Genève, les oiseaux
Transcription onirique
Un rêve de 2021
Le taxi me laisse.
D’acier noir,
une portière claque.
Le lac est gris,
large,
de tôle froide.
Absence droite
dans un ciel bas,
déchirée par le vent,
comme une blessure
plantée en moi.
Un goéland gris et blanc.
Puis deux.
Leur cri sur la rade.
La fin d’une époque
me poursuit sans bruit
jusque dans la poche intérieure
de mon manteau.
Je marche.
Mais la ville ne me regarde pas.
Rue du Rhône.
Rue Basse.
Montres derrière les vitrines.
Heures intactes.
Le fleuve tire son eau verte.
Fenêtres hautes.
Confort calme
qui ne dit rien.
Saphir en étalage.
Jour minéral.
Ce temps n’est plus mien.
Genève.
Jardin Anglais.
Elle ne m’aidera pas.
Les massifs sont morts.
L’horloge sous l’hiver,
photographiée par personne,
cadran sans consolation.
La ville ne bouge pas
pendant que tout cède.
Je poursuis vers les Eaux-Vives.
Les platanes alignés
séparent mes pas.
Barrières rouges et blanches.
Les Mouettes genevoises
restent à quai,
jaunes et rouges,
là où les bateaux attendent
en cale sèche.
Coques blanches.
Hélices mortes.
Le vent tourne.
Voiliers rangés,
ficelés.
Je pourrais sonner.
Dire mon nom.
Mon pas freine.
Je ne le fais pas.
Je reste avec ma colère,
sans force.
Les rails brillent.
Les trams frottent le froid.
Vers la place de Neuve,
son rectangle sévère.
Le Grand Théâtre,
ses miroirs
où les morts chantent.
Ixelles,
quartier Brugmann.
Elle sort d’une voiture,
comme on sort d’une vie.
Son visage a vieilli.
Elle ne me voit pas.
Elle ne m’entend pas.
Des pigeons ramiers
remuent sur les corniches.
Un merle noir
saute près d’une roue.
Deux chats tigrés,
les yeux grands ouverts,
sous la voiture.
Avenue Molière,
peut-être Franz Merjay
ou Mignot-Delstanche.
Des carrefours exacts.
Des angles nets.
Des façades propres.
Je suis perdu.
Genève.
Parc des Bastions.
Il n’est pas un refuge.
Comme une grande pièce ouverte,
ancienne,
un centre.
Les arbres sont noirs.
Les graviers craquent.
Le banc garde l’eau froide.
Ses échiquiers muets.
Ces mains absentes.
Et ce Mur des Réformateurs,
comme une pierre de sentence.
Je m’arrête.
J’ai froid
au Kiosque des Bastions.
Sur sa terrasse immense,
ma table est sous les arbres,
les chaises rangées.
Il fait mauvais.
J’attends au bar-restaurant,
dans l’air de février,
un air de promesse.
Odeur de pluie
sur les manteaux.
Un kiosque
où l’absence
se tient tout entière.
Un enfant traverse le parc
avec un bonnet rouge.
Sa mère tient
un parapluie fermé.
La vie passe.
Elle ne me retient pas.
Je suis au Kiosque.
Elle ne vient pas
ce vendredi de février.
Notre Mövenpick n’est plus là,
même si son ombre demeure.
La rue du Rhône.
Notre place de la Fusterie.
Ce rouge des années quatre-vingt.
Coupes glacées.
Sucre froid.
Nos rendez-vous abîmés,
le temps les a déplacés.
D’autres mains se posent à présent.
D’autres cartes glissent
sur d’autres terminaux.
Les passants passent.
Ixelles,
place Brugmann.
Je pourrais ouvrir sa fenêtre.
Pousser sa porte.
Lâcher des pigeons, des perruches
et des corneilles dans son appartement.
Je pourrais couvrir ses fauteuils.
Salir les rideaux.
Poser des plumes sur son lit.
Je ne le fais pas.
Je reste avec ma colère sans force.
Avenue Molière, Ixelles.
Je la cherche chez moi.
Un salon sombre.
Des couloirs en trop
que je ne connais pas.
Une chambre sans lit,
où la bibliothèque est noire.
Je l’appelle en vain.
Battements d’ailes
derrière une porte.
La pièce est envahie
par des pigeons gris,
des moineaux affolés,
une corneille noire
sur le dossier d’un fauteuil,
deux perruches vertes
dans une lumière sale.
La fenêtre est ouverte.
Ils sont doux,
mais trop nombreux.
Deux chats restent dans mon rêve.
L’un gris,
l’autre roux,
une tache blanche sous le cou.
Ils savent
où me trouver.
Je pense les garder.
Les chats.
Les oiseaux.
Tout ce qui est entré
par l’ouverture d’une faute.
Leurs yeux noirs
ne m’accusent pas.
Il n’y a plus d’appartement.
Plus de voiture.
Plus sa bouche.
Il y a les montagnes du Valais,
immenses,
dans un ciel pur.
Et sur les sommets,
des oiseaux.
Dans Genève,
les goélands gris et blancs
tournent au-dessus de la rade.
Au Kiosque des Bastions,
la terrasse demeure.
Avenue Molière,
elle regarde Brugmann.
Le Valais blanchit
sous les cris.
Il ne reste
qu’un froid très clair
et mes mains vides,
dans cette ville intacte
où rien ne demeure
de ce qui ne revient pas.
Images : Vision onirique de la place George Brugmann à Ixelles, envahie d’oiseaux. Rade de Genève — Compositions numériques originales réalisées à partir du texte, avec l’assistance de l’intelligence artificielle.
Musique associée: Franz Schubert — Winterreise, D. 911: No. 15, “Die Krähe”.
© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.
Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.
