Un garçon ouvre la porte à deux hommes coiffés de chapeaux, dont l’un porte une serviette et des documents.

Histoire de l’Ours qui parlait

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Sommaire

Prologue — 1. Un monde vacillant — 2. Ma capture — 3. Captivité — 4. Ma vie à Naples — 5. Premiers déboires — 6. Trahisons et perfidies — 7. Ma fuite au Levant — 8. La place de l’absent — 9. Mon retour à Naples — 10. Chute et ruine — 11. Abandon et humiliation — 12. Le devin — 13. Exil — 14. Réhabilitation — 15. Les trois navires de Pouzzoles — 16. Épilogue

Prologue.

Une bande originale, un CD acheté au centre commercial Balexert, tournait en boucle dans l’autoradio. Cordes tendues, chœurs sombres, la mélodie m’enveloppait, grave, austère. Je voyais la Rome antique, grande, héroïque, peut-être déjà déclinante, lassée d’elle-même.

Je n’imaginais pas que la nuit qui était tombée me projetterait trente ans en arrière. C’était un soir d’hiver en Suisse romande, par un froid qui transperçait. Quittant Genève, l’autoroute ouvrait une tranchée grise dans un relief de neige. Monts blanchis, vignes pétrifiées, ciel bas sans étoiles. Rien ne bougeait. J’étais enfin seul. Après une journée de travail sous tension, de paroles biaisées et de stratégies sous contrainte, je fuyais, je me réfugiais à Montreux.

Pris dans l’écheveau des affaires, ce jour-là en ville, j’avais sollicité sans réserve mes capacités nerveuses, mes ressources cognitives. Je me sentais sur les genoux. Anéanti, j’espérais bientôt dormir. En réalité, je somnolais déjà. Je conduisais dans un état de veille effondrée. Porté par la musique du film que je venais de visionner — une Rome impériale aux dehors baroques — j’égrenais comme par cœur un chapelet de localités vaudoises. J’aspirais au silence d’une chambre d’hôtel, à un peu de sécurité, et surtout à l’oubli.

Au moment de monter dans l’avion, j’avais hésité. Je n’avais pas la conviction nécessaire pour rentrer chez moi. J’avais choisi — par paresse, par facilité sans doute — de flâner chez les libraires, puis d’aller voir ce qu’on jouait au multiplex de Balexert.

La mélodie prolongeait les scènes violentes du film, les visages durs, les gestes martiaux. Surgissaient plaines et forêts danubiennes, effrayantes au-delà du limes. Noyée dans la brume, Rome s’enfermait dans une guerre d’usure. Les légions, piétinant sous l’hiver d’Orient, se maintenaient sans conquérir. Paralysé par l’état de siège, l’ordre impérial ne se perpétuait plus que par inertie.

Chez un bouquiniste de la vieille ville, j’avais acheté une plaquette de 1870, imprimée à Paris, intitulée La Faillite chez les Romains, étude historique de L.-A. de Montluc, avocat à la cour.

Les notes de musique tournaient en boucle. Elles se confondaient avec le paysage qui m’accompagnait. Je devinais ces hauteurs au-delà du Léman. Je sentais la masse muette de la Suisse.

Une salade composée, avalée au restaurant Migros de Balexert, ne passait pas. Une gêne physique orientait peut-être mon esprit. Je songeais à la disparition de Marc Aurèle, à la pensée stoïcienne et à une certaine morale qui avaient persisté. Le pouvoir passait aux mains de Commode. Les légions contenaient les frontières. Je me souvenais de mes leçons de droit romain. Les institutions se maintenaient, pérennes en apparence.

Mais aux marges, des conflits épuisants avec le monde barbare s’installaient. L’expansion était achevée. L’Empire livrait sa puissance au spectacle. L’Occident se modifiait sans rupture sensible. L’histoire portait le germe de l’effondrement à venir.

La descente sur Montreux commença après la courbe de La Tour-de-Peilz. La route s’inclina doucement vers le lac. En contrebas, la ville se dévoilait par fragments. Foyers discrets, façades voilées d’ombre, reflets fuyants sur l’eau noire. L’hiver rendait la nuit plus nette. Le Léman s’étirait, opaque et sans éclat.

J’avais quitté l’A9 et je descendais par l’avenue Claude-Nobs, puis par celle des Alpes. Des rues quasi désertes. Quelques silhouettes se pressaient dans des manteaux ternes, têtes baissées. Les palmiers sur les quais, pétrifiés de gel, ne paraissaient plus terrestres.

Je longeai la rive par l’avenue Nestlé. Les façades des hôtels se succédaient, imposantes, silencieuses. Puis le Montreux Palace apparut, symétrique, d’une élégance fin de siècle. Je ralentis.

Il était vingt-deux heures lorsque je coupai le moteur de la Volkswagen louée à Genève. Le voiturier ouvrit la portière sans un mot. Je lui tendis les clés. Je déclinai l’aide du chasseur et du bagagiste. Je tirai moi-même mes bagages. La violence éprouvée en journée s’effaçait derrière moi.

Je franchis les portes vitrées. Plafonds hauts, marbres clairs, tapis épais étouffant mes pas. Quelques voix basses à la réception. Sous les regards surpris, je fis glisser ma valise sur le sol poli.

Seules deux suites restaient disponibles. L’hôtel les proposait en surclassement. J’insistai pour pousser moi-même le chariot à bagages. Je ne m’en remettais ni au personnel de l’hôtel ni au service d’étage.

Ma chambre offrait une vue dégagée. Le balcon enneigé accentuait la sensation d’un refuge. Les sommets se dissolvaient dans un éther obscur. Les eaux allaient et venaient — ressac tranquille. Au loin, un bateau à aubes dérivait dans l’obscurité, les feux d’une fête privée à son bord.

Vingt-deux heures trente passées. Je verrouillai la porte, tirai les rideaux.

Le barillet d’une serrure tourna sans résistance. Ma valise s’ouvrit dans un léger grincement. J’avais en main un manuscrit, relié d’un cuir légèrement bruni. Un voile de poussière. J’éternuai, puis déposai l’objet sur le bureau. Je l’ouvris.

Journal de l’année 1970. L’auteur en était ma mère. Je commandai un repas. Puis je lus. Longtemps.

Décembre de l’année 2000, le texte me livra son secret en une nuit. Chronique d’un drame survenu trente ans plus tôt. La chute d’un père. La faillite d’une industrie familiale. Une ruine avant tout intime. Tout cela était déjà, sous mes yeux, depuis toujours.

Je refermai le volume au matin. Réminiscences d’enfance, jugements familiaux mêlés aux images persistantes d’un Empire qui se maintenait dans ses formes tandis que son principe se délitait. Deux récits se répondaient. J’avais jusqu’alors refusé d’entendre et de voir.

Le confort de mon hébergement m’enveloppait. Le remous du lac de Genève montait faiblement jusqu’à moi. La fatigue prenait le dessus. Mes pensées se brouillèrent. Je sombrai peu à peu dans le sommeil. C’est en rêve que j’allais comprendre.

Je m’endormis. Un long songe m’emporta au loin de moi-même, dans la mémoire d’un monde ancien. Là où la puissance romaine se heurtait aux marges septentrionales de l’Empire.

1.

Un monde vacillant.

Dans les dernières décennies de la présence romaine au nord du Danube, la Dacie n’était plus qu’une province disputée. Aux confins de l’Empire, Goths, Sarmates et Carpes harcelaient les frontières. Les camps vivaient dans l’alerte, les routes n’étaient plus sûres, et Rome, minée par des crises internes, peinait à maintenir son emprise sur cette terre lointaine. Déjà se préparait l’abandon. Bientôt, les légions se replieraient vers la Mésie, laissant derrière elles une province à jamais perdue.

C’est dans ce monde abandonné à la guerre et au déclin qu’un cruel destin me jeta. La contrée tout entière était livrée au désordre des armes. Partout, la puissance impériale vacillait. Bientôt, je fus moi-même frappé d’un sortilège. Mon esprit demeura celui d’une créature humaine, mais mon corps, lui, se transforma. En un instant, je me retrouvai logé dans la chair d’un grand mammifère, lourd et sauvage. Une épaisse toison brune recouvrait mon être. Je m’étais mué en jeune ours mâle, effrayant plantigrade des Carpates.

Les humains s’entretuaient autour de moi. J’errais dans les forêts primordiales de Roumanie, étranger aux conflits qui dévoraient ce monde. Vint un matin semblable aux autres, où ma vie animale bascula. Je fus cerné par un groupe de chasseurs et de soldats, aussi effrayés que moi. Face à ma résistance, les hommes agitaient leurs filets, brandissaient leurs pila et leurs hastae, lances robustes conçues pour cerner les grands fauves. Saisis de peur ou d’orgueil, les Romains hurlaient, aveuglés par leur instinct de domination. Je les sentais prêts à frapper, à m’asséner le coup fatal.

2.

Ma capture.

Je dus fuir, fuir sans relâche. Mes pattes martelaient le sol détrempé avec une précipitation désespérée, chaque battement de mon cœur résonnant comme le tonnerre. L’effroi m’étranglait. Ma fuite ne connaissait ni direction ni espoirs. Malgré mes efforts, mes forces m’abandonnèrent bientôt. Mes muscles tendus brûlaient d’un feu cruel. Chaque souffle scandait ma lutte, chaque pas, mon sursis. L’idée de renoncer, de me laisser prendre me glaçait plus que la mort. Je refusais de trahir ma nature. Je voulais vivre libre.

Le sol se déroba soudain sous mes pattes alors que je galopais en pleine course. Je tombai brutalement dans une fosse creusée par les chasseurs. J’essayai en vain de me relever, de grimper. Des voix résolues s’élevèrent, violentes, partout au-dessus de moi. Mes rugissements se mêlaient au chaos de la chasse et aux hurlements des soldats. Les aboiements furieux des chiens m’assourdissaient, comme le claquement des caligae cloutées et le cliquetis aigu des armes. Des silhouettes se détachèrent contre le ciel. Les légionnaires s’apprêtaient à lancer leurs filets.

Le centurion qu’on appelait Severus s’était immobilisé à quelques pas de la fosse. Il ne me regardait pas. Il observait ses hommes, leur placement, la tension de leurs épaules, la façon dont chacun tenait son arme.

— Reculez d’un pas, dit-il.

Deux légionnaires obéirent aussitôt. Le troisième hésita, penché sur le bord. Je vis le bleu de son regard, fixe, fasciné. En contrebas, masse souffrante et sombre, je me débattais.

— Tu veux qu’il t’écharpe, reprit l’officier sans hausser la voix.

Le soldat se redressa. On m’entendait souffler, frapper la paroi de la fosse. J’arrachais la terre par plaques, mes griffes s’y enfonçaient sans prise.

— Magnifique bête, murmura Marcus, un vétéran aux tempes grisonnantes sous son casque.

— Est-ce vraiment une bête ? lança l’optio Lucius, plus jeune. On dirait le danger lui-même.

Severus tourna la tête vers la fosse. Il jaugea ma taille, la puissance intacte de mes membres malgré ma chute. Je vis son regard froid, sans curiosité.

— Le gouverneur veut des bêtes vivantes, dit-il. Pas des trophées crevés. Mars n’a que faire des cadavres inutiles.

Un bref silence suivit. Chacun comprenait que cela impliquait un risque, un corps à corps peut-être.

— S’il charge ? demanda l’optio Lucius.

— Alors tu m’obéis plus vite, répondit le centurion.

L’optio fit un signe sec.

— Les filets. Maintenant ! hurla le centurion.

Les hommes s’exécutèrent. Ni par cruauté, ni par plaisir. Par discipline. Par habitude. Parce que l’ordre venait d’être donné.

Je grognai de colère, je rugis de désespoir, mais c’était inutile, c’en était fini de ma liberté. 

3.

Captivité.

Sous l’autorité de Severus, centurion, les légionnaires impériaux me séquestrèrent dans une cage inhospitalière, solidement entravé par des cordes. Autour de moi, des silhouettes menaçantes s’agitaient. Les rugissements des bêtes sauvages, ceux de mes compagnons d’infortune, couvraient les bribes de phrases latines échangées entre les soldats.

Dans ma cage fermée, sous les cordes tendues avec méthode, je respirais fort, immobile, les flancs soulevés par l’effort.

Un librarius s’approcha. Il tenait une tablette de bois et un stylet. Il s’arrêta un instant, observant mon corps derrière les barreaux.

— Il faut l’inscrire, dit-il.

— L’inscrire ? ricana un autre. Ce n’est qu’un animal.

— Tout ce qui est pris reçoit un nom, répondit le premier. Sinon, comment le compter, comment l’assigner ?

Le centurion, occupé à vérifier les entraves, leva les yeux.

— As-tu une proposition, demanda-t-il sans intérêt.

Le librarius réfléchit brièvement.

— Laberius, dit-il enfin. Comme le marchand de bétail, à Durostorum.

— Laberius, répéta l’autre en ricanant. Un nom d’homme pour une bête. Voilà qui lui laissera quelques illusions.

Le centurion fit un pas vers ma cage. Il m’observa longuement, sans haine ni curiosité. Son regard était celui d’un homme qui évalue un objet, non une vie.

— Ce sera Laberius, trancha-t-il. Note-le. Mercure assure la valeur, Junon garantit la légalité, le reste n’a pas d’importance.

Le stylet grava le nom sur la tablette. Puis le librarius détourna aussitôt son regard. 

— Maintenant, il existe pour nous, ajouta-t-il. Pas autrement.

Jeune ours captif, c’est ainsi que les Romains me firent entrer dans leurs registres, sous le nom de Laberius.

L’anxiété alourdissait ma poitrine, et chacun de mes mouvements devenait une épreuve douloureuse. Mon corps, désormais prisonnier, ployait sous un fardeau invisible.

