Effet à l’encaissement

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(Nouvelle version)

1.

Un jeudi de septembre, je me réveillai à l’hôtel Mont Blanc, mon hébergement habituel lorsque je travaillais à Genève. Les cernes sous mes yeux trahissaient une nuit sans repos. Chacun de mes mouvements exigeait un effort.

Situé dans le quartier des quais, sur la rade, mon refuge offrait confort et calme. Son aménagement mêlait ancien et moderne dans des tons jaunes et beiges. Accoudée au balcon, les épaules tendues, j’observais le lac et la ville.

Mon attention glissa vers le quai. Des promeneurs déambulaient entre le débarcadère et la jetée des Pâquis. Le calme aérien de ce matin-là paraissait immuable.

Perdue dans mes pensées, je suivais une navette des Mouettes Genevoises lorsqu’au-delà du quai de Cologny, les nuages s’amoncelèrent. Un orage se rapprochait du Léman.

Après un petit-déjeuner rapide, je préparai ma réunion de neuf heures. Quai du Cheval-Blanc, à Carouge, des clients mécontents m’attendaient. Une chaîne de supermarchés contestait mes prestations logistiques. Je relus mes arguments. Aucun ne me parut suffisant.

Soudain, le tonnerre gronda. Mon téléphone sonna. Le numéro d’un banquier s’afficha sur l’écran.

Mon cœur s’emballa.

« C’était à prévoir… » me dis-je.

Le sous-directeur qui suivait mon entreprise était en ligne. Je me redressai. Il connaissait son métier sur le bout des doigts.

S’il reconnaissait mes audaces d’autrefois, ma situation présente le préoccupait. Au-delà de nos antagonismes, il ne m’était pas antipathique. Je savais qu’il ne se manifestait jamais sans instruction. S’il m’appelait ce matin, c’était à la suite des inquiétudes de ses supérieurs.

La banque, confiante et accommodante à l’ordinaire, s’émouvait de l’état de mes comptes. Une première depuis le début de notre collaboration.

« Nous descendons, nous nous enfonçons… Partout et sur tous les comptes… Nous plongeons même ! » s’exclama-t-il, avant d’ajouter :

« Depuis juillet, le volume de vos entrées a dramatiquement chuté. Pourtant, l’argent sort à un rythme soutenu. Quand comptez-vous mettre un terme à cette hémorragie ? Je vous questionne avec insistance, Madame Van Acker. »

Je n’ignorais rien de tout cela. Depuis plus de deux mois, l’étiage de mes comptes m’inquiétait. Avec l’effondrement des ventes cet été, les risques se multipliaient. Embarrassée, je demeurai coite. Les nouvelles étaient exécrables. Je n’avais rien de rassurant à lui opposer.

« L’été prend fin. Nous entamons la saison automne-hiver. Les affaires reprennent », bredouillai-je.

Le sous-directeur, sur un ton sec :

« Vous n’ignorez pas que, ce jeudi, l’Ambrosiano Veneto de Milan présente un effet à l’encaissement. Je lis un montant pour le moins considérable. »

Il poursuivit :

« Voilà une traite qui débitera votre compte bien au-delà de son disponible. En êtes-vous consciente, Madame Van Acker ? »

Nouveau silence.

Un refus de la banque aurait ébranlé mon crédit et précipité ma chute. Je demeurai interdite.

« Avez-vous une solution ? » me demanda-t-il.

Sans réponse de ma part, il poursuivit :

« Cette fois encore, la banque liquidera votre traite, Madame Van Acker. Mais je dois vous l’avouer, nous commençons à avoir le tournis. »

Au-dehors, le ciel s’était noirci. Il pleuvait à verse.

La voix du banquier se tut. Je n’entendis plus que la pluie frapper la balustrade.

« Je vous écoute, Madame Van Acker », insista-t-il.

Suivirent à nouveau quelques instants de silence.

Je me redressai et, sur un ton sérieux qui pouvait encore faire son effet, je confirmai qu’octobre connaîtrait la reprise des activités.

« Nous sommes en ordre de bataille, prêts pour l’automne. J’ai la situation bien en main. Sommes-nous d’accord ? »

Je feignais l’assurance.

Un léger soupir me parvint.

« C’est ce que je souhaitais entendre. Nous patientons, Madame Van Acker. Nous examinerons tout cela ensemble à la fin du mois. »

Je savais combien la situation était compromise. Le contrôle des événements m’échappait presque entièrement. J’ignorais de quoi octobre serait fait. Je ne pouvais négliger un tel signal.

Le temps d’une brève nuit d’hôtel, j’avais tenu mes problèmes à distance. L’appel venait de les ramener dans la chambre.

