L’Ours et l’Empereur
Lisez ou écoutez ici mon récit complet:
Histoire de l’Ours qui parlait

À dix-huit ans, dans ma chambre chez mes grands-parents au Luxembourg — Reconstitutions numériques ci-dessus et ci-dessous composées par intelligence artificielle à partir de photographies et de souvenirs.
J’avais dix-huit ans. Je préparais mon Jury d’État. Je m’échappais régulièrement de l’école privée où j’étais inscrit pour préparer mes examens seul. À cette époque, la vie dans ces établissements gardait encore quelque chose de romanesque. J’avais choisi de présenter une pièce de Camus, un essai d’histoire et surtout le roman La Curée, d’Émile Zola, à l’épreuve orale de français. Dans le silence de ma chambre, chez mes grands-parents, je m’accordais parfois quelques minutes de repos en feuilletant distraitement mes livres.
À cette époque, présenter La Curée supposait de connaître bien davantage qu’un seul roman. Il fallait avoir une vue d’ensemble de l’œuvre de Zola, de son siècle, et plus particulièrement des dix-huit années du Second Empire. La Seconde République, la Commune de Paris et les débuts de la Troisième République entraient aussi dans ce champ d’étude.
Je savais alors peu de choses de Napoléon III. J’avais découvert son existence grâce à une discrète plaque commémorative apposée sur la façade de l’Hôtel de la Poste, à Bouillon dans les Ardennes belges. Mes grands-parents, qui fréquentaient l’établissement et admiraient Victor Hugo, m’en avaient donné une image guère favorable. Louis-Napoléon Bonaparte me paraissait un souverain controversé, bien plus pâle que son oncle, Napoléon Ier. Pourtant, les livres m’avaient déjà révélé une figure plus sensible et plus ambivalente, bouleversée par le carnage de Solférino, puis plus tard atteinte au plus intime par le désastre du Mexique.
J’avais aussi appris que, devenu Prince-Président de la Seconde République, il s’était rendu lui-même au château d’Amboise, à la veille du sénatus-consulte de 1852 qui rétablissait la dignité impériale, pour rendre sa liberté à Abd el-Kader, chef de la résistance algérienne à la colonisation française.
Mon regard changea d’une manière plus profonde le jour où je découvris, dans un manuel d’histoire, une reproduction en couleur du célèbre portrait en pied de l’Empereur peint en 1861 par Jean-Hippolyte Flandrin, élève d’Ingres. La perception intime des couleurs accompagnait cette révélation.