Arraché à la nature, je fus livré aux Latins sous escorte.
Par routes et forêts, ils me menèrent jusqu’au Danube.
Là, on m’enferma sur une barge armée de cages.
Le fleuve nous porta de camps en villes, jusqu’à Durostorum, puis vers le delta.
Le Pont-Euxin s’ouvrit.
À Tomis, je changeai de coque, mêlé aux bêtes et aux marchandises.
La côte thrace, le Bosphore, la mer de Marmara, puis l’Égée défilèrent.
Enfin la Méditerranée, et Pouzzoles, dans la baie de Naples.

Maltraité, j’endurai des conditions de captivité sévères.
La traversée s’étira dans la fatigue, le froid et la promiscuité.
Le navire tint bon. L’équipage, sans ménagement, m’apporta des soins sommaires, suffisants pour que je survive.

À Naples, sur le forum, je fus exposé comme une marchandise rare.
Tiberius Marcius Corvinus, sénateur influent, me fit acheter pour sa ménagerie. Il recherchait l’éclat, la singularité, la démonstration visible de sa fortune et de son rang.

Mon existence se déroula désormais au rythme de ses jeux et de ses fêtes. On me montrait aux invités, on me faisait paraître, on me déplaçait.

Lors des célébrations, je sillonnai les routes du sud de l’Italie. De ville en ville, je participai à des spectacles itinérants. La foule se pressait. Ma force frappait les regards. Mon intelligence surprenait. C’était là ce qu’on attendait de moi.

Vint un terrible jour où Tiberius, mon capricieux patricien de maître, se lassa de mes tours. Il me revendit à un cirque, et mon destin s’assombrit. Je combattis dans les arènes lors des Venationes, affrontant gladiateurs et bêtes féroces pour le divertissement de cruels spectateurs.

Un matin, le sable était encore sombre d’humidité lorsqu’on me fit avancer. Les grilles venaient de se refermer derrière moi avec un choc sec. Une odeur âcre montait du sol, mêlée à celle du fer, de la sueur et du sang noirci.

Près de la balustrade intérieure se tenait un laniste, corps sec, épaules noueuses, tunique courte serrée à la taille. Dans sa main, un bâton d’olivier, usé, strié d’entailles.

— Celui-là, dit-il sans me regarder. Qu’il aille au centre de l’arène. Qu’on ne traîne pas.

À son côté, un appariteur plus jeune, le crâne rasé trop net, jeta un regard vers les gradins déjà pleins.

— Il est fort. Ils aimeront ça.

— Ils aiment tout ce qui souffre et succombe, répondit le laniste. Donne-leur un corps qui tombe, ils applaudiront.

Un grondement parcourut l’amphithéâtre. Les voix s’élevaient, d’abord confuses, puis distinctes. On criait, on appelait des noms, on exigeait.

— Regarde-les, dit le jeune en désignant la foule. Ils ont payé cher.

Le laniste hocha la tête.

— Alors que cette bête dure un peu. Pas de gâchis inutile. Mais pas trop non plus.

Il leva le bâton. La porte s’ouvrit.

Au moment d’entrer dans l’arène, mon regard croisa celui d’un enfant assis au premier rang. Trop bien vêtu pour son âge. Il se pencha en avant, les yeux brillants. Il était si jeune et il souriait. Il attendait.

La clameur monta d’un seul coup. Elle ne demandait pas un combat.
Elle réclamait déjà une fin.

Affaibli par l’âge, je fus ce jour-là grièvement blessé lors d’un combat extravagant contre des rhinocéros. Mes propriétaires me reléguèrent alors à des rôles de figurant dans les amphithéâtres de Campanie. Malgré la dureté de ma vie, je demeurai fier et indomptable.

Profitant un jour d’une faille dans la sécurité, je réussis à m’échapper. Et c’est ainsi que, rendu à la liberté, et grâce à mon instinct et à ma ténacité, je parvins à m’intégrer à la société humaine d’une manière singulière autant qu’inattendue.

4.

Ma vie à Naples.

Mammifère déjà pourvu de conscience, j’assimilai le langage et les manières humaines. Du savoir des hommes je fis mon quotidien. Animale loquens, les Romains me considérèrent comme un prodige sacré, un présage divin suscitant commentaires savants et interprétations religieuses. Bestia Sapiens, je fus protégé par des prêtres et de bienveillants sages. Vint un jour où, sur proposition de ces derniers, un magistrat prononça la Manumissio vindicta. On m’affranchit de ma condition d’esclave.

La salle de justice était fraîche, dallée de marbre clair. Une statue d’Apollon occupait un angle, le bras levé dans un geste immortalisé. Devant elle, un autel portait encore les traces d’un sacrifice récent.

Un magistrat nommé Quintus Fabius Priscus relisait une tablette de cire. Il ne leva pas les yeux tout de suite.

— On dit que tu parles, dit-il enfin.

— Il parle, confirma le prêtre assis à sa droite. Et il comprend.

Le magistrat leva alors la tête. Son regard s’arrêta sur moi, longuement, sans surprise.

— Les perroquets aussi pérorent, dit-il. Et certains esclaves déclament mieux que les philosophes. Cela ne fait pas d’eux des citoyens.

Le prêtre esquissa un sourire prudent.

— Ce n’est pas une imitation. Il répond. Il raisonne. Il se souvient même.

Le juge Quintus Fabius se leva. Il fit quelques pas, lentement, les mains derrière le dos.

— Un animal qui raisonne… C’est soit un signe des dieux, soit une offense à l’ordre naturel, dit-il. Dans les deux cas, la justice de Rome doit décider.

— Justement, répondit le prêtre. Les signes sont ici aisés à interpréter.

Le magistrat s’arrêta devant moi.

— Dis-moi, Laberius, demanda-t-il d’un ton neutre, sais-tu ce que tu dois à Rome ?

Un silence pesant suivit. Le prêtre détourna légèrement le regard.

— Tout, répondit-il à ma place. Il le sait.

Quintus Fabius hocha lentement la tête.

— Quod principi placuit, legis habet vigorem, lança-t-il.

Ce qui est décidé ici vaut loi.

Il marqua une pause, puis reprit :

— Qu’on l’affranchisse.

Un bref silence suivit encore.

— Mais qu’il n’oublie jamais d’où lui vient ce privilège.

Il traça un signe net sur la tablette.

— Les prodiges vivent tant que l’État les reconnaît. Et tant qu’ils servent l’Empire !

Devenu citoyen libre, je me tournai vers le commerce afin d’assurer mon existence. J’y mis à profit mon intelligence, mais aussi la crainte que ma réputation inspirait. Le travail, constant et âpre, fit le reste. En peu de temps, je m’imposai à Naples comme un négociant puissant et respecté. Moi, Laberius, l’ours savant, j’avais démontré que même les êtres les plus improbables pouvaient trouver leur place et prospérer dans les circonstances les plus adverses, tant que l’ordre du monde demeurait lisible.

Pourtant, tandis que je m’élevais dans la société napolitaine, l’Empire s’enfonçait dans une crise profonde. Bien avant que le grand Dioclétien ne tente de restaurer l’ordre et la justice, Rome vacillait sous des menaces multiples. Le troisième siècle s’achevait dans le désordre des crises économiques, d’une inflation galopante, de l’épuisement des finances publiques. Les provinces, secouées de troubles incessants, voyaient l’ordre religieux se fissurer avec la montée du christianisme. La pression fiscale atteignait son comble alors même que les caisses de l’État se vidaient. Aux frontières, les tribus germaniques et les puissants Perses d’Asie menaçaient l’intégrité de l’Empire. À l’intérieur, coups d’État et révoltes militaires se succédaient, désagrégeant l’ordre social. Le monde romain, à bout de souffle, s’approchait d’un précipice dont il ne percevait encore que l’ombre.

La fin du siècle approchait. J’étais désormais un vieil ours brun, prospère, mais épuisé. Je ne conservais de ma Roumanie natale qu’un souvenir enfantin confus. J’errais souvent, nostalgique et solitaire, dans les rues étroites et encombrées de Naples. Ayant dépassé la cinquantaine, mon âge était bien avancé pour un plantigrade. Dans le quartier où se trouvait la magnifique domus qui me servait de tanière, on trouvait quantité de boutiques et de comptoirs de marchands. Une foule bigarrée se bousculait sous la surveillance attentive de la garde citadine. Tout le jour durant, des piétons et des chariots, des litières et des chaises à porteurs, des chars et des troupeaux d’animaux envahissaient les rues. J’entendais les cris des conducteurs et des commerçants. Je pouvais apercevoir des artistes et des artisans, des camelots, des chanteurs de rue, des mendiants, et même un spectacle avec des animaux savants.

L’anxiété qui imprégnait la société humaine se reflétait dans mes yeux de grand fauve autrefois sauvage. Ils donnaient à ma face imposante une gravité tragique. Je faisais tailler mon poil à la manière des hommes et nourrissais le désir de ressembler à l’empereur Marc Aurèle. Mon embonpoint trahissait mon désintérêt pour un corps de créature jadis si fière. Je prêtais peu d’attention à l’état de mes tuniques civilisées. Les réalités d’un monde en déclin me laissaient indifférent. Arraché enfant à la forêt qui m’avait vu naître, je me savais las de la compagnie des hommes.

Puis les temps changèrent. Les crises de l’Empire s’aggravèrent. L’économie se contracta. Le commerce devint chaque jour plus difficile. On me voyait désormais penché sur mes comptes, le regard assombri. Les chiffres ne parlaient plus comme autrefois. Lorsque je me plaignais, mes phrases se faisaient lourdes et graves. Je revenais sans cesse sur les mêmes pertes, les mêmes retards de livraison. À chaque contrariété, je me redressais brusquement. Mes bras décrivaient de larges gestes, ma voix roulait en mugissements désemparés, comme si je plaidais ma défense devant un tribunal invisible.

Autrefois pourtant, mes affaires étaient simples. J’importais de belles étoffes destinées aux demeures les plus riches de Naples. Mes comptoirs occupaient le cœur de la ville. À Pouzzoles, j’avais fait bâtir de vastes entrepôts sur le port. Les marchands perses me fournissaient, par leurs réseaux, les tissus venus des Sères en extrême Orient. Les itinéraires étaient tracés, les délais connus, les risques mesurés.

Puis les voies commerciales se fermèrent. Les navires partirent moins nombreux, chargés à la hâte, escortés trop tard. Certains n’arrivaient pas. D’autres revenaient pillés. Les assureurs, autrefois fiables, refusèrent de couvrir les pertes ou exigèrent des primes exorbitantes. Les taxes augmentèrent sans préavis, tandis que la monnaie perdait de sa valeur. Chaque traversée engageait désormais tout mon capital. Le commerce n’était plus un idéal, mais une épreuve. À travers les revers de mes affaires, je compris que l’Empire lui-même voyait sa pérennité menacée. La chute avait commencé.

5.

Premiers déboires.

Une saison, un convoi considérable, d’une valeur proche de dix-sept mille aurei d’étoffes et de marchandises diverses, ne parvint pas à destination. L’opération reposait sur un contrat conclu avec des marchands perses, chargés d’organiser l’acheminement d’une caravane en provenance de Chine.

Les dernières informations certaines situaient le convoi au-delà de Marakanda. Sur la route reliant la Perse à la Syrie, toute trace de la caravane, de ses conducteurs et des négociants qui l’accompagnaient avait ensuite disparu.

Mon associé syrien, Yusuf Al-Aswad, devait réceptionner la cargaison à Antioche. Originaire de Damas, cet armateur autrefois florissant dirigeait une entreprise de fret maritime désormais en difficulté. Son réseau commercial s’étendait pourtant bien au-delà des provinces orientales de l’Empire.

Il affirma n’avoir jamais vu la marchandise que je lui avais intégralement payée.

Je me rendis à son bureau, sur le port d’Antioche.

La pièce était étroite et basse de plafond. Des odeurs de cire, de bois humide et de laine grasse s’y mêlaient. Les murs suintaient légèrement. Une table grossière occupait le centre. Des tablettes de comptes s’entassaient sur le plateau, ficelées à la hâte. Certaines portaient encore une poussière de sable rouge.

Par une lucarne ouverte, on distinguait les navires d’Al-Aswad, retenus le long du quai, leurs voiles serrées contre les mâts. Plus loin, la ligne bleue de l’horizon demeurait nette.

L’armateur était assis face à moi. Ses mains restaient jointes. Son regard se dérobait. Il souriait faiblement, comme on sourit lorsqu’on évoque une mauvaise saison ou un vent contraire.

— Tu sais comme moi que ces routes ne sont plus sûres, dit-il. Les temps ont changé.

Je demeurai immobile. Entre nous, les tablettes restaient fermées.

— La caravane avait dépassé l’Oxus et le Jaxartes. Les derniers sceaux étaient intacts.

Al-Aswad hocha lentement la tête.

— Justement. C’est après que tout se brouille. Les cols de montagne. Les relais sur les routes. Certains hommes changent de loyauté. Les esclaves disparaissent, tout simplement.

Il leva les mains, paumes ouvertes, dans un geste trop mesuré pour être spontané.

— Ce monde n’est plus fiable, dit-il dans sa langue. Désormais, plus rien n’y va droit bien longtemps.

Un intermédiaire de commerce se tenait à l’écart. Sa tunique persane, sombre, était usée aux coudes. Il intervint à voix basse, sans se rapprocher de la table.

— Les frères Behistan affirment avoir livré ce qu’ils pouvaient. Ils prétendent avoir beaucoup perdu dans une embuscade tendue près d’une passe.

— Et ma marchandise ? demandai-je.

Al-Aswad esquissa un sourire plus appuyé, presque pédagogique.

— Marchandise… C’est un mot commode. En réalité, Laberius, il n’y a que des engagements, des risques partagés, des pertes jugées acceptables. Tu le sais bien.

Il se pencha légèrement vers moi.

— Tu as payé pour une traversée, pas pour une certitude.

Il ne délia aucune tablette.

Un silence s’installa. Les bruits du port me parvinrent séparément. Les voix rauques des dockers. Le claquement d’un câble. Le grincement prolongé des poulies.

— Tu me demandes donc de considérer cette perte comme un simple aléa ? repris-je.

