Karmann à bout de souffle
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(Nouvelle version)
1
Je me souviens très bien de ce dimanche de juillet 1976.
Elle tenait le volant avec fermeté. Ma confiance en elle était grande, autant que mes sentiments. De biais, j’observais la tension se dessiner sur son visage. Son angoisse répondait à la mienne.
Nous avions quitté Sion par l’ancienne route de Lausanne. La voie était presque déserte, bordée de vignobles. L’aiguille frôlait la zone rouge. Notre avance était courte. La vitesse me donnait la nausée.
Depuis la frontière italienne, l’habitacle empestait l’essence. Le moteur souffrait. À chaque feu, la panne menaçait.
Nous devions rejoindre l’aéroport de Genève. Prendre le premier vol possible. Fuir. Ne plus jamais revenir.
Entre nous, l’air était irrespirable. Nous parlions peu. Nos pensées tournaient à vide, prises dans la même anticipation anxieuse : disparaître