Un caporal entre deux clôtures

Transcription onirique


Un rêve de janvier 2004

C’est le matin.
Le soleil est immobile.
Pas un nuage.

Le désert est couvert de sable clair.
Asie centrale.

Sur la colline se dresse un fort immense, circulaire.
Une prison.

Tout est lumineux.
Le sable est éclatant.

Face à moi, au-delà des murs, la mer.
Un océan d’un bleu très pur.

Je me trouve dans le fort, sur une terrasse.

Des coups de feu éclatent.
Ils viennent de la mer.
Les balles ricochent sur nos murs.

À ma droite, au loin, une butte sombre.
Au-delà commencent les steppes.

Sur la butte, deux clôtures parallèles.
Elles viennent de l’horizon
et s’enfoncent dans la mer.

Entre les deux clôtures se tient le caporal Ivanov,
fusil à la main.
Turkmène de la tribu Teke.
Captif.

Il porte l’uniforme vert brun clair de l’Armée impériale,
dépenaillé,
trop lourd sous le soleil brûlant.

Son visage est couvert de sable.
Les yeux.
La bouche.

Depuis trop longtemps,
il ne dort ni ne mange.
Il fait peine à voir.

Désespéré, en colère,
Ivanov tire sur le fort.
Il réclame de l’aide.
Il attend qu’on vienne.

Je me dirige vers lui.
Je tente de lui parler.
Il refuse de m’entendre.

Ivanov a tout perdu.
Comme son père.
Comme son grand-père.
Tombés au combat.

Il tire toujours.
Il veut la mort du général Skobelev.

Je lui dis que le général a tout perdu lui aussi.

Au fort, personne ne se montre.
Tous savent que Skobelev est visé.
Mais la garde s’inquiète.
Une balle pourrait se perdre.

Je fais face au caporal.
Ivanov pointe son fusil vers moi.

Je lui explique que le général Skobelev n’est plus rien dans le fort.
Malade.
Il ne compte plus.

Il ne peut plus donner la vie.
Il peut seulement faire exécuter celui qui le dérange pendant son sommeil.
C’est le seul droit qu’on laisse à un homme déchu.

Je dis au caporal Ivanov qu’il ne doit rien attendre du général.

Skobelev a perdu ses illusions, sa pitié.
Il ne croit plus aux flatteries.
Il ne croira pas aux siennes.

Je dis aussi que, s’il cesse le feu, je peux tenter d’intercéder.

Ivanov comprend la folie de son geste.
Il pose son arme.

Ce qu’il demande est simple.
Revenir dans le fort.
Comme prisonnier.
Être nourri.
Vivre tranquillement.

Être réintégré dans l’endroit même dont nous l’avons exclu.

Il sait que, sans accord, il sera abattu.
Il mourra seul sur la butte, entre les deux clôtures.

Il accepte que je sois son porte-parole.

Je vais trouver le général Skobelev.
Négocier sera difficile.

Le général sait que ses anciens serviteurs mentent.
C’est lui qui leur a appris à mentir.
Depuis si longtemps
qu’on ne sait plus si l’ordre des choses peut encore changer.

S’il accepte, il faudra convaincre le colonel Chtcherbatov.
C’est le colonel qui détient le pouvoir.

Nous sommes assis à une table, au pied du fort, contre la clôture.
À ma droite, le général Skobelev.
Face à moi, le colonel Chtcherbatov.
À ma gauche, un homme de main du général.

Sur la butte, entre les deux clôtures, le caporal Ivanov attend.
Debout, appuyé sur son fusil.

Il nous regarde.
Il sait que son sort est en jeu.

Le général Skobelev hésite,
puis ordonne de payer le colonel.

Le colonel accepte l’argent.
L’homme de main le compte, lentement,
sans lever les yeux.

Il remet au général une liasse de billets,
destinée au colonel Chtcherbatov.

Le caporal Ivanov proteste.
Il voudrait recevoir un billet.

C’est impossible.

Le caporal Ivanov ne sera pas libéré.

Nous l’oublions.
Le monde reprend son cours.

Fin

Image: armée impériale russe en Asie centrale, le général Skobelev, le colonel Chtcherbatov, un homme de main du général. Sur la butte, entre les deux clôtures, le caporal Ivanov attend.

Note de contexte — Le récit s’inscrit dans l’arrière-plan des campagnes menées par l’Empire russe en Asie centrale après 1881, notamment autour de la prise de Geok-Tepe. Il ne renvoie pas à un épisode historique précis, mais reprend certains éléments de ce contexte — violence militaire, domination impériale, exclusion — dans une construction de nature onirique.

© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.

Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.