— Comme une épreuve, corrigea-t-il doucement. Les maisons solides sont celles qui survivent à leurs premiers déboires.

À l’entendre, la perte m’appartenait déjà.

Al-Aswad se leva. Il ajusta sa tunique et évita mon regard.

— Nous réglerons cela plus tard. Quand la situation sera plus claire.

Il ne proposa ni date ni document. Derrière lui, les tablettes demeurèrent liées.

Ce jour-là, il se fondit dans la foule du port. Je ne devais jamais le revoir.

J’appris ensuite que les intermédiaires perses du clan Behistan avaient été emprisonnés par le gouverneur dans une affaire étrangère à notre différend. Leur détention les rendait désormais incapables de répondre de ma perte. Les officiels locaux, assistés de leurs vigiles, n’enquêtèrent pas davantage.

Un fait rendait néanmoins la situation plus trouble. Tandis qu’Al-Aswad demeurait introuvable, trois employés du clan Behistan — Ardarshir, Bahram et Shahin, qui étaient frères — continuaient à circuler librement. Tous niaient leur responsabilité. Ils accusaient confusément l’armateur d’Antioche, disparu sans laisser de trace.

Je ne pus établir le rôle exact de chacun. La concordance des disparitions, des dénégations et des réponses différées me conduisit pourtant à tenir pour vraisemblable une escroquerie concertée. Moi, Laberius, l’ours savant, j’avais été pris dans un agencement humain dont aucun de ses participants ne reconnaissait plus l’existence.

Dans le désordre et l’incertitude du temps, la puissance publique ne permit pas de faire la lumière sur l’affaire.

À Naples, l’écoulement des semaines rendit la perte sensible. Une saison entière, mes entrepôts demeurèrent vides. Faute de stock, je manquai les ventes de l’année. Une partie de ma clientèle se détourna de mes comptoirs. Ma réputation se fragilisa. Les frais d’avocats s’accumulèrent, tandis que le temps consacré aux recherches et aux démarches ne produisait aucun résultat.

Les fondements financiers de ma maison en furent ébranlés.

Le convoi avait disparu au-delà de Marakanda. Son absence, elle, était parvenue jusqu’à Naples.

6.

Trahisons et perfidies.

Naples, dans la saison qui suivit mon premier désastre en Asie.

Pour poursuivre mes affaires, il me fallait obtenir de nouveaux crédits. Je me rendis donc chez mon argentier, l’influent sapiens Faustus Aemilius Maximus.

Il appartenait à une ancienne lignée patricienne et avait reçu une instruction convenable. À quarante ans, son visage conservait une certaine douceur. Ses gestes, eux, s’étaient déjà durcis. Il disait ne plus se faire d’illusions sur la nature humaine et prononçait cette formule comme si elle l’autorisait à ne rien attendre de lui-même.

Sa morgue ne s’exprimait jamais ouvertement. Elle apparaissait dans sa manière de laisser les affranchis debout, de ne pas répondre au salut d’un serviteur ou de poursuivre une phrase pendant qu’un débiteur cherchait ses mots. Il regardait peu les hommes qui sollicitaient son aide. Il examinait leurs engagements.

Lors de nos entretiens, il manipulait longuement mes contrats de prêt. Ses doigts suivaient les bords du papyrus, revenaient sur les sceaux, s’arrêtaient au bas des clauses. Il connaissait chaque ligne sans avoir besoin de la lire.

J’appris plus tard qu’il nourrissait alors une inclination trouble pour mon épouse, Petronia Marcella, issue d’une classe équestre déjà menacée de déclassement. Cette passion, qu’il gardait secrète, se doublait d’une jalousie âpre à mon égard.

Je n’en soupçonnais rien.

Dans ma naïveté d’animal civilisé, je le considérais presque comme un associé. Peut-être même comme un ami.

Sa villa était vaste, ouverte sur un péristyle d’une harmonie irréprochable. Une fontaine basse occupait le centre du jardin. L’eau y coulait avec une régularité qui semblait soustraire la maison aux désordres de l’Empire.

Faustus m’attendait derrière une table de marbre. Un rouleau de papyrus était posé devant lui. Il le lissait lentement du plat de la main.

À mon entrée, il leva les yeux et sourit aussitôt.

— Laberius. Tu arrives à point.

Il se leva, vint à ma rencontre et posa brièvement la main sur mon avant-bras. Ce geste mesuré appartenait à ces marques de considération que l’on accorde à ceux que l’on affecte de traiter en égaux.

— Les temps sont difficiles pour tous ceux qui entreprennent, reprit-il. Mais Rome récompense encore l’audace. Fortuna est capricieuse. Elle finit pourtant par sourire à ceux qui restent debout.

Il m’invita à m’asseoir en face de lui, puis regagna sa place. Entre nous, le papyrus occupait presque toute la largeur de la table.

Faustus le déroula avec lenteur.

— J’ai examiné tes comptes. Ta maison tient bon. Elle est saine. L’embarras que tu traverses n’est qu’un mauvais passage.

Il laissa retomber l’extrémité du rouleau. Ses doigts demeurèrent posés sur le texte.

— Bien sûr, certaines garanties doivent être adaptées.

— Adaptées ?

Son sourire ne changea pas.

— Un détail technique. Rien de plus.

Il tapota le papyrus du bout de l’index. Le bruit, à peine perceptible, se détacha du murmure de la fontaine.

— Continue à commercer, Laberius. Je t’accorde un nouveau crédit sous forme fiduciaire. En échange, je m’assure que personne, ni toi ni moi, ne soit exposé inutilement. Mercure protège les échanges clairs, non les témérités aveugles.

— Et concrètement ?

Faustus se pencha légèrement vers moi.

— Une clause de regard sur certaines de tes décisions. Un droit de préemption sur tes créances futures. Aucun gage susceptible d’entraver ta liberté, rassure-toi.

Il inclina la tête avec une gravité étudiée.

— Nous sommes liés par un intérêt commun. Autant l’assumer avec élégance.

Je baissai les yeux vers le contrat. Les clauses nouvelles tenaient en peu de lignes. Leur brièveté les rendait presque inoffensives.

L’eau continuait de tomber dans le bassin.

Toujours au même endroit.

Toujours au même rythme.

— Tu sais, ajouta Faustus d’une voix plus douce, peu d’argentiers auraient accepté de soutenir une entreprise comme la tienne.

Il eut un sourire presque compatissant.

— Je le fais parce que j’ai foi en toi.

Il repoussa le papyrus dans ma direction.

— Lis calmement. Nous ne sommes pas pressés. Entre partenaires, la confiance précède toujours. La signature n’en est que le sceau.

Je relus les clauses. Elles ne m’interdisaient rien. Elles accordaient seulement à Faustus le droit de regarder, de prévenir, de se substituer à moi dans certaines circonstances encore incertaines.

Je pris le calame.

Faustus cessa de sourire. Son regard se posa pour la première fois sur le bas du contrat.

J’inscrivis mon nom.

L’encre demeura brillante quelques instants, puis s’assombrit.

Ce jour-là, je crus avoir gagné du temps. J’avais surtout accordé à Faustus une place dans chacune de mes décisions futures.

La saison suivante, les clauses parurent rester sans effet. Je pus reprendre mes opérations et engager un nouveau transport maritime, plus vaste que le précédent. Mes entrepôts se remplirent de ballots en attente. Les commis recommencèrent à courir entre Naples et Pouzzoles. Sur les quais, on parla de mon rétablissement comme d’une affaire déjà acquise.

La confiance revenait.

Ou du moins en conservait-elle les apparences.

Une corbita de forte charge quitta sans encombre le port d’Antioche, en Syrie. Ce gros-porteur, long de près de trente-cinq pas, transportait pour dix-neuf mille aurei d’étoffes et de marchandises diverses.

On l’aperçut une dernière fois au large des côtes de Crète. Sa proue dorée prenait encore la lumière. Les voiles étaient déployées. L’équipage, les esclaves et la cargaison se trouvaient à bord.

Puis toute trace disparut.

Aucun pirate n’avait été signalé dans la région. Aucun témoignage ne permettait d’établir ce qui s’était produit. Il fallut tenir le naufrage pour l’hypothèse la plus vraisemblable.

Pendant plusieurs jours, je continuai pourtant d’attendre un message. Chaque arrivée de courrier interrompait le travail de mes commis. Les tablettes étaient ouvertes aussitôt, lues, retournées.

Elles ne portaient jamais le nom du navire.

Il me fallut enfin enregistrer la perte. Dans les livres de ma maison, dix-neuf mille aurei tinrent en une seule ligne. Cette ligne déplaça toutes les autres.

Le déficit s’ajoutait au désastre d’Asie. Les échéances demeuraient à leur place. Les crédits, eux, ne pouvaient plus être honorés.

J’étais désormais en situation de défaillance critique à l’égard de mon banquier.

Pourtant, la réputation de mon établissement restait intacte. Ma signature conservait sa valeur sur la place de Naples. L’Argentum Fiduciarium Aemilianium continua donc de me soutenir, sans réserve apparente.

Faustus ne m’adressa aucun reproche. Il n’éleva jamais la voix. Un nouveau contrat me fut présenté avec la même courtoisie que le précédent.

Les taux d’intérêt, en revanche, s’étaient envolés.

Je les lus. Je calculai ce qu’ils représenteraient si la prochaine opération réussissait. Je ne calculai pas ce qu’ils me prendraient si elle échouait.

L’espoir choisissait les chiffres qu’il voulait voir.

Résolu à me relever, j’entrepris une dernière importation, plus considérable et plus risquée encore. Elle portait sur plus de vingt-neuf mille aureus.

Aux étoffes venues de l’Empire des Sères et à mes marchandises habituelles, j’ajoutai une quantité importante d’articles d’Asie. L’essentiel de la valeur reposait toutefois sur des pierres précieuses extraites à Golconde et dans le Karnataka. Leur faible volume devait faciliter le transport. Leur prix, à Naples, promettait des bénéfices capables d’effacer mes pertes.

Du moins l’avais-je établi sur mes tablettes.

La marge prévue occupait plusieurs colonnes. En face, les risques tenaient encore dans quelques signes.

Par piété autant que par inquiétude, je multipliai les offrandes. Je demandai à Mercure de protéger les échanges, puis à Neptune et à Portunus de veiller sur le navire. Je priai Fortuna et Félicitas. Comme si les dieux des hommes ne suffisaient plus, j’invoquai Faunus, maître des champs et des créatures sauvages.

J’en appelai même à Silvanus, gardien des forêts et de ceux qui les habitent.

Je ne savais plus très bien si je sollicitais les dieux pour mon commerce ou si, sous la peau du négociant, l’animal cherchait déjà une protection plus ancienne.

Afin de conjurer le mauvais sort, je modifiai l’itinéraire prévu. La marchandise fut acheminée par caravane depuis l’Empire des Sères jusqu’à Bucéphalie, dans le Pendjab. Elle traversa ensuite Minnagara, en territoire scythe, avant de gagner Baroche, sur la côte occidentale de l’Inde.

Là, on la chargea sur une nouvelle corbita de négoce.

Je suivais sa progression de relais en relais. Chaque étape franchie était inscrite sur une tablette. Les noms lointains formaient une ligne régulière.

Bucéphalie.

Minnagara.

Baroche.

Le navire traversa la mer Érythréenne et atteignit Aden, en Arabie. Il devait ensuite franchir le détroit des Arabes, remonter la mer Rouge et gagner Myos Hormos, en Égypte. De là, la cargaison devait rejoindre le Nil, descendre jusqu’à Alexandrie, traverser la Méditerranée et rallier l’Italie du Sud. Elle aurait enfin été déchargée dans le Sinus Neapolitanus, sur mes quais de Pouzzoles.

Sur l’itinéraire, le trajet était continu.

À Aden, il s’interrompit.

Le navire fut retenu par les autorités portuaires. Aucune explication ne fut donnée. Des fonctionnaires royaux, dont je ne connaissais ni les noms ni les motifs, s’opposèrent à son départ.

Les jours passèrent.

La corbita demeurait à quai.

Chaque délai nouveau augmentait les frais, retardait les ventes et rapprochait les échéances. La cargaison existait encore, mais je ne pouvais ni la recevoir, ni la céder, ni la donner en garantie sans l’accord de Faustus.

Aden n’était plus une escale.

C’était un verrou.

En peu de temps, ma maison se trouva menacée par un troisième revers, plus considérable que les deux précédents. La valeur entière des marchandises restait due à l’argentier et aux fournisseurs qui m’avaient accordé leur confiance.

Les premières échéances arrivèrent.

Puis les suivantes.

Je différai certains paiements. J’en fractionnai d’autres. Les messagers repartaient avec des promesses, des dates et des tablettes scellées. Bientôt, les promesses arrivèrent elles-mêmes à échéance.

Je n’étais plus en mesure d’honorer les emprunts contractés. Mon établissement se trouvait en cessation de paiements à l’égard de l’ensemble de ses créanciers.

La rumeur de ma déconfiture ne se répandit pas en une seule fois. Elle avança par modifications presque imperceptibles.

Au forum, des négociants interrompaient leur conversation lorsque j’approchais. À Pouzzoles, les fournisseurs exigeaient désormais d’être payés avant le déchargement. Certains clients demandaient à voir les marchandises avant même de discuter du prix. D’autres ne revenaient pas.

Le bruit gagna les entrepôts.

À mon entrée, les employés refermaient leurs tablettes. Les humains se tenaient à distance. Les animaux évitaient mon regard. Je ne pouvais attribuer ces gestes à aucune trahison précise, mais leur convergence ne laissait plus de doute sur la défiance qui s’installait.

Bientôt, on affirma dans toute la Campanie que l’ours parlant Laberius avait recouru à des crédits dispendieux pour financer des opérations hasardeuses sur un marché déjà chancelant. Les pertes cessèrent d’être présentées comme des revers commerciaux. Elles devinrent la preuve d’une imprudence. Puis l’imprudence fut donnée pour une faute.