Image ci-dessus: Hippolyte Flandrin, Napoléon III, empereur des Français, 1861. (Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon)
Ce visage doux, que l’histoire officielle traitait souvent avec morgue ou avec indifférence, m’apparut aussitôt dans une étrangeté poignante. Sortant d’un Second Empire dit autoritaire pour entamer une époque que la plupart des historiens qualifient de libérale, Louis-Napoléon Bonaparte était alors au faîte de sa puissance. Et cependant je croyais discerner en lui un regard rêveur, hésitant, presque craintif, comme perdu dans quelque enfance lointaine, retranchée, inaccessible.
Sous l’élégance marine et pourpre de l’apparat, je ressentais sa posture incertaine, presque celle d’un cambrioleur surpris dans son propre empire, celle d’un homme doutant peut-être de lui-même et de son droit d’être là, au milieu du luxe, au cœur même des symboles du pouvoir.
À dix-huit ans, je trouvais déjà chez Zola un modèle de travail, chez Kafka une manière de ressentir le réel et chez Flaubert une recherche de beauté. Louis-Napoléon Bonaparte allait devenir l’une de mes principales sources d’inspiration dans mon action professionnelle future et dans une certaine manière de penser la vie sociale et économique. J’admirais sa vie d’aventurier romanesque comme la constance avec laquelle il s’attachait à faire aboutir les projets les plus difficiles. J’étais impressionné par ses audaces sans approuver ni son coup d’État ni ses méthodes expéditives.
Je ne voyais pas en lui l’image du souverain triomphant d’un empire aux fastes restaurés. Je découvrais plutôt la figure d’un être marginal, d’un enfant certes privilégié mais aussi blessé et mélancolique, d’un témoin égaré, suspendu entre l’ordre fragile des apparences et le désordre fondamental du monde.
Au même moment, dans La Curée de Zola, je retrouvais l’Empereur Napoléon III furtif, flottant, spectral, à travers deux brèves apparitions, l’une aux Tuileries, l’autre au parc Monceau. Zola avait saisi, avec une acuité critique presque métaphysique, une tremblance de l’être. Deux phrases me frappèrent alors, et je les retins pour l’examen. La première disait « Il traversait lentement le salon, au bras d’un général gros et court, qui soufflait comme s’il avait eu une digestion difficile. » La seconde, plus nue encore, allait droit au mystère, « Alors, dans ce vide, l’empereur parut. »
La première phrase donne à voir une souveraineté déjà atteinte dans son assurance, portée encore par une société qui admire l’Empereur tout en se précipitant avec lui vers sa perte. La seconde fait surgir une présence depuis le vide même. Il ne s’agit plus seulement d’un personnage historique, mais d’une apparition. L’Empereur paraît depuis une sorte de vacance de l’être. Il domine sans éclat, presque sans consistance propre, et pourtant il suffit à ordonner encore ce qui l’entoure. Il est là comme un premier moteur immobile d’Aristote, cause dernière mais devenue vacillante, principe de mouvement d’un monde dont la cohésion se délite déjà. Quelque chose en lui oscillait, non dans la fonction seulement, mais dans l’ontologie même. Ce qui se montre dans cette silhouette n’est pas seulement la fatigue d’un règne, mais la fragilité fondamentale d’un ordre symbolique qui prétend contenir le réel. Devant une ombre, une tache colorée qui glisse presque timidement, on crie encore « Vive l’Empereur ».
C’est de la rencontre entre ces images, le tableau de Flandrin, les apparitions du roman de Zola, et mon propre regard de jeune homme, qu’est née une ligne secrète conduisant jusqu’à l’écriture de ma nouvelle Histoire de l’Ours qui parlait. Il s’agissait, obscurément, d’un même désir. Restaurer un ordre antérieur, retrouver une sécurité perdue, réparer par la volonté, par l’intelligence ou par la fiction une déchirure primitive.
Ce que le Premier Empire fut pour ce Louis-Napoléon, le statut perdu de l’Ours l’est pour le héros de mon récit. Dans les deux cas, quelque chose d’essentiel a été perdu, non comme un simple avantage, mais comme une forme première de légitimité, d’abri ou de cohérence. Dès lors, toute existence s’organise autour d’une tentative de restitution.
Cette tentative n’a rien d’abstrait pour moi. Elle renvoie à une expérience ancienne, décisive, dont Histoire de l’Ours qui parlait est la transposition métaphorique. Un monde s’était effondré lorsque j’avais dix ans, avec la faillite des affaires d’un père que j’aimais et admirais, le délitement d’un noyau familial, le divorce de mes parents et l’arrivée soudaine d’un beau-père autoritaire et violent. Ma mère, mes frères et moi fûmes matériellement préservés par le patrimoine familial. Mon père, en revanche, fut rejeté par son milieu d’origine. Ce qui s’était rompu alors ne relevait pas seulement de l’ordre familial et social. C’était une certaine consistance du réel.
Napoléon III, comme le héros de ma nouvelle, appartient pour moi à cette famille d’êtres qui ont entrevu la faille, pressenti le chaos, mais n’ont pu se résoudre à le regarder en face. Louis-Napoléon aurait voulu restaurer un empire comme on tente de reconstituer une enfance perdue, ou plus exactement le fantasme d’une enfance intacte, demeurée hors d’atteinte de la tragédie du monde. Ce fut peut-être son œuvre. Ce fut peut-être aussi ce qui l’exposa à sa chute.
À mes yeux, l’effondrement qui suivit la défaite de Sedan, en 1870, n’apparaît plus alors comme une péripétie que Bismarck, la dépêche d’Ems, l’état de l’armée ou la santé de l’Empereur suffiraient à expliquer. On peut le ressentir comme l’issue plus profonde d’un songe tragique, celui qui consiste à vouloir opposer à la dynamique du monde un ordre reconstruit de toutes pièces, fragile dès son principe parce qu’il procède d’une blessure et non d’une fondation.
Histoire de l’Ours qui parlait vient de la même lutte impossible. Sous la figure onirique du fauve venu des Carpates roumaines, sous la mélancolie du récit, affleure la même inquiétude. L’existence de l’ours Labérius, comme celle de Louis-Napoléon Bonaparte, se tient dans un écart. Tous deux appartiennent à un monde qu’ils veulent rejoindre sans jamais pouvoir l’habiter pleinement.
Ce qui importe alors n’est pas seulement la chute d’un règne, ni même la perte d’un statut. C’est la manière dont un être tente de se maintenir dans une forme qui déjà ne le protège plus. Le palais, le titre, le costume, la parole, la dignité retrouvée ou rêvée deviennent autant d’abris fragiles. Ils donnent encore figure à ce qui, sans eux, tomberait dans la confusion.
Comme Napoléon III égaré dans les salons des Tuileries ou dans son landau diaphane du parc Monceau, comme l’adolescent que je fus, comme aussi l’homme d’affaires que je devins plus tard, fasciné par la noblesse crépusculaire de mondes courant à leur ruine, l’ours de ma nouvelle parle depuis un lieu instable. Sa parole ne triomphe pas. Elle cherche à retenir ce qui se défait.
Histoire de l’Ours qui parlait est née de cette même tentative de restaurer un ordre révolu, de retrouver une place dans un monde où les repères se sont effondrés. Elle m’a accompagné pendant trois décennies, depuis le désastre paternel des années 1970 jusqu’à l’épreuve socioprofessionnelle que j’allais devoir affronter à la fin des années 1990.
Il ne s’agit pas de ramener à la vie un monde intact. Aucun monde intact n’a peut-être jamais existé. Il s’agit plutôt de comprendre pourquoi certains êtres continuent d’aimer les formes disparues, les dignités perdues, les royaumes déchus, alors même qu’ils savent que rien ne les rendra au présent.

Images ci-dessus — Napoléon III sous le regard de Zola, Flaubert et Kafka — une rencontre imaginaire de quatre modèles pour penser et travailler.

Image ci-dessus: Ange Tissier, Le Prince-Président rend la liberté à Abd el-Kader au château d’Amboise, le 16 octobre 1852, 1861. (Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon)
© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.
Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et aux figures de l’exil intérieur.
