Bruxelles sans garantie

Transcription onirique

Rêve de 2022

1

Ce soir, je progresse à pas d’homme dans une rue.

Je conduis une voiture que j’avais abandonnée voilà longtemps.
Dix ans, peut-être davantage.
M’appartient-elle encore ?
Elle vient d’un passé que j’appréhende avec difficulté.

J’aperçois un café bruxellois.
Il s’en dégage une violence contenue.
Aucun éclat.
Une colère populaire, diffuse, compacte.

Je me souviens que je viens de déposer mon enfant chez l’orthophoniste.
Ce souvenir produit en moi un effet de décalage.
Comme si quelque chose ne coïncidait pas.

2

J’entre dans un car wash.

Je dois y régler une affaire dont la nature m’échappe.
Je sais seulement que j’y suis engagé.

Autour de moi, plusieurs emplacements restent libres,
faute de voitures.

Un laveur s’affaire près des machines.
Il ne me regarde pas.
Ses gestes sont précis, mais hésitants.

Je comprends qu’il cumule deux activités.
Ici, le lavage mécanique.
Ailleurs, l’orthophonie.

Je suppose qu’il est le praticien chez qui j’ai déposé mon enfant.
Il me voit et se crispe.
Sa double activité n’y est sans doute pas étrangère.

Une vibration traverse l’intérieur du car wash.
Le laveur retient son souffle.

Un lieu de cette sorte ne se réduit pas à son équipement.
La fragilité y affleure toujours quelque part.
Le car wash me paraît délabré.

Des chocs récents marquent d’ailleurs les carrosseries.
Et l’état mécanique des véhicules, lui aussi, me paraît incertain.

3

Un haut-parleur grésille.
Il annonce le moment de laver le véhicule suivant.

Un homme au volant s’avance.
La cinquantaine.
Dans une petite voiture blanche.
Une blancheur clinique.
Presque une voiture de dentiste.

Il tente de prendre ma place.
Je m’impose.

Ici, si l’on ne défend pas sa position, elle est prise.

Dans sa voiture blanche, l’homme recule.

4

Je lave ma voiture.

Un pneu est usé jusqu’à la trame.
Continuer à rouler serait dangereux.
Il faut le remplacer.

Un camion de ravitaillement quitte le magasin d’en face.
Là se trouve le marchand de voitures.
Je pense à lui avec confiance.

5

Un homme me fixe.

Son regard est oblique.
Sa grimace, presque injurieuse.

Il dégage une brutalité sourde, refoulée.
Une volonté d’emprise.

Je reconnais le marchand de voitures.
Je perçois une tension diffuse.

Je sais mon enfant chez l’orthophoniste.
Mais, dans mon esprit, son cabinet et le car wash se superposent.

6

Dans l’arrière-boutique, près de l’atelier, le marchand d’une trentaine d’années tourne autour de mon véhicule.

Il se comporte en propriétaire.
Gestes assurés.

Cela m’inquiète.

Je ne distingue jamais clairement où commence ce qui m’appartient.
Ce qui est à moi me paraît toujours exposé.

Je dois poser une limite.

Cette voiture est la mienne.
Son sort ne relève que de moi.
Personne ne décidera à ma place.

Je crains pourtant qu’on ne la revende sans mon accord.
Qu’on m’en dépossède.

Il me faudrait alors entrer en conflit avec cet homme.
J’en sortirais sans doute vainqueur.
Mais au prix de quel déchaînement ?

La violence me submergerait.
Que faire de ce pouvoir de destruction ?

Ce n’est pas la défaite qui m’effraie.
C’est la colère que je sens en moi.

7

Le marchand veut prendre mon véhicule en charge.
Je ne suis pas convaincu.

Je constate de la rouille sur le flanc arrière.
Elle est incrustée.
Sérieuse.

Pour conserver la voiture, il faudrait restaurer toute la carrosserie.
La repeindre entièrement.

Mais le métal est déjà atteint.
Le processus est irréversible.
Une corrosion lente.

Je ne dispose d’aucun moyen de me préserver du temps.

La seule solution serait de mettre le véhicule à la casse.

Cette option me paraît cohérente.
D’une certaine manière, acceptable.

Sa mise en œuvre ne serait pas simple.
Mais, si je décidais d’agir, je pourrais mener l’affaire jusqu’à son terme.

8

Le marchand de voitures se lance dans une explication,
lorsqu’un autre homme intervient.

Plus jeune.
Plus abrupt.
Plus violent encore.

La pression monte.

Je porte la main à ma poche.
J’en sors une liasse où se mêlent des coupures de cinquante et de deux cents euros.
Je compte dix mille euros.
Je les lui remets.

Avec le marchand de voitures, il s’en va vers son bureau.
Je suis débarrassé des deux.

9

Un doute persiste.

Je constate que, presque toujours, deux faits se répètent.

Je me trompe d’abord dans mes déplacements.
Je choisis mal le moment, la direction.

Les autres, ensuite, sont plus malhonnêtes que moi.
Ils emportent plus que leur part.

Ce double constat nourrit en moi une tension permanente.

Je décide de vérifier moi-même l’état de la carrosserie.
Je traverse le hall du car wash.

Ma perception se modifie soudain.
Je fais face à la voiture.
Je contrôle l’aile, le pare-chocs, les portières.
J’impose ma présence.

Le laveur-orthophoniste, le marchand de voitures, l’homme plus jeune, ainsi qu’une femme associée à l’orthophoniste, sont tous réunis.

Dans une telle configuration, ma place est nécessairement menacée.

À nouveau, je sens monter ma colère.
Je m’éloigne pour ne pas exploser.

Pourtant, je m’arrête et leur dis qu’ils auront tous affaire à moi.

Un conflit est désormais engagé.
Je suis prêt.

La honte me saisit.

Honte d’avoir menacé.
Honte de cette tension en moi.

Je me sens alourdi par un manque.

Ces images en moi me viennent de si loin.

Je quitte le car wash en marche arrière.

Je me sens soulagé.
Mais la tension demeure.

Fin

Image: mauvaise rencontre dans un car wash de Bruxelles — Composition numérique originale réalisée à partir du texte, avec l’assistance de l’intelligence artificielle.

© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.

Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire, à l’exil intérieur et à une lucidité sans consolation.