Les fournisseurs suspendirent leurs livraisons. Les clients se tournèrent vers mes concurrents. Au sein même de mon personnel, les premières défections et les premières perfidies apparurent.

Les petits créanciers furent les plus prompts à se manifester. On les entendait dès le matin dans le vestibule de ma maison. Ils agitaient leurs contrats, réclamaient une date, exigeaient une garantie supplémentaire. Ceux qui, quelques mois plus tôt, attendaient humblement d’être reçus frappaient désormais du poing sur les tables.

Certains se révélèrent plus féroces que des loups.

Faustus, en revanche, ne réclamait rien. Aucun éclat de voix ne venait de sa villa. Aucun messager ne se présentait pour exiger le remboursement du principal.

Seuls arrivaient ses relevés.

Les intérêts y augmentaient. Les frais s’ajoutaient aux intérêts. Chaque somme nouvelle portait son sceau et renvoyait aux clauses que j’avais acceptées près de la fontaine.

Faustus pouvait attendre.

Ma signature travaillait désormais pour lui.

7.

Ma fuite au Levant.

Naples, puis la route d’Alexandrie et d’Aden. Au commencement de l’automne.

Cloîtré dans ma domus, je ne vivais plus. La tension ne se relâchait ni le jour ni la nuit. Chaque appel venu du vestibule m’annonçait une nouvelle exigence. Chaque tablette déposée sur ma table ajoutait une date à celles que je ne pouvais déjà plus tenir.

Animal doué de raison, j’avais laborieusement acquis la mesure des hommes. Sous la pression de la honte et de l’urgence, je la perdis. Je commis alors, dans leur société, une erreur fatale.

Diodoros, mon intendant grec, se tenait près de la porte. Il pressait contre lui un rouleau de comptes, mon dernier inventaire.

— Maître, dit-il enfin, tu pars trop vite.

Je ne me retournai pas. Mes bagages étaient prêts. Le manteau de voyage reposait sur mes épaules.

— Les créanciers sont encore en ville, poursuivit-il. Faustus lui-même réclame une audience.

Il hésita, puis ajouta :

— Ils parlent tous d’un arrangement avec toi.

— Un moratoire n’est qu’une dette différée, répondis-je. Rien de plus.

Diodoros fit un pas vers moi.

— Tu as encore ici un nom, une maison, des appuis. Une réputation.

Sa voix se fit plus basse.

— En partant maintenant, tu laisses la rumeur te juger.

Je m’arrêtai un instant.

— Et si je reste, repris-je, je me prive de toute issue.

Un silence pesa. Au-dehors montait le tumulte de la rue. Dans le vestibule, un créancier réclama de nouveau qu’on le reçût. Un serviteur le pria d’attendre. Il répondit qu’il patientait depuis trop longtemps.

— La justice de Rome n’aime pas les absents, dit Diodoros doucement. Elle punit plus sévèrement encore ceux qui fuient.

Je me tournai enfin vers lui.

— Je ne fuis pas. Je vais reprendre ce qui m’appartient.

Il regarda l’inventaire qu’il tenait contre lui.

— Les hommes d’ici ne feront peut-être pas la différence.

— Je n’ai jamais appris à attendre, ni à me soumettre.

Il baissa les yeux. Il comprenait que ma décision était prise.

— Alors que les dieux te soient favorables, murmura-t-il.

Je lui désignai le rouleau.

— Remets l’inventaire à Petronia. Elle administrera la maison jusqu’à mon retour.

Diodoros releva la tête.

— Elle n’a jamais conduit un negotium.

— Elle est mon épouse.

Il ne répondit pas.

Je confiai ainsi la direction de mes affaires à la matrone Petronia Marcella, qui n’avait jamais affronté la rigueur des comptes, ni résisté aux pressions des puissants. Je pris cette décision pour une marque de confiance. Elle était lourde de périls.

Je franchis le seuil de ma domus sans hésiter. Je ne me retournai ni vers Diodoros, ni vers le siège que je laissais vide, ni vers ce que j’abandonnais.

C’était le début de l’automne. Mes créanciers tentaient encore de me rencontrer afin de négocier un concordat lorsque je quittai précipitamment Naples.

Je pris la mer à Pouzzoles en direction de l’Arabie. Mon intention était de rejoindre le golfe d’Aden par Alexandrie, le Sinus Arabicus et le détroit des Arabes. J’espérais pouvoir m’expliquer avec les fonctionnaires récalcitrants du royaume d’Himyar, faire libérer le navire, reprendre la cargaison et revenir en Italie avant que mes échéances n’emportent ma maison.

Ce projet me paraissait non seulement nécessaire, mais presque vertueux. J’y voyais la dernière manière de servir l’intérêt commun de mes créanciers, de mon argentier et de ma famille.

Avant d’entreprendre ce périple, une concertation avec Faustus eût été la précaution la plus élémentaire. Je ne la recherchai pas. Dans ma conception candide et loyale des relations humaines, je supposais qu’un accord tacite nous liait encore. Je restais persuadé qu’il patienterait jusqu’à mon retour d’Asie.

Je ne pouvais concevoir qu’il me trahirait.

En vérité, ce modus vivendi n’existait déjà plus que dans mon esprit. Prisonnier de mes émotions animales, j’avais pris une décision inadaptée à la sournoiserie humaine.

Le mammifère des Carpates sous-estimait encore la malignité du Sapiens.

En route vers l’Arabie, je demeurais prospère en apparence. Mon nom figurait encore sur mes comptoirs. Ma domus, mes entrepôts et mes marchandises existaient toujours. En réalité, j’étais nu. Mes créances futures, mes décisions et jusqu’à la possibilité de disposer de ma cargaison dépendaient des clauses acceptées chez Faustus. Ma personne même semblait gagée.

J’atteignis Alexandrie en huit jours. Il me fallut près de trois semaines supplémentaires pour rejoindre Aden, les vents du Sud s’étant montrés défavorables.

Après avoir gagné le Sinus Arabicus et franchi le détroit de Bab el-Mandeb, je posai enfin un pied hésitant sur les quais d’Aden. Près d’un mois s’était écoulé depuis mon départ de Pouzzoles.

La chaleur retenue par le sol montait jusque dans les bureaux du port. Des scribes allaient et venaient avec des tablettes, des sceaux et des rouleaux de comptes. À chaque porte, je donnai mon nom, celui de ma maison de Naples, celui du navire et la valeur de sa cargaison.

On me fit attendre.

Puis attendre encore.

Toutes mes démarches furent vaines. Les fonctionnaires royaux, demeurés jusque-là inaccessibles et manifestement indifférents au sort d’un animal, refusèrent de me recevoir. Aucun scribe ne voulut inscrire devant moi le motif de la rétention. Je ne parvins même pas à retrouver la moindre trace de la corbita confisquée.

J’errai de quais en bureaux, multipliant les requêtes. On m’indiquait une autre porte, un autre service, un autre responsable. Les réponses changeaient. Les gestes demeuraient les mêmes. Une main recevait mon écrit. Une autre le déposait sous des documents plus récents.

Le navire et sa cargaison existaient peut-être encore.

Pour moi, ils étaient devenus introuvables.

L’hiver arriva. Le mare clausum interrompit la navigation et me contraignit à demeurer trois mois en Asie. Durant cette immobilité maritime, je poursuivis obstinément mes recherches dans une Arabia Felix qui n’avait pour moi de prospère que le nom.

Les fonctionnaires royaux, aux motivations insondables, demeurèrent inflexibles. Je sillonnai la péninsule Arabique de port en port et de bureau en bureau, sans obtenir le moindre éclaircissement. Mes derniers deniers romains se dissipèrent en déplacements, en présents, en frais et en requêtes.

Je poussai jusqu’à Zafar, capitale du royaume. Là, je déposai une ultime demande auprès du mukarrib, représentant de Shamir Yuhar’ish, le puissant monarque himyarite.

Le fonctionnaire prit le rouleau, vérifia le sceau et le confia à un scribe. Le document passa derrière une tenture.

Je ne le revis jamais.

J’avais traversé les mers pour obtenir une réponse. À Zafar, mon nom disparut à son tour dans les registres d’un pouvoir étranger.

8.

La place de l’absent.

Naples, quelques jours après mon départ pour le Levant.

Je n’assistai pas à l’entretien qui suivit. Diodoros m’en rapporta plus tard les paroles essentielles. Les contrats exécutés pendant mon absence et ce que je découvris à mon retour en confirmèrent le sens.

Ce jour-là, mon intendant avait apporté à Petronia Marcella le dernier inventaire de mes biens. Elle l’avait reçu dans le tablinum, où je tenais ordinairement mes comptes.

La pièce portait encore les marques de mon travail. Des cartes maritimes demeuraient suspendues au mur. Les tablettes relatives au voyage d’Aden occupaient une étagère. Sur la grande table, des poids de bronze, un encrier et plusieurs rouleaux scellés étaient restés à la place où je les avais laissés.

Mon siège était vide.

Petronia se tenait près de la table, vêtue d’une tunique sombre. Elle avait rassemblé devant elle les sceaux de la maison, mais n’avait ouvert aucun registre.

Lorsque Faustus Aemilius Maximus fut annoncé, elle ordonna à Diodoros de déposer l’inventaire et d’attendre dans l’atrium.

— Je pourrai encore avoir besoin de toi, lui dit-elle.

La portière qui séparait les deux pièces ne fut pas entièrement tirée. De l’endroit où il se tenait, Diodoros distinguait une partie du tablinum. Il entendait les voix sans toujours voir les visages.

Faustus entra avec trois rouleaux sous le bras. Il portait également une étoffe claire, soigneusement pliée, qu’il posa à l’écart des comptes.

Il salua Petronia avec une retenue presque cérémonieuse.

— Vous ne devriez pas avoir à porter seule le poids de cette maison.

— Mon mari m’en a confié la direction.

— Il vous en a confié les difficultés.

Petronia regarda les rouleaux.

— Vous venez en qualité d’argentier ?

— Je viens d’abord en ami.

— Les amis apportent rarement trois contrats.

Faustus eut un sourire discret.

— Les contrats ont au moins le mérite de ne pas dissimuler ce qu’ils exigent.  

Il s’installa devant la table, sans prendre mon siège. Il déposa les rouleaux parallèlement devant lui, puis les déroula l’un après l’autre.

Le premier portait sur le principal de mes emprunts. Le deuxième établissait les intérêts accumulés. Le troisième reprenait les clauses fiduciaires que j’avais acceptées dans sa villa.

Au bas de chacun figurait mon nom.

Faustus en suivit les lettres du bout de l’index.

— Laberius a beaucoup emprunté.

— Vous le lui avez permis.

— Je l’ai soutenu.

— Vous avez augmenté vos taux après chaque perte.

Faustus ne répondit pas immédiatement. Dans l’atrium, l’eau tombait du compluvium dans le bassin. À intervalles réguliers, une goutte plus lourde frappait la pierre.

— Le risque avait augmenté, dit-il enfin.

— Et maintenant ?

Il posa la main sur le premier contrat.

— Maintenant, les échéances sont arrivées.

— Vous les avez renouvelées jusqu’ici.

— Jusqu’ici.

Petronia demeura debout.

— Que ferez-vous demain ?

— Je réclamerai le paiement du principal.

Le mot tomba entre eux avec la simplicité d’une date.

— Vous savez qu’il ne peut pas payer.

— Je sais que sa cargaison demeure immobilisée à Aden.

— Il est parti pour la récupérer.

— Il est parti au moment où ses créanciers cherchaient à le rencontrer.

— Ce n’est pas la même chose.

— Cela dépendra de la manière dont son départ sera nommé.

Petronia se détourna légèrement. Par l’ouverture du tablinum, elle pouvait apercevoir la porte de la maison que j’avais franchie quelques jours plus tôt.

— Vous voulez faire croire qu’il a fui.

— Je n’aurai rien à faire croire. Il est absent. Ses dettes sont échues. Ses fournisseurs s’inquiètent. Les faits se disposeront d’eux-mêmes.

Il rapprocha le deuxième rouleau du premier.

— Tant que ma maison différait ses échéances, les autres créanciers pouvaient attendre. Dès que je réclamerai mon dû, ils réclameront le leur.

— Vous donnerez le signal.

— Je cesserai seulement de le retenir.

Faustus ajouta le troisième contrat aux deux autres. Les trois rouleaux formaient désormais une ligne continue sur la table.

— Les petits créanciers se présenteront les premiers. Ils feront du bruit. Les fournisseurs suspendront leurs livraisons. Les clients apprendront que sa signature ne vaut plus rien. Ensuite, le magistrat sera saisi.

— Gaius Aelius Severus ?

Faustus releva les yeux.

— Il connaît la solidité de mes actes.

— Et votre influence.

— L’influence n’est que la confiance accordée à ceux qui savent présenter les faits dans le bon ordre.

Petronia s’approcha de la table.

— Laberius sera convoqué.

— Certainement.

— Il ne recevra pas les convocations.

— Il a choisi de partir loin de Rome.

— Il reviendra.

— Pas avant la réouverture de la mer. Lorsqu’il apprendra ce qui s’est passé, l’affaire aura déjà suivi son cours.

Faustus parlait sans élever la voix. Il déplaçait les rouleaux avec lenteur, comme s’il n’exposait qu’une suite nécessaire de formalités.

— Il suffirait pourtant que quelqu’un se présente en son nom, reprit Petronia.

Les doigts de Faustus s’immobilisèrent.

— Oui.

— Vous me demandez donc de ne pas le défendre.

— Je vous demande de ne pas répondre de décisions que vous n’avez pas prises.

— Ce n’est pas une réponse.

— C’est la seule qui puisse vous protéger.

Petronia prit l’un des sceaux posés devant elle, l’examina, puis le reposa.

— Me protéger de quoi ?

— De sa chute.

— Vous êtes précisément celui qui veut la provoquer.

— Sa maison est déjà insolvable. Je n’ai fait jusqu’ici qu’empêcher cette insolvabilité de devenir publique.

— Et vous cesserez de l’empêcher parce qu’il est absent.