L’inquiétude me nouait le ventre. Le dossier des clients mécontents demeura ouvert sur la table. Je ne parvenais plus à en suivre les lignes.

À neuf heures, pourtant, ils m’attendaient.

2.

L’orage à présent faisait rage.

Mes documents rassemblés, je quittai ma chambre pour le lobby de l’hôtel. Après quelques instructions laissées à la réception, je fis quelques pas sur le quai du Mont-Blanc. Monsieur Fernand, le chasseur, me glissa un mot réconfortant.

Il héla un taxi.

Sous les rafales de vent, j’affrontai un déluge jusqu’au quartier des Acacias. Pressée, sans saluer personne, je passai par mon bureau. En vue de ma réunion, je récupérai quelques documents.

Je me sentais étrangère à mon espace de travail comme à la ville tout entière. Ce nœud dans mon estomac ne se déliait pas.

Par la fenêtre, j’observais la route des Jeunes disparaître sous des torrents d’eau. Je ne distinguais plus le quartier de la Jonction. Au-delà de la place de l’Étoile, un éclair lacéra la route du Grand-Lancy. Sur l’esplanade de Pont-Rouge, entre port franc et gare des marchandises, les poids lourds de mon transporteur attendaient. Face aux locaux de l’agent en douane, leur stationnement silencieux avait quelque chose d’insolite.

Je restai devant la fenêtre.

Que faisais-je dans cet endroit, si loin de chez moi ?

Mes dossiers sous le bras, évitant les ascenseurs, je m’échappai par l’escalier de service. Il pleuvait toujours à verse. Dans le faubourg, les bureaux des clients m’attendaient à deux pas. Un parapluie en main, je rejoignis le quai du Cheval-Blanc. D’un pas lourd, je foulai les pavés glissants.

Les yeux rivés sur mes bottines trempées, j’avançais le dos voûté. Mes dossiers pesaient sous mon bras. Je pressai le pas, me portant au-devant de mes tracas.

Sur une rive de l’Arve, des débats commencèrent dans les locaux d’une centrale d’achat.

Des problèmes logistiques contrariaient un directeur des achats. Une responsable d’exploitation invoquait son expérience à chacune de ses remarques et me tenait en respect. On me reprochait la gestion calamiteuse des rayons de supermarchés.

Je ne parvenais pas à comprendre. Qu’attendait-on de moi ? J’argumentais au hasard.

La femme m’interrompit net. Dehors, un coup de tonnerre retentit, suivi d’un éclair zébrant le ciel de Carouge.

« À vous entendre, Madame Van Acker, on pourrait penser que tout va bien. La situation est tout autre, vous ne l’ignorez pas. »

La remarque tomba tel un couperet. Son irritation déjà ancienne me parut tourner au mépris.

« Vous êtes toujours avec nous, Madame Van Acker ? Peut-être rêvez-vous à nouveau ? »

La réplique fut cinglante. Mes mains s’agitèrent parmi les dossiers.

« Je ne m’explique pas vos griefs, Madame », risquai-je.

Désemparée, je me lançai dans une explication aux mots malheureux :

« Voici mon dernier rapport opérationnel. Chez vous, tout est en ordre. La gestion de vos rayons est conforme à vos instructions. En théorie, tout va bien. »

La responsable d’exploitation me dévisageait. Un sourire se dessinait sur ses lèvres.

« Ce n’est pas de la théorie que j’attends de vous, Madame Van Acker. C’est pour de la pratique que nous vous payons. »

Ces paroles, si nettes, furent cruelles. Je vacillais.

Cherchant une issue, je me hasardai dans des subtilités techniques. Mes justifications se révélèrent inopérantes.

La femme m’interrompit à nouveau :

« Décidément, je ne vous suis pas du tout, Madame Van Acker. Vous savez ce que nous allons faire ? Partons sur-le-champ visiter nos magasins. Vous constaterez sur place ce qui ne fonctionne pas. »

Elle se leva brusquement puis m’enjoignit d’en faire autant. Escortées par le directeur, nous quittâmes aussitôt le quai du Cheval-Blanc.

Sur un parking, un gardien épingla un badge au revers de mon imperméable. On me pria de prendre place à l’avant d’une Renault Safrane. La responsable d’exploitation prit le volant, le directeur s’assit à l’arrière.

Nous parcourûmes le canton de Genève. À marche forcée, nous gagnâmes le centre commercial Balexert. Nous déambulâmes dans les allées de l’hypermarché. Nous examinâmes chaque linéaire, chaque tête de gondole.

À mesure que les rayonnages se dressaient face à moi, les crémaillères pénétraient ma chair.

Les picots me transperçaient les viscères.

Chaque étagère mal ordonnée sonnait comme le tonnerre.

