Strike froissés et de cassettes audio dépareillées. Les mégots et les cendres souillaient jusqu’aux moindres recoins du tableau de bord.
Une jeune collègue, sérieuse dans un tailleur gris strict et des mocassins bleu nuit, grelottait devant l’entrée des départs, une Samsonite à la main. En me voyant descendre, elle éclata de rire et se moqua de mon aspect débraillé comme du véhicule transformé en dépotoir.
Elle me tendit ma valise, où manquait la moitié de ce qu’il fallait. Je l’ouvris, inquiet.
« Quels livres as-tu mis ? C’est qu’on s’ennuie là-bas… »
« Dix Simenon. »
« C’est une blague ? »
Avec une moue amusée, elle les énuméra comme un inventaire de kiosque de gare. Elle commença par Maigret tend un piège et lança le dernier titre comme une gifle — Maigret et la Grande Perche. Elle éclata de rire en me voyant grimacer.
« Je les ai tous lus… »
« J’ai pensé à du cash », ajouta-t-elle.
« Combien ? »
« Les lires ? Tu verras bien. »
Elle me glissa une enveloppe kraft. Je lui tendis les clés de l’Alfa. Ses yeux me traversèrent avec ironie, en guise de bon voyage. Une bise rapide. Elle disparut dans la circulation. Je restai seul, la valise à la main, pris dans le flux impersonnel de Bruxelles-National. Il me restait trente minutes pour rejoindre la porte d’embarquement.
Neuf heures trente, cabine avant d’un Airbus d’Alitalia. Zone fumeurs. Nous survolions les Alpes lombardes. La cabine était surchauffée, imprégnée de café et de parfum Yves Saint Laurent. J’avais la tête lourde, l’esprit flottant — trois heures de mauvais sommeil en deux jours. À côté de moi, un Italien digne, en costume sombre, faisait des gestes lents. Il sortit une CartaSi et régla poliment à l’hôtesse l’achat d’une cravate en soie. Un geste simple, assuré.
Sans réfléchir, je l’imitai. Exaltation soudaine, mimétisme de fatigue ? Je tendis mon Amex, éclat orphelin de Prague. L’hôtesse me sourit mécaniquement. J’achetai presque sans les voir une demi-douzaine de cravates improbables — soies criardes, rayures de club dans des tons beige et turquoise. J’empilai les cellophanes sur mes genoux comme un trophée dérisoire.
L’Italien les observa sans un mot, puis détourna les yeux avec un calme dédaigneux. L’hôtesse repartit vers l’arrière. Ma carte était tombée à mes pieds ; je me contorsionnai pour la ramasser. L’Airbus poursuivait son vol dans la matinée de décembre. L’air était saturé de fumée et de chaleur artificielle. À ma gauche, l’Italien toussait.
Douze heures quarante-cinq. Riviera napolitaine. Au volant d’un break VW blanc loué chez Hertz, je perdis le contrôle sur la strada statale SS145. La pluie avait fait remonter une mince pellicule de graisse, invisible, traîtresse. Je glissai et heurtai un calvaire posé sur un muret de pierres volcaniques. Le moteur était touché. Malgré la carcasse cabossée et fumante, je rebroussai chemin depuis Castellammare di Stabia et parvins à regagner la piazza Garibaldi.
Quatorze heures. Le break blanc s’immobilisa sur le parvis, devant les verrières de Napoli Centrale. Le moteur expira. Une fumée noire s’éleva, colonne démesurée dans le ciel bas de Naples. Autour de moi, les passants s’agglutinèrent, par dizaines, une centaine peut-être. Une foule compacte et silencieuse me cerna comme un tribunal muet. Les visages me fixaient, durs, anonymes. Pas de police. Enfin, une dépanneuse força le cercle. Deux jeunes hommes en descendirent, nerveux, insolents. À chaque carrefour, dans Naples, le chauffeur se signait. La maîtrise de mon sort m’échappait.
Quinze heures. Retour à l’aéroport de Capodichino. Des néons éclairaient le comptoir de Hertz. Aux murs, des affiches défraîchies mettaient en garde contre les vols. Un jeune homme m’accueillit, la chemise blanche trop serrée, une gourmette en or qu’il faisait cliqueter sans cesse. Ses yeux noirs brillaient d’une irritation contenue. Il vérifia mes papiers, tamponna le contrat avec une brutalité discrète, puis me tendit sans un mot les clés d’un autre break blanc. Dans la poche de mon pantalon, ma main serrait la pochette d’allumettes des chemins de fer tchécoslovaques.
Dix-sept heures. Sorrente. Depuis la terrasse de pierre d’une chambre du Bellevue Syrene, j’observais le golfe. Une fois encore, mon épouse s’était éclipsée. Une amie au téléphone, un passage au spa ; je soupçonnais un amant de rencontre. Mon enfant, quatre ans, faisait courir Petit Ours Brun sur la rambarde de la terrasse voisine. Ses éclats de rire étaient fragiles. Sa gouvernante, jeune, vêtue d’une robe à fleurs et d’un gilet assorti, la suivait d’un pas calme. Elle me regarda. Son visage était fermé, ses yeux bleus fixes. Je crus y lire une hostilité dont je ne pouvais nommer la cause.
Le ciel se couvrit. L’air s’assombrit. Les premières gouttes frappèrent la pierre ancienne. Mon enfant lâcha son jouet et courut se mettre à l’abri. La gouvernante la suivit sans un mot. Je restai seul sous la pluie qui commençait à tomber sur le golfe.
Au loin, un hydroptère parti de Naples fendait les eaux grises vers Ischia Porto, traçant deux sillages blancs.
Je retirai la pochette d’allumettes de ma poche et l’ouvris. À l’intérieur, tu avais inscrit :
Lenka Veselá Dvořáková, Ruská 237/211, Praha 10 – Vršovice.
La pluie brouillait toute perspective. La mer et le ciel se confondaient. Capri et Ischia flottaient à peine. Les îles campaniennes, où les jours se trament au fil de l’ennui et du vide, s’effaçaient dans la pâleur de décembre. Comme une délivrance. Sur la table de nuit, les dix Simenon.
Dans ma main, la pochette marquée du sigle ČSD restait à l’abri, sèche, intacte.
Fin
Images: Rencontre sur Krakovska; Avec Nabil dans la discothèque à Zbraslav; séparation à Rozvadov. Compositions numériques originales réalisées partir du texte après analyse par intelligence artificielle.
Musique associée: Henryk Górecki — Symphonie n° 3, op. 36, I.
Lieux et expressions:
- Václavské náměstí — Place Venceslas, centre de Prague.
- Krakovská — Rue perpendiculaire à la place Venceslas.
- Vinohrady — Quartier résidentiel à l’est du centre de Prague.
- Ruská (Praha 10 – Vršovice) — Rue d’habitation où vivent Lenka et Jana.
- Zbraslav — Localité au sud de Prague, lieu de la discothèque.
- Rozvadov — Poste-frontière Tchécoslovaquie/RFA
- Škoda (tchèque) — « Dommage ».
- Pozor ! (tchèque) — « Attention ! ».
- Jdeme pryč (tchèque) — « On s’en va ».
- Sprechen Sie Deutsch ? / Ja, klar, ich rede gern... (allemand) — « Parlez-vous allemand ? / Oui, bien sûr… ».
- ČSD (Československé státní dráhy) — Chemins de fer d’État tchécoslovaques (sigle sur la pochette d’allumettes).
- Sparta — Cigarettes tchécoslovaques.
- Moskovskaya / Stolichnaya — Vodkas soviétiques.
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Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.