— Parce qu’il ne peut plus être sauvé sans entraîner avec lui ceux qui demeurent ici.

Son regard se posa sur Petronia.

Cette fois, il ne regardait plus les contrats.

Il prit l’étoffe claire qu’il avait apportée et la déplia partiellement. La matière accrocha la lumière venue de l’atrium.

— Cette couleur vous conviendrait mieux, dit-il.

Petronia ne toucha pas l’étoffe.

— Cela ne figure dans aucun de vos comptes.

— Non.

— Quel prix lui avez-vous donné ?

— Aucun.

— Vous ne donnez rien sans garantie.

Faustus replia lentement le tissu.

— Je possède déjà toutes les garanties que je peux exiger de Laberius.

— Que voulez-vous alors ?

Il la regarda sans répondre.

Petronia soutint son regard.

— Vous ne cherchez pas seulement à recouvrer vos créances, dit-elle. Vous voulez le faire disparaître de cette maison.

— Il l’a quittée de lui-même.

— Pour prendre sa place.

Faustus ne protesta pas.

Dans l’atrium, la chute régulière de l’eau devint seule perceptible.

— Vous voulez sa femme, reprit-elle.

— Une femme de votre rang ne se prend pas comme un gage. Elle décide auprès de qui elle ne risque plus de tout perdre.

— Vous allez le faire déclarer insolvable pour me laisser ce choix.

— Laberius s’est placé lui-même dans l’impossibilité de payer. Je ne ferai que rendre cette impossibilité visible.

— La rendre irréversible.

— Les contrats qu’il a signés s’en chargeront.

Petronia posa la main sur le dossier de mon siège, sans s’y asseoir.

— Et mes enfants ?

— Ils seront protégés.

— Ce qui appartient à ma famille ne figurera pas parmi les biens saisis.

— J’y veillerai.

— Je ne paraîtrai pas devant le magistrat.

— Vous n’aurez rien à déclarer.

Elle demeura quelques instants silencieuse. Puis elle prit le sceau principal de la maison et le posa devant Faustus.

Il ne s’en saisit pas immédiatement.

— Diodoros est fidèle à Laberius, dit Petronia.

— Je le sais.

— Il pourrait chercher à le représenter.

— Alors il ne doit plus administrer cette maison.

Faustus posa enfin la paume sur le sceau.

Le geste fut bref.

Diodoros entendit Petronia l’appeler. Il écarta la portière et entra dans le tablinum. Les contrats avaient été roulés. Le sceau principal n’était plus devant elle.

L’étoffe claire reposait désormais sur mon siège.

— Demain, dit Petronia, tu remettras les grands livres au bureau de Faustus.

Diodoros regarda l’argentier.

— Et ensuite ?

— Ensuite, ton service prendra fin.

Il inclina la tête. Faustus ne lui adressa pas la parole.

Diodoros reprit l’inventaire qu’il avait apporté. Petronia l’arrêta.

— Laisse-le.

Il abandonna le rouleau ficelé sur la table et sortit.

Faustus mit son plan à exécution dès les jours suivants. Il dénonça les prêts en cours. Les autres créanciers l’imitèrent, les plus modestes se montrant les plus prompts à réclamer leur dû.

Dans le même temps, une nouvelle version de mon départ se répandit sur la place de Naples. L’ancien esclave Laberius, fidèle à sa nature, aurait choisi la fraude et la fuite afin de se soustraire à ses obligations de débiteur. Les mots passèrent des bureaux de l’Argentum Fiduciarium Aemilianium aux comptoirs, des comptoirs au forum, puis du forum à mes entrepôts de Pouzzoles.

En quelques jours, mon crédit fut irrémédiablement détruit. La place de Naples me voua à l’opprobre et à l’infamie. Faustus saisit le juge Gaius Aelius Severus, qui instruisit l’affaire avec une célérité dont je ne compris que plus tard les véritables raisons.

Cette entente n’avait pas causé mes pertes commerciales. Elle empêchait désormais tout redressement, préparait la ruine juridique de ma maison et devait, lorsque j’en découvrirais l’étendue, précipiter le naufrage de mon esprit.

Au même moment, je traversais la Méditerranée pour reprendre ce que je croyais encore m’appartenir. À Naples, avant même que mes biens fussent saisis, Faustus avait commencé par occuper ma place.

9.

Mon retour à Naples.

Naples, après plusieurs mois de silence.

Je revins enfin dans mon pays d’adoption, désespéré et les pattes vides.

De mon séjour en Arabie heureuse, je ne rapportais rien. Ni explication. Ni preuve.

Je ne pouvais produire la moindre inscription sabéenne, pas la plus modeste tablette d’argile, aucun papyrus, ni même un simple parchemin latin. Rien n’attestait mes démarches. Rien ne justifiait matériellement mon absence. Les requêtes déposées à Aden et à Zafar étaient restées entre les mains d’administrations étrangères. Je n’en possédais ni copie reconnue ni reçu scellé.

À Pouzzoles, les quais avaient conservé leurs cris, leurs odeurs de poix et leurs files de portefaix. Aucun commis de ma maison ne m’attendait. Les navires entraient dans la rade et les ballots changeaient de mains comme auparavant. Seul mon nom paraissait avoir cessé de circuler.

Je gagnai Naples avec l’intention de m’expliquer devant mes créanciers et de leur rendre compte de mon voyage.

Je découvris que la justice m’avait précédé.

Durant mon éloignement, un jugement avait été rendu contre moi par défaut pour insolvabilité. Petronia Marcella, à qui j’avais confié mes affaires, ne m’avait pas représenté devant le tribunal. Aucun mandataire n’avait parlé en mon nom. Les comptes avaient été remis à Faustus. Diodoros avait été congédié.

Ce fut alors seulement que je mesurai la portée de la scène dont mon intendant me rapporta ensuite les paroles essentielles. Au moment où je croyais encore ma maison protégée par mon épouse, elle avait déjà consenti à ne pas la défendre.

Je me rendis au forum pour consulter les actes.

Le greffier occupait une place étroite derrière une table chargée de tablettes cirées. Il retrouva mon nom sans difficulté. Son stylet suivit une colonne, s’arrêta, puis reprit plus bas.

Il ne leva pas les yeux.

— Tu n’étais pas là, dit-il. Personne n’a parlé pour toi.

— J’étais à Aden. Je cherchais le navire et la cargaison.

— Ce n’est pas ce qui est inscrit.

— Qu’est-il mentionné ?

Il retourna la tablette dans ma direction, mais trop loin pour que je puisse en lire les signes.

— Défaut de comparution. Insolvabilité. Soupçon de dissimulation. Préjudice causé aux créanciers.

— J’avais confié mes affaires à mon épouse.

— Elle ne s’est pas présentée.

Le stylet reprit sa course.

— Tu es parti quand il fallait rester.

Ma fuite vers Aden avait été retenue contre moi. On soutenait que je m’étais volontairement soustrait à la justice et dissimulé afin d’échapper à mes obligations. Mon départ n’était plus présenté comme la tentative désespérée d’un négociant cherchant à sauver sa cargaison. Il était devenu l’acte d’un débiteur refusant la confrontation avec ses créanciers.

En frustrant mes fournisseurs impayés de leur droit légitime à la justice, j’aurais sciemment porté atteinte à leurs intérêts. On me reprochait surtout de n’avoir pas reconnu publiquement mes dettes.

Je demandai à lire les convocations.

Le greffier en désigna trois.

Trois dates.

Trois sceaux.

Trois absences.

À chacune, j’étais plus loin de Naples.

Un homme qui avait assisté à l’audience me relata ensuite ce qu’il avait vu. Le registre du tribunal confirmait l’ordre des interventions et les charges prononcées. Je n’étais pas en mesure de connaître les pensées des magistrats ni les accords secrets qui les liaient à Faustus. Je pouvais cependant reconstituer ce qui s’était publiquement déroulé.

La salle avait été pleine.

Non de curieux, mais de mes créanciers.

Ils étaient assis droits sur les bancs, tenant des tablettes cirées, des contrats et des rouleaux scellés. Les plus modestes s’étaient placés près de l’entrée. Faustus ne se trouvait pas parmi eux. Ses actes, eux, occupaient la table du greffier.

Lorsque le juge Gaius Aelius Severus prit place, le greffier se leva.

— Affaire de l’ours Laberius, Animale Loquens, négociant à Naples.

Il marqua une pause.

— L’accusé est absent.

Un murmure parcourut les bancs.

Le juge ajusta le pli de sa toge.

— Qu’il soit noté que l’accusé a été régulièrement convoqué.

Le greffier consulta les tablettes.

— Trois convocations. Aucune réponse.

Un créancier se leva.

— Il a fui, dit-il simplement.

Un autre ajouta, avec un sourire contenu :

— Il voulait commercer comme un humain. Qu’il soit jugé comme tel.

Le juge fit un geste bref.

— L’absence est un aveu imparfait, mais suffisant en matière d’insolvabilité.

Il se tourna vers le greffier.

— Lecture des charges.

Le greffier les énonça l’une après l’autre.

— Insolvabilité manifeste.

— Défaut de comparution.

— Soupçon de dissimulation volontaire des actifs.

— Préjudice causé aux fournisseurs.

Le juge hocha lentement la tête.

— A-t-on parlé en sa faveur ?

Un long silence suivit.

— Et son épouse ?

— Aucun mandataire ne s’est présenté, répondit le greffier.

Gaius Aelius Severus se redressa.

— Alors la loi parlera, et elle seule.

Il prononça la sentence sans élever la voix.

— Laberius est déclaré insolvable et fraudeur par défaut.

— Ses biens seront saisis.

— Sa parole est réputée non recevable jusqu’à apurement de ses dettes.

Il marqua un temps.

— Que cela serve d’exemple à tous.

Le greffier rabattit les volets de la tablette. Le bois frappa la table d’un coup sec.

L’audience était levée.

Réputé avoir disparu de Naples dans une intention de duperie, j’avais été tenu pour avoir volontairement fait obstacle à la justice humaine. Le magistrat m’avait déclaré de plein droit ours parlant en état de banqueroute et convaincu de fraude.

Mon affaire était close.

Elle l’était avant même que je sache qu’elle avait été ouverte.

Je ne disposais encore d’aucune preuve de la corruption du juge. J’appris plus tard que Faustus avait acheté l’entourage de Gaius Aelius Severus. La célérité de l’instruction, l’absence de toute recherche sur mon voyage et l’empressement avec lequel les prêts avaient été dénoncés prirent alors un autre sens.

Mes tentatives ultérieures pour me défendre demeurèrent vaines. Mes explications, mes protestations de bonne foi, mes grognements et mes rugissements furent accueillis comme les manifestations intéressées d’une bête cherchant à se soustraire aux conséquences de ses propres actes.

Nemo auditur propriam suam turpitudinem allegans.

Le tribunal se moqua de ma parole et décida que j’avais moi-même forgé mon destin.

Je rentrais d’Arabie pour m’expliquer. La justice de Rome avait fait de mon absence un aveu et de mon retour une parole irrecevable.

10.

Chute et ruine.

Naples, au lendemain de mon dernier recours.

Profitant de la déliquescence des mœurs en ces temps de chaos, mes créanciers, tels des chiens rassemblés en meute, avaient obtenu du magistrat corrompu une sentence de saisie générale. Par décision judiciaire, tous mes biens étaient livrés au magister chargé de leur mise en vente.

Il se présenta dès le matin à ma domus, accompagné d’un greffier, de quatre appariteurs et de deux esclaves portant des cordelettes, des tablettes vierges et une boîte de cire rouge. Il ne franchit pas le seuil avant d’avoir déclamé la sentence.

— Par ordre du juge Gaius Aelius Severus, les biens de Laberius sont placés sous l’autorité du magister bonorum jusqu’à leur vente.

— J’ai contesté le jugement.

Il parcourut le texte du doigt.

— La contestation est inscrite.

— Alors suspends la saisie.

— La saisie, elle aussi, est inscrite.

Il replia l’acte et entra.

Les appariteurs se dispersèrent sans hâte. L’un gagna le tablinum. Un autre descendit vers les réserves. Les deux derniers commencèrent par les pièces donnant sur l’atrium. Le greffier marchait derrière eux, comptant les coffres, les lits, les tables, les lampes, les tapisseries et les étoffes. Il ne décrivait pas leur usage. Il estimait leur valeur.

Chaque fois qu’un meuble était inscrit, un esclave nouait autour de lui une cordelette. Le magister y pressait ensuite son sceau.

La cire encore chaude gardait l’empreinte quelques secondes.

Puis elle durcissait.

Je suivais ces hommes de pièce en pièce. Mon corps occupait presque toute la largeur des passages, mais nul ne me demandait de m’écarter. Ils me contournaient comme ils auraient contourné une colonne devenue inutile.

Dans le tablinum, le greffier ouvrit les armoires où j’avais conservé les actes de ma maison. La plupart des grands livres avaient déjà été remis à Faustus. Il restait quelques contrats anciens, des cartes maritimes, des quittances et les tablettes relatives aux entrepôts de Pouzzoles.

Je tendis la patte vers l’une d’elles.

L’appariteur rabattit le volet avant que je ne la touche.

— Ce sont mes comptes.

— Ce sont désormais les pièces de la saisie, répondit le magister.

Le greffier les rangea dans une caisse. Le couvercle se referma. Une corde fut tendue. Le sceau tomba.

J’avais autrefois cru qu’un écrit protégeait ce qu’il désignait. Ce matin-là, chaque inscription séparait une chose de moi.

Des représentants de la famille de Petronia arrivèrent avant midi. Ils apportaient un inventaire distinct, établi au nom de sa dot et de ses enfants. Les appariteurs comparèrent les listes. Des bijoux, deux coffres, plusieurs étoffes et quelques pièces de mobilier reçurent une marque différente. On les transporta dans une aile de la maison qui ne répondait plus de mes dettes.

Les enfants furent conduits chez des parents. Petronia ne les accompagna pas. Elle demeurait introuvable.

Ma famille ne se dispersa pas dans les cris.