Sous les néons bourdonnants, au terme de la tournée, ma vue se troublait.

De retour au quai, une lassitude s’empara de moi. Lors d’un ultime échange, je consentis à des concessions commerciales sous forme d’onéreuses promotions de rentrée. Des engagements si ambitieux que je doutais de ma capacité à les honorer.

Mes interlocuteurs accueillirent mes promesses avec circonspection. Je surpris leur aparté. Ils se contentaient, semblait-il, d’en voir s’accomplir la moitié. Leur mécontentement s’apaisa.

À défaut de lucidité, je retrouvai une illusion de tranquillité.

3.

L’atmosphère querelleuse se dissipa à la Brasserie de la Bourse de Carouge. Assise face à mes clients, je peinais à avaler mon repas. La salle était bien trop bruyante pour moi.

La foudre claqua soudain entre les nuages.

À nouveau, mon portable sonna.

Je pris un appel de l’usine. Mon fournisseur était hors de lui. Ses protestations, cinglantes, me déchirèrent presque les tympans. Contrairement à ce que m’avait assuré le sous-directeur le matin même, la banque venait de suspendre le paiement de ma traite.

L’industriel, d’une voix glaciale, m’assena une leçon de gestion financière. Derrière lui, j’entendais son comptable vociférer. Leur insistance ne laissait aucun doute sur la méfiance que je leur inspirais. Des précisions sur mes finances furent exigées. J’étais sidérée. Je balbutiai une justification fort peu convaincante.

« Décidément, tu n’as aucun don de commercialista », conclut cet Italien avant de me raccrocher au nez.

Le téléphone à peine raccroché, je croisai le regard de mes deux clients.

Ils avaient entendu.

Une hésitation, chargée de suspicion, s’installa.

Disparaître m’apparut comme la seule issue.

Sous quelque prétexte, je mis un terme au déjeuner.

Je m’éclipsai sans demander mon reste.

Je ne savais que faire de moi-même. Je montai dans le premier tramway. Mon monde, déjà fragile, se défaisait davantage. La mélancolie où je m’étais abandonnée, douleur presque confortable, volait en éclats.

J’errai sans but dans les rues basses. Le temps et l’espace avaient disparu. Je me traînai dans les rues du Rhône et du Marché, puis m’égarai rue d’Enfer et rue du Purgatoire. Place du Molard, parmi la foule qui s’égayait devant les vitrines du Grand Passage, je tentai de reprendre le fil de mes pensées.

Pont du Mont-Blanc, les drapeaux de la Suisse et du canton battaient sous la pluie et le vent. De la demi-aigle du Saint-Empire à la clé d’or de l’évêché de Genève, je tanguai entre deux choix. Affronter l’évidence au bureau ? Poursuivre vers mon abri de l’hôtel ?

Monsieur Fernand m’aida à regagner ma chambre.

Ma retraite avait un goût d’échec.

4.

En fin d’après-midi, je gagnai l’aéroport. Retardé par l’orage, mon vol Swissair ne quitta Genève que tard dans la soirée.

Peu après une heure du matin, un taxi m’emmena de l’aéroport de Bruxelles vers la côte flamande. À ma demande, le chauffeur me déposa sur la plage déserte de Zeebrugge.

L’écran de mon cellulaire hésitait entre les réseaux belge et néerlandais. Il était deux heures trente. Un brouillard dense enveloppait le terminal maritime. On ne distinguait pas à deux mètres.

Guidée par le ressac et le murmure des vagues, je marchai sans but sur la plage. Les seules traces humaines étaient celles de mes pas dans le sable humide.

Le stress de la journée me laissait exsangue. Dans la désolation de Zeebrugge, je rejoignis le taxi qui m’attendait au coin de la digue et de la rue Saint-Thomas-More. Après avoir nettoyé mes bottes, je les déposai dans le coffre.

Le chauffeur reprit la route vers la frontière néerlandaise. Nous longeâmes la côte en direction de Knokke. Passés les abords de la capitainerie et du complexe portuaire, le pont mobile du canal Baudouin s’abaissa devant nous dans un fracas d’acier. Au-delà des ombres de Heist-sur-Mer, un chapelet de villas minérales s’égrena à Duinbergen.

Avenue du Zwin, je retrouvai mon domicile. Tapissée d’embruns nocturnes, la plage du Zoute m’offrit un refuge, un répit glacé, une tristesse.

Images: La narratrice seule sur la plage de Zeebrugge, ses pas derrière elle et le port presque effacé par le brouillard; Genève, la narratrice sur le quai du Mont-Blanc — Créations numériques originales sur la base du texte, assistées de l’intelligence artificielle.

Musique associée: Monsieur de Sainte-Colombe, Concerts à deux violes esgales.

© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.

Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.