Elle fut répartie.

Le magister demanda alors si quelqu’un connaissait encore l’état exact de mes biens. Je crus que Diodoros allait paraître. Ce fut Servius.

Mon fils adoptif entra par le vestibule. Je l’avais élevé, instruit et introduit dans mes affaires. Il connaissait les entrepôts de Pouzzoles, les dépendances de la domus et les endroits où je conservais les titres de propriété. En l’apercevant, je fis un pas vers lui.

Il ne vint pas à moi.

Le magister l’examina.

— Tu es son fils ?

Servius regarda les sceaux apposés dans l’atrium.

— Son fils adoptif.

— Tu connais ses affaires ?

— Assez pour vous indiquer ce qui manque à cet inventaire.

Il désigna une petite porte derrière le tablinum. Un appariteur l’ouvrit. La pièce contenait les clefs de mes magasins, les titres de deux dépendances et un coffre de bronze où je gardais les anciens actes de ma maison.

— Servius, dis-je.

Il ne tourna pas la tête.

— Ces biens ont déjà été déclarés, repris-je.

Le greffier consulta ses tablettes.

— Pas sur la liste qui nous a été remise.

Servius prit les clefs et les déposa devant lui.

— Les plus longues ouvrent les entrepôts de Pouzzoles. La petite, le coffre.

— Tu livres ma maison à mes créanciers, lui dis-je.

Il me regarda enfin.

— Je leur indique ce qu’ils auraient découvert demain.

— C’est donc ainsi que tu me défends ?

— Tu n’étais pas là lorsque nous devions te défendre.

Sa voix ne tremblait pas. Il désigna les tablettes entassées devant le greffier.

— Les créanciers venaient chaque jour. Les convocations aussi. Nous répondions de ton silence pendant que tu courais les mers.

— Je cherchais à récupérer la cargaison qui devait tous nous sauver.

— Tu es revenu sans marchandise, sans preuve et sans argent.

— Je suis revenu vers ma famille.

Servius baissa les yeux vers les clefs.

— Tu es revenu après le jugement.

Je m’approchai. Les appariteurs cessèrent d’écrire.

— Je t’avais donné mon nom.

— C’est précisément ce nom que l’on va afficher sur les murs.

— Et tu crois sauver le tien en témoignant contre moi ?

Il soutint mon regard.

— Je sauve ce qui peut encore l’être.

— Quoi donc ?

Un silence passa entre nous.

— Ce qui ne t’appartient pas, répondit-il.

— Tu es mon fils.

— Adoptif, dit-il.

Le mot fut prononcé sans colère. Il n’en retrancha pas moins toute une vie.

— Je ne répondrai ni de tes dettes ni de ta fuite au Levant.

— Ce n’était pas une fuite.

— Ce n’est plus à moi qu’il faut le faire croire.

Le magister lui présenta une tablette. Servius prit le stylet et attesta que les clefs, les titres et le coffre m’appartenaient. Je ne savais pas s’il avait été menacé, acheté ou seulement gagné par la peur de tomber avec moi. Je n’en avais aucune preuve. Je vis ce qu’il fit.

Il inscrivit son nom au bas de l’inventaire.

Mon fils adoptif Servius, imitant Brutus, ne planta pas le métal dans ma chair. Il appuya un stylet dans la cire.

Le coup n’en fut pas moins exact.

À la fin du jour, des sceaux fermaient mes armoires, mes coffres, mes réserves et jusqu’aux portes de mes entrepôts. On me laissa provisoirement dans la domus, non comme maître, mais comme gardien précaire de biens qui ne m’appartenaient plus.

Je fus dépouillé de l’intégralité de mon patrimoine.

Le lendemain, des scribes rédigèrent les annonces à l’encre noire sur papyrus. Elles furent placardées dans les lieux les plus fréquentés de Naples, aux thermes, près des temples, sur les murs des édifices publics et dans les marchés. On en trouva même dans la rue de ma domus.

L’une d’elles portait ces mots :

Nuntius publicus

Laberius, dit l’Ours parlant,

prodige déchu,

négociant déclaré insolvable,

est mis en vente avec tous ses biens.

Maisons. Marchandises. Trésors.

Vente sur le Forum de Naples.

Septième jour avant les calendes de mars.

Argent comptant.

Par ordre du juge Gaius Aelius Severus.

Je lus l’avis sur le mur d’un établissement de bains. Le papyrus était encore humide. Un garçon enduisait de colle les angles qui se soulevaient.

Deux hommes s’arrêtèrent derrière moi.

— Prodige déchu, lut le premier.

L’autre me considéra, puis l’affiche.

— On l’a donc enfin remis à sa place.

Ils s’éloignèrent en riant.

Plus tard, près du temple de Mercure, un ancien client m’aperçut. Il changea de portique. Sur le marché, une marchande à qui j’avais souvent accordé crédit retira sa balance lorsque j’approchai. Devant ma propre rue, des passants cherchaient du regard la maison promise à la vente.

L’annonce ne se bornait pas à informer la cité. Elle lui apprenait comment me regarder.

Mon nom devint synonyme d’ignominie. Ceux qui avaient admiré l’Ours prodige commentaient maintenant la chute de la bête. Mes amis se détournèrent. Quelques-uns déclarèrent ne m’avoir jamais connu. D’autres se rappelèrent soudain m’avoir toujours jugé imprudent. Les plus habiles ne dirent rien. Leur silence les rangeait déjà du côté des acquéreurs.

Je fus livré à la vindicte publique avant même que le premier lot fût adjugé.

Le septième jour avant les calendes de mars, une lance fut dressée sur le Forum pour signaler la vente. À son pied, le magister avait fait disposer les inventaires, les titres de propriété et plusieurs objets choisis afin de donner aux acheteurs la mesure du reste. Une foule compacte occupait les marches et les portiques.

Je m’y rendis.

Je n’espérais plus empêcher la vente. Je voulais voir qui lèverait la main.

Le crieur public commença par mes entrepôts de Pouzzoles. Il en proclama la superficie, l’accès aux quais et la capacité de stockage. Un négociant qui m’avait autrefois demandé conseil les obtint pour une fraction de leur valeur. Il évita mon regard pendant l’adjudication, puis réclama aussitôt les clefs que Servius avait livrées.

Vinrent ensuite mes créances, mes marchandises encore saisissables, mes dépendances et ma domus. Les enchères montaient, retombaient, reprenaient. Un doigt levé suffisait. Un signe de tête déplaçait des années de travail.

Sur une table, le greffier rayait mon nom et inscrivait celui de l’acquéreur.

Rien ne quittait encore matériellement ma maison. Pourtant, tout changeait déjà de maître.

Des hommes qui avaient mangé à ma table se disputèrent mes meubles. Un ancien associé acquit les droits sur une partie de mes étoffes. Un parent de Petronia fit confirmer l’exclusion des biens couverts par sa dot. Faustus ne parut pas. Un commis de l’Argentum Fiduciarium Aemilianium se tenait près du magister et intervenait à voix basse chaque fois qu’une créance pouvait revenir à son maître.

Ce ne fut pas seulement une vente.

Ce fut la cérémonie publique de ma destitution.

Lorsque les principaux lots eurent été adjugés, un homme au visage balafré s’approcha de la lance. Il portait la tunique courte des gens d’amphithéâtre. Deux aides se tenaient derrière lui. L’un avait une chaîne roulée autour de l’avant-bras.

L’homme montra l’avis au crieur.

— L’ours est-il compris dans la vente ?

Un rire parcourut les premiers rangs.

— Laberius est un citoyen libre, dis-je.

Le crieur consulta le magister. Celui-ci relut la sentence sans se presser.

— L’avis dit qu’il est mis en vente avec tous ses biens, reprit l’homme.

— Ses biens le sont, répondit le magister. Pour sa personne, le juge devra décider.

— Sa parole a pourtant été déclarée irrecevable, lança un créancier.

— Et sa liberté ? demanda quelqu’un dans la foule.

Personne ne répondit.

L’homme de l’amphithéâtre s’approcha encore. Il examina mes épaules, mes pattes et mes mâchoires avec l’attention d’un acheteur évaluant une bête de combat.

— Il est vieux, dit l’un de ses aides.

— Il a déjà connu l’arène, répondit-il. Le public aime les retours.

La chaîne se déroula légèrement autour du bras de l’autre homme. Le bruit du métal suffit à me rendre l’odeur du sable humide, le claquement des grilles et la clameur qui réclamait un corps à voir tomber.

On parla dès lors de me livrer à un cirque. Le bruit courut du Forum aux tavernes, puis des tavernes jusqu’à ma rue. Certains disaient que l’infamie avait annulé mon affranchissement. D’autres soutenaient qu’un prodige cessait d’être citoyen dès que l’État cessait de lui reconnaître une utilité. Je ne savais pas quelle décision le juge préparait. Je savais seulement qu’un homme avait apporté une chaîne.

Rome m’avait autrefois tiré d’une cage, inscrit sur ses registres, vendu, affranchi, enrichi, puis jugé. Elle venait de vendre ma maison et d’effacer mon nom de mes propres biens.

À présent, la cité se demandait de nouveau combien valait mon corps.

Je quittai le Forum avant la fin des enchères. Derrière moi, le crieur poursuivait la vente. Devant moi, la foule s’ouvrait sans me toucher.

Ma maison ne m’appartenait plus. Ma famille s’était divisée. Mon fils avait signé contre moi. Mon honneur était placardé sur les murs. Et quelque part, dans la ville, on préparait peut-être déjà une cage.

Il me restait à retrouver mon épouse.

11.

Abandon et humiliation.

Partout je cherchai Petronia Marcella. Je la trouvai enfin, debout dans mon atrium, accompagnée de ceux qui avaient été nos amis.

Elle avait changé de tunique, selon le goût de Faustus. L’étoffe était plus claire, simple, presque modeste. Ses cheveux, relevés avec soin, découvraient son visage. Elle était plus séduisante que jamais.

— Tu n’aurais pas dû revenir, dit-elle sans hausser la voix.

Elle évitait mon regard. Un discret sourire passait sur ses lèvres.

— Tout aurait été plus simple, poursuivit-elle, si tu t’étais exilé au Levant.

— Simple pour qui ? demandai-je.

Elle soupira, lasse, comme si la discussion était vaine.

— Pour tout le monde. Pour eux. Pour moi. Pour Faustus aussi, ajouta-t-elle avec une déférence tranquille.

Elle désigna d’un geste vague les créanciers installés plus loin, riant à voix basse.

— Tu savais comment cela finirait, reprit-elle. Tu as voulu jouer aux grands.

Je fis un pas vers elle. Elle recula à peine, puis me repoussa.

— Tu les as laissés entrer chez nous.

— Je n’avais pas le choix, répondit-elle aussitôt. La maison était déjà saisie. J’ai seulement évité le pire.

— Le pire pour toi.

Elle haussa les épaules.

— Faustus est un homme, lui. Il a garanti ma sécurité.

Après un court silence, elle ajouta :

— Et celle de mes enfants.

Elle se pencha, ramassa une petite statuette tombée à terre, la contempla un instant.

— Tu n’es plus le maître ici, dit-elle simplement.

Puis, sans dureté apparente :

— Tu ne l’as d’ailleurs jamais vraiment été. Je ne t’aimais pas, Laberius.

Elle posa la statuette sur une table déjà encombrée d’objets triés.

— Ils vont venir, ajouta-t-elle. Tu devrais partir avant.

Elle me montra vaguement la sortie.

— Rentre dans tes forêts sauvages.

Je compris alors qu’il n’y aurait ni cris, ni aveux, ni retour en arrière.

Elle s’écarta du passage.

— Ce n’est rien de personnel, conclut-elle. Tu me fais simplement pitié.

C’est ainsi que vont les choses.

Petronia Marcella s’acoquina définitivement avec Faustus, le courtisant triomphant. Mon personnel et mes esclaves se joignirent à la curée. L’argentier, inséparable désormais de la femme adultère, prit table chez le cabaretier d’en face, afin de mieux railler ma déchéance.

Dans le climat d’anarchie et d’impunité qui régnait alors, mes créanciers fracturèrent ma porte et prirent possession de ma domus. Ils prétendaient vouloir surveiller de près le gage de leur remboursement.

Le maître déchu que j’étais demeura sous la domination de ceux qui se disaient jadis ses amis. Dans mon propre atrium, je fus livré au vacarme, aux rires sournois, aux propos obscènes. Certains s’allongèrent sur mes chaises longues. D’autres, sur mon compte, se firent servir dattes, figues séchées et pommes de grenade par mes esclaves passés à leur service, tandis qu’on abusait de mes thermes privés.

Moi, le paterfamilias déchu, je me réfugiai, tétanisé, dans mon péristyle. Lorsqu’il fut envahi à son tour, je gagnai le tablinum. Mon bureau de propriétaire ruiné avait déjà été vidé. Les statuettes des dieux, les portraits de mes ancêtres, furent saisis par les mains mêmes de Petronia Marcella — désormais la plus impitoyable de mes ennemis.

12.

Le devin.

Désespéré et malade, je m’en allai en ville consulter le devin Lucius Septimus Vatesius. L’homme, qui lisait dans l’avenir des animaux, m’entraîna dans une taverne enfumée, parmi les parieurs, les buveurs, les camelots, les esclaves et les prostituées. L’augure se fit offrir du vin et des gâteaux, puis me conseilla de lire les littérateurs et les philosophes et de rédiger la chronique de mes mésaventures.

La taverne était basse, enfumée.
L’air sentait le vin aigre, la sueur et la graisse.
Des dés roulaient sur une table. Un homme riait trop fort. Une femme chantait faux.

Lucius Septimus Vatesius s’assit en face de moi sans me regarder.
Il rompit un morceau de pain, le trempa dans le vin, mâcha lentement.

— Tu n’as plus de maison, dit-il enfin.

— On me l’a prise, répondis-je.

Il hocha la tête, comme si cela confirmait une vérité ancienne.

— Les maisons aiment ceux qui peuvent les défendre.

Il leva les yeux vers moi.

— Tu n’as plus de femme, non plus.

— Je n’en ai jamais vraiment eue.

— Tu veux savoir ce qui va t’arriver.

— Je veux savoir où aller.

Il sourit.

— Ce n’est pas la même chose.

Il posa la main sur la table, paume ouverte.

— Les bêtes cherchent un lieu.
— Les hommes cherchent une raison.
— Toi, tu es entre les deux.

Je me tus.

— Tu ne retrouveras pas ce que tu as perdu, poursuivit-il.
— Mais tu porteras en toi ce que tu auras compris.

— Est-ce une promesse ? demandai-je.

Il rit doucement.

— Les promesses sont pour les dieux.

Il se pencha légèrement.

Je restai immobile.

— Et après ? demandai-je.

Il haussa les épaules.

— Après, tu partiras.
— Très loin. Pas tout de suite.
— Mais tu ne resteras pas.

Il vida sa coupe.

— Les hommes t’ont jugé.
— Le peu qui reste de ta vie ne leur appartient plus.

Il se leva déjà.

— Ne cherche pas la justice, ajouta-t-il. Elle aime trop les théâtres.
— Justitia sine prudentia cadit.

Pauvre bête ignorante, je suivis son conseil.

Dans l’ombre de mon tablinum, je lus.
Tacite, Virgile, Sénèque, Plotin.
Ovide et Apulée me tinrent compagnie. Cicéron me parla aussi.

Lorsque les voix se turent, devenu ours érudit, je pris à mon tour la plume.
J’écrivis le journal de mes infortunes, sous le regard exigeant de la Vertu et de la Justice.

J’espérais que la sagesse ainsi acquise me donnerait la force de résister aux épreuves de ce monde. Mais la loi des hommes est sans merci, et ma procédure de faillite se poursuivait inexorablement. Il me fallut accepter ce triste principe qu’en ce bas monde la connaissance, bien qu’elle éclaire l’esprit, ne suffît pas à détourner la violence du destin.

Ne déguerpissant pas de la tanière saisie, je subis un matin l’exécution forcée du jugement par des humains enragés. Dans un climat de corruption, la force publique, aux ordres de Faustus, m’expulsa de chez moi. Au mépris du beneficium competentiae, elle ne me laissa rien, pas même de quoi me loger, me nourrir ou me laver.

13.

Exil.

Corruptissima re publica, plurimae leges, la justice de la Fin des Temps était devenue si complexe que je fus impuissant à me faire entendre. L’exil s’imposa comme la seule issue praticable. N’emportant avec moi qu’un seul bien — la chronique manuscrite de mes mésaventures — je pris la fuite par une section de via Appia, route longue et périlleuse qu’il me fallut rapidement laisser derrière moi. Bravant la faim, le froid et l’hostilité des hommes, je gagnai les Alpes, puis les forêts de Sapaudia par la via Augusta.

Là, je vécus dans la précarité et l’isolement. De l’ours qui avait jadis connu la prospérité et le respect des hommes, on ne sut bientôt plus rien. Les années passèrent. Mon nom tomba dans l’oubli.

Pourtant, au cœur de cette obscurité, ma volonté demeurait intacte.

Et tandis que le monde m’avait enterré, je rassemblais en silence la force qu’il me faudrait un jour pour reprendre le combat.

14.

Réhabilitation.

Au fil des années, l’espoir d’un renouveau éclaira mon existence tenue secrète, vouée à l’effort et au travail. Dans la froideur des forêts du Nord, je m’étais appliqué à restaurer ce que la condamnation, la ruine et l’exil avaient détruit. Ma dignité d’abord. Mon honneur ensuite, si la justice des hommes consentait encore à prononcer ce mot devant moi.

Le temps se fit mon allié le plus sûr. Tandis que mes ennemis me croyaient perdu à jamais, je préparais en silence mon retour à la lumière. Je travaillais. J’acquittais mes dettes. Je rassemblais les actes, les témoignages et les quittances dont dépendait ma réhabilitation. À défaut de me rendre ce que j’avais été, ces preuves empêcheraient que l’on me réduisît à ce que j’avais subi.

Au deuxième hiver de mon exil, un négociant de Lugdunum mourut sur la route de Geneva. Ses conducteurs se dispersèrent, laissant derrière eux un convoi de blé dont personne ne voulait plus répondre.

Je fis relever les chariots, rassemblai quelques muletiers et conduisis le chargement jusqu’à sa destination. À Geneva, je remis aux magistrats les tablettes du marchand et la totalité des sacs placés sous sa garde. Ils firent compter le chargement à deux reprises. Rien ne manquait.

Le fait fut inscrit dans les registres de la cité.

Cette mention me valut bientôt la conduite d’autres convois. Je repris ainsi un commerce modeste. Je conservais de quoi vivre et faisais parvenir le reste à Naples. Chaque versement acquittait une part de mes anciennes dettes. Les quittances me revenaient, portant le nom du créancier, la somme reçue et la marque de son sceau.

Certains étaient morts. Je payai leurs héritiers. Pour ceux qui ne purent être retrouvés, je déposai les sommes dues entre les mains du magistrat.

Un matin, la dernière quittance me parvint.

Je n’avais retrouvé ni ma maison ni ma fortune. Mais je ne devais plus rien à personne.

Les magistrats de Geneva réunirent les quittances et y joignirent une attestation de ma conduite pendant l’exil. Ils apposèrent leur sceau sur l’ensemble.

Ces documents me permettaient désormais de demander ma réhabilitation.

Je revins un jour à Naples, transformé par ces années mais toujours enfermé dans mon corps d’ours. Je me présentai devant la justice et réclamai publiquement ce qu’un destin tragique m’avait injustement ravi, mon honneur.

La salle d’audience, ce matin-là, était presque vide.

Quelques notables seulement. Quelques curieux. Deux créanciers vieillissants, assis côte à côte sur un banc.                    

On parlait à voix basse, comme dans un lieu dont on n’attend plus grand-chose. La lumière entrait de biais par les ouvertures hautes. Elle atteignait les dalles, le bord des tablettes, les sandales du greffier. Elle ne montait pas jusqu’aux visages.

Près du juge, plusieurs rouleaux étaient empilés avec une rigueur qui rendait plus visible encore la place laissée vide devant lui.

Le greffier lut mon nom.

— Laberius.

Un murmure parcourut les bancs. Il ne disait ni l’hostilité ni l’accueil. Il constatait seulement que j’étais là.

Le juge consulta ses tablettes. Il suivit plusieurs lignes du stylet, s’interrompit, puis fronça légèrement les sourcils.

— Les faits sont anciens, dit-il.

— Les dettes ont été acquittées.

— La peine a été purgée.

Il leva les yeux. Son regard s’arrêta sur ma face, descendit vers mes épaules, revint aux pièces du dossier.

— La loi permet ta réhabilitation.

Au fond de la salle, une voix souffla.

— Par Jupiter, une bête reste une bête.

Le juge marqua une pause, comme s’il avait entendu.

— La loi ne connaît ni griffes ni pelage, reprit-il.

— Elle ne juge que les actes.

Il inspira lentement.

— Ce qui a été jugé tient lieu de vérité.

Il referma les tablettes.

— Laberius, tu es réhabilité dans ton honneur civil.

Le greffier nota la décision.

Un murmure plus net s’éleva.

— Et la mémoire ? demanda une voix.

— Qui la réhabilite ?

Le juge releva la tête.

— La mémoire n’est pas de mon ressort.

Il se leva.

Un magistrat s’avança face à moi, tenant devant lui deux tablettes reliées.

L’homme de justice ne parla pas longtemps. Il attendit que chacun eût tourné les yeux vers lui, rompit le sceau, puis ouvrit les tablettes. Sa voix s’éleva dans la salle presque vide.

Décret de réhabilitation

Laberius, dit l’Ours prodige,
précédemment frappé d’infamie
pour des faits de fraude portés à sa charge,
est relevé de cette sanction.

La mention de cette infamie est effacée des registres publics.

Son honneur est rétabli.
Ses droits civiques et patrimoniaux
lui sont rendus.

Les biens indûment aliénés
devront lui être restitués
ou, à défaut, leur valeur acquittée
par le trésor public de la cité.

Ainsi en ont décidé
les décurions de Naples.

Ex decreto decurionum.
Sub sigillo publico.
Fiat.

Le magistrat referma les tablettes.

L’audience fut levée.

Les bancs grincèrent. Les deux vieux créanciers se mirent debout avec lenteur. L’un d’eux lissa sa tunique. L’autre évita de me regarder. Les notables gagnèrent la sortie en reprenant à mi-voix une conversation interrompue. Personne ne s’approcha.

Personne n’applaudit.

J’avais pourtant exposé devant le tribunal tous les arguments qui s’étaient imposés à moi, même les plus singuliers. Cicéron lui-même, plaidant pour Publius Quinctius, son ami devenu insolvable, n’avait-il pas rappelé que la faillite prive l’homme de ce qu’il a de plus précieux, son honneur ?

Plotin, méditant sur le mal et la souffrance, n’avait-il pas enseigné que le Bien est le principe dont toute chose dépend, l’objet du désir de tous les êtres ?

Et Décimus Laberius, chevalier romain contraint par César de se produire sur scène, publiquement humilié, n’avait-il pas dénoncé l’injustice de son sort en déclarant, avec une dignité amère, qu’après soixante années d’une vie sans tache, il rentrait chez lui marqué du statut infamant de mime ?

Le greffier rassembla les tablettes. Une à une, elles disparurent dans un coffre bas. La décision qui venait de me rendre mon honneur civil fut rangée avec les autres. Dans la salle presque vide, la loi avait effacé l’infamie des registres.

Je restai seul quelques instants. Le soleil avait progressé sur les dalles. Il atteignait maintenant la place où je me tenais, mais cette lumière ne me réchauffait pas.

Les voix du passé romain se mêlèrent à mes propres rugissements. Elles semblèrent venir des Carpates.

Tout devint trouble, irréel, puis sombra dans une obscurité profonde.

15.

Les trois navires de Pouzzoles.

Une chaleur descendait d’un ciel clair. Ma respiration emplissait l’espace, profonde, continue, presque tellurique. Je me tenais debout, massif, étranger à toute mesure humaine.

J’étais toujours Laberius.

Toujours un ours.

Devant moi s’ouvrait la baie de Naples. Le Vésuve se découpait à l’horizon, dangereux et muet. Quelques fumerolles se défaisaient dans l’air tiède. Des hommes s’activaient de toutes parts et lançaient des ordres brefs en latin. Nul ne paraissait surpris de me voir. Tout allait de soi.

Je me voyais à Pouzzoles, l’antique port de commerce. La mer s’étendait devant moi.

Trois navires marchands mouillaient dans la rade.

Je les observai d’abord sans chercher à comprendre. C’étaient trois grandes corbitae romaines, massives, indiscutablement réelles. Leurs hautes coques se balançaient lentement. Leurs voiles carrées formaient de larges plis au-dessus des ponts. Des chaloupes allaient des bâtiments au quai, chargées d’hommes, de cordages et de coffres encore fermés.

Le quai travaillait sous le soleil. Marins, débardeurs et portefaix s’y pressaient sous les cris des contremaîtres. Une poulie grinçait à intervalles réguliers. Des amphores s’entrechoquaient.

Non loin sur le quai, une centurie de la garde impériale demeurait immobile.

Les légionnaires, pieds ancrés dans la poussière, formaient un mur de boucliers écarlates. Les casques de bronze et les armes polies projetaient des éclats aveuglants de lumière. Une odeur de cuir tanné flottait dans l’air chaud. Le port s’agitait. Les soldats ne bougeaient pas.

Je m’approchai du centurion qui commandait la troupe. Drapé dans une tunique pourpre et ceint de son armure, l’officier se tourna vers moi avec réserve. Je l’interpellai.

Après un bref silence, il répondit.

— Trois navires romains sont entrés dans la rade pendant la nuit. L’un vient d’Antioche, l’autre de Crète, le troisième d’Aden, en Arabie.

Il indiqua les corbitae sans se retourner.

— Leurs cales regorgent d’étoffes fines venues de Chine et de pierres précieuses extraites à Golconde et au Karnataka, en Inde.

Sur le premier navire, deux hommes soulevèrent un ballot. Sur le second, des soldats surveillaient le débarquement de petits coffres cerclés de métal. Le troisième gardait ses cales fermées.

— Ces cargaisons n’ont plus de maître déclaré, poursuivit le centurion. Elles attendent qu’un propriétaire se manifeste. Jusqu’alors, elles demeurent sous l’autorité du gouverneur de la province de Campanie.

Le centurion me scruta avec une intensité soudaine. Son regard passa de ma face à mes pattes, puis s’arrêta sur moi.

Il se retourna vers ses hommes et lança un ordre bref en latin.

Aussitôt, la centurie se déploya autour de moi. Les boucliers se séparèrent, les rangs pivotèrent, les lances s’inclinèrent. Je crus d’abord que l’on venait m’arrêter.

Aucune arme ne se leva contre moi.

Un passage s’était ouvert.

D’un même pas, discipliné, nous nous mîmes en marche. L’agitation du port demeura derrière nous. Le grincement des poulies et les appels des portefaix se firent moins distincts, tandis que le battement régulier des caligae imposait son rythme à la route.

Nous traversâmes la campagne en cadence. La poussière montait autour des jambes des soldats et se déposait sur mon pelage. Le Vésuve disparaissait parfois derrière un mur, un verger ou la courbe d’un terrain, puis revenait, muet et menaçant.

Nous nous engageâmes enfin dans les ruelles étroites et encombrées de Naples. Façades ornées, arcades ombragées, échoppes débordantes, la ville s’offrait à moi dans le tumulte des marchands et des chalands. Les conversations s’interrompaient à notre approche et reprenaient derrière nous.

La troupe s’immobilisa devant une villa imposante dont le toit de tuiles se découpait sur le ciel de midi. Le battant de la porte était ouvert. Au-delà du seuil, je distinguai des mosaïques, des sculptures et des fresques retraçant avec emphase des scènes de combats et de victoires impériales. Nous étions devant mon ancienne domus.

Dans l’atrium baigné de lumière, une foule chamarrée s’affairait. Des citoyens richement vêtus, des serviteurs, des esclaves, des musiciens et des poètes préparaient une fête. Des coupes avaient été alignées. Des corbeilles de fruits attendaient sur des tables basses. Un joueur de lyre pinçait encore une corde pour l’accorder.

À mon entrée, le silence tomba.

Le centurion fit quelques pas, me saisit par le bras et me présenta.

Alors la fête commença.

Les toges éclatèrent de couleurs. Cent torches illuminèrent les marbres, bien que la lumière du jour descendît encore dans l’atrium. Les esclaves circulaient, portant des fruits et du vin. Les lyres se mêlèrent aux rires et aux voix. Les poètes déplièrent leurs rouleaux. Des convives levèrent leur coupe dans ma direction, d’autres se pressèrent autour du magistrat, du centurion et des notables.

Je quittai la foule sans être vu et me retirai dans la solitude du péristyle, parmi les myrtes et les rosiers.

Je sentais Concordia et Pax veiller, invisibles mais présentes par le poids d’une protection accordée.

Au loin, la clameur de la fête persistait. Je laissai mon esprit dériver sous la garde de Jupiter et de Junon.

Je songeai à Somnus, frère de la Mort, fils de la Nuit. Je crus sentir sa proximité à la lisière du péristyle, comme le gardien de ce long songe qui approchait de son terme.

Peu à peu, les célébrations s’éteignirent. Les lyres se réduisirent à quelques notes. Les voix s’éloignèrent.

Le vacarme se dissipa.

Il ne demeura qu’un silence grave.

16.

Épilogue

J’entendis frapper trois coups à une porte.

Le monde du rêve se disloqua.

Je me réveillai brusquement.

J’étais étendu sur le canapé de ma suite d’hôtel, à demi couvert par le couvre-lit de soie bleue que j’avais dû tirer du lit avant de sombrer. Mon souffle était court, heurté. Mon cœur battait à tout rompre. Mes vêtements, trempés de sueur, collaient à ma peau.

L’ours Laberius avait disparu. Avec lui s’était effacée la Naples antique livrée à l’anarchie du troisième siècle.

Il me fallut plusieurs secondes pour reconnaître la pénombre de la pièce. Des fragments du songe persistaient — sons étouffés, éclat d’un bouclier, cire entaillée par un stylet. À mesure que mon périple antique se retirait, un sentiment mêlé de malaise et de clairvoyance montait en moi.

On frappa de nouveau.

— Monsieur ? Tout va bien ? Votre taxi vous attend.

Je regardai la porte sans répondre immédiatement.

— Dites-lui que je descends.

Un bref silence suivit, puis les pas de l’employé s’éloignèrent. Un chariot à bagages roula dans le couloir. Des voix passèrent. Une porte s’ouvrit, puis se referma avec précaution.

C’était un mercredi de décembre 2000. Le jour s’était levé sur Montreux. Sous la lampe bouillotte restée allumée, le journal de ma mère reposait ouvert à sa dernière page.

En 1970, trente ans plus tôt, mon père avait fait faillite. Une entreprise industrielle familiale s’était effondrée avec lui. Ce père que j’admirais avait pris la fuite. Il se cachait à Berlin-Est, en République démocratique allemande. Consignée par ma mère, la ruine avait pénétré la famille, modifié les regards et les paroles. Elle avait atteint, sans protection, l’enfant de dix ans et demi que j’étais.

Je me redressai. Une vibration sourde résonnait dans mon crâne. Je me laissai retomber contre le dossier du canapé et fermai les yeux.

Quand je les rouvris, les lustres, les fauteuils alignés et les meubles précieux me parurent dérisoires. Leur ordre contrastait avec la misère et le chaos du rêve.

Je changeai de chemise, m’habillai en hâte et gagnai les portes-fenêtres du balcon.

Le froid entra dès que j’ouvris.

Le Léman et les Alpes se tenaient au loin dans la lumière douce du matin. La rive enneigée de Montreux dessinait sa courbe discrète et pâle. Les sommets se détachaient dans la clarté. Un bruit de ressac montait jusqu’au balcon.

Je fermai les yeux et inspirai profondément l’air froid.

Lorsque je les rouvris, le paysage n’avait pas changé. La sensation d’irréalité reculait.

Je savais d’où venait le rêve. Il avait puisé dans le journal de ma mère et dans la plaquette sur la faillite chez les Romains, achetée la veille chez un bouquiniste de la vieille ville de Genève. Le reste venait sans doute de la fatigue, du péplum vu à Balexert, de la musique du film entendue sur l’autoroute et de l’histoire d’un Empire qui conservait ses formes tandis que son principe se défaisait.

Laberius avait surgi des profondeurs de mon inconscient. Sa ruine, son infamie, son exil et son obstination à se reconstruire avaient donné une forme concrète à ce que le journal de ma mère venait de rouvrir.

Je rentrai dans la suite, refermai les portes-fenêtres et plaçai le journal et la plaquette dans ma valise. Je tirai la fermeture.

À dix heures, je quittai le Montreux Palace. Le taxi attendait sous la marquise. Le chauffeur descendit, prit ma valise et la plaça dans le coffre. Lorsque je lui indiquai l’aéroport de Genève, à Meyrin, il m’observa brièvement, mais ne posa aucune question.

Nous rejoignîmes l’autoroute A9 en direction de Vevey, puis de Lausanne. À notre droite, les pentes de Lavaux portaient leurs rangées de vignes nues. À gauche, le Léman apparaissait au-delà des glissières. Le chauffage exhalait une odeur de cuir chaud que j’associai soudain à l’Allemagne. Les essuie-glaces chassaient une humidité trop fine pour devenir pluie.

Le chauffeur m’observa dans le rétroviseur.

À dix ans et demi, je ne savais pas ce qu’était une faillite.

Le mot ne désignait pour moi aucun mécanisme. Il produisait des visites.

Dans la maison plongée dans le silence et la pénombre, où le personnel de maison avait disparu, des hommes vêtus de gris ou de noir sonnaient chaque jour. Ils apportaient des actes pliés et des serviettes de cuir. Leur manière de regarder les meubles les séparait déjà de nous.

Ma mère ne me protégeait pas de ces visites. Il me revenait d’ouvrir à ces hommes, de les recevoir et de leur dire que mes parents étaient absents.

Les huissiers étaient si nombreux que je passais mes journées à guetter leur arrivée aux fenêtres.

Je répétais les phrases que l’on m’avait confiées. Je demandais un délai, assurais qu’une réponse viendrait, tentais d’obtenir qu’ils reviennent un autre jour. Je surveillais leurs yeux lorsqu’ils passaient du document aux objets de la pièce. Il me fallait retenir ces hommes avec des mots d’enfant prononcés aussi fermement que possible.

Un silence pouvait les faire entrer. Ma mère ne me protégea pas davantage le jour où des inspecteurs de la police judiciaire se présentèrent. Je ne fus écarté ni de leur présence ni de leurs questions.

Le chauffeur ralentit à l’approche d’une file de véhicules. Le moteur changea de régime. Dans l’habitacle, le déclic d’un clignotant se répéta.

Ma mémoire avait retenu ces voix officielles qui ne s’adressaient pas à un enfant, mais attendaient néanmoins sa réponse.

Mon père avait fuit la justice. La RDA n’était pas pour moi un pays abstrait. Je l’avais déjà visitée. J’en connaissais la frontière, plus opaque que les autres, et le sentiment d’un monde refermé sur lui-même. J’ignorais les raisons exactes de cet ultime refuge et ce que mon père espérait trouver là-bas. Je savais seulement qu’il n’était plus là lorsque les huissiers et les policiers frappaient.

Son absence le privait de toute défense dans la famille.

Pour mes grands-parents, mes oncles, mes tantes, mes cousins et les amis de la famille, la faillite ne fut pas seulement un désastre social. Elle devint un jugement sur mon père. Sa fuite en RDA achevait le portrait. Le père que j’avais aimé et admiré disparaissait sous celui que la famille racontait.

Son image fut détruite devant moi, accusation après accusation.

Je n’avais pas les moyens de le défendre. Je possédais seulement des souvenirs antérieurs au verdict familial — des souvenirs affectifs, dépourvus de pièces justificatives. Dans une famille qui prétendait parler au nom des faits, ils ne faisaient pas office de preuve.

La voiture suivait la courbe de l’autoroute. Les bandes blanches revenaient sous les roues avec une régularité hypnotique. Des panneaux annonçaient Lausanne. Des immeubles apparurent à mesure que nous approchions de la ville.

La réputation d’un homme peut être déposée plus vite qu’une enseigne.

La catastrophe me suivit à l’école, où l’aisance n’avait pas besoin de s’exhiber pour servir de règle. Elle se lisait dans la tranquillité des enfants et dans la manière dont les professions des pères étaient énoncées. La situation de tous paraissait garantie.

La mienne avait cessé de l’être.

Je ne saurais dire aujourd’hui ce que mes condisciples savaient exactement. Je me rappelle l’opprobre. Il se manifestait dans une question trop précise, une compassion d’adulte, une hésitation avant de prononcer mon nom.

À dix ans et demi, je savais reconnaître l’instant où la curiosité changeait de nature.

C’est au cours de cette période trouble que ma mère me reprit La Porte étroite, d’André Gide. J’y avançais difficilement, fasciné par sa beauté. Elle me fit lire Le Petit Chose, d’Alphonse Daudet.

Je ne sais plus quelle intention présida à ce choix. Peut-être voulait-elle m’offrir un récit d’épreuve et de courage. Peut-être jugeait-elle cette lecture édifiante. Mais, dans le contexte de la disparition de mon père et de la déchéance familiale dont je subissais les effets, ce livre épouvantable ne pouvait rester un simple livre. On me présentait l’histoire d’un enfant frappé par la ruine de sa famille, humilié par la perte de sa position et soumis trop tôt aux nécessités du monde adulte. Je le lus par assignation maternelle.

Le Petit Chose ne fut plus seulement l’enfant Eyssette. Il devint la place que l’on semblait me désigner. Le diminutif contenait à la fois la pitié, l’impuissance et l’abaissement. Cette lecture confirmait ce que les regards m’avaient déjà appris. J’étais celui à qui la faute du père fournissait désormais une identité.

À dix ans, j’avais compris qu’un événement invisible avait changé la place de mon père parmi les hommes.

Et, par contrecoup, la mienne.

Le langage d’une famille installée ne me permettait pas de distinguer la dette de la faute, l’échec du déshonneur. À cette déchéance, l’école donnait une sanction sociale. Le Petit Chose lui prêtait une figure.

Il me fallait répondre du nom de mon père. Mon raisonnement enfantin s’arrêtait là.

Dans le taxi, je retrouvais l’Empire romain en crise qui m’avait accompagné toute la nuit. Les institutions persistaient, les légions demeuraient aux frontières. Le principe, cependant, se délitait.

Après Lausanne, le taxi rejoignit l’A1. Morges, Rolle et Nyon furent annoncées successivement. Chaque nom me rapprochait de Genève, où j’avais acheté la veille la plaquette sur la faillite romaine, sans savoir encore que j’ouvrirais à Montreux le journal de ma mère.

À dix ans et demi, aucun tribunal ne m’avait convoqué. J’avais néanmoins reçu une condamnation. Elle ne me déclarait pas coupable. Elle faisait de moi le dépositaire de la faute.

Trente ans plus tard, le journal de ma mère ne racontait pas une faute héréditaire, mais un drame survenu en 1970.

Il n’abolissait ni les années de déni ni le mystère douloureux qui avait accompagné mon adolescence. Pour la première fois depuis cette époque, un espace s’ouvrait pourtant entre la faillite de mon père et moi.

Je pouvais enfin distinguer les faits de l’impression qu’ils avaient déposée en moi.

Le chauffeur croisa de nouveau mon regard dans le rétroviseur.

— La température vous convient, monsieur ?

— Oui, merci.

Ma voix me parut plus assurée que je ne l’attendais. Il hocha la tête et reporta son attention sur la route.

Je regardai les localités défiler. Le voyage dans l’Empire romain me laissait dans une zone incertaine. Mais la route suivait ses échangeurs, ses indications et ses distances. Chaque panneau réduisait celle qui me séparait de l’aéroport.

Le récit de Laberius laissait la question principale sans réponse.

Qui réhabilite la mémoire ?

Ni le juge, ni le greffier, ni le trésor impérial. La mémoire ne se corrige pas par décret.

À l’approche de Genève, le trafic se densifia. Le chauffeur réduisit sa vitesse. Les voitures se rapprochèrent. Des avions apparurent au-dessus des bâtiments, bas dans le ciel d’hiver. L’un d’eux, un appareil de la Sabena, descendit lentement, train sorti, puis disparut derrière les installations de l’aéroport.

Je ne me sentais ni délivré ni réconcilié. Ces mots auraient donné à la matinée une conclusion qu’elle ne possédait pas. J’avais seulement cessé de confondre, pendant quelques instants, la faillite de mon père avec un jugement sur l’enfant que j’avais été.

Le panneau indiquant Genève-Aéroport et Meyrin apparut. Le taxi quitta l’autoroute. Le mouvement de la voiture déplaça mon reflet dans la vitre, puis le rendit à sa place.

Un vol de la Sabena m’attendait.

Dans le coffre, le journal de ma mère et la plaquette consacrée à la faillite chez les Romains voyageaient ensemble. Je ne savais pas encore ce que je ferais de ce qu’ils venaient de me montrer.

Mais la ruine avait retrouvé un langage.

Fin

Image — Le narrateur enfant reçoit les huissiers de justice à la porte de la maison familiale — Création numérique originale assistée par intelligence artificielle, sur base du texte original.

Musique associée — J. S. Bach, « Erbarme dich, mein Gott », Passion selon saint Matthieu.

© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.

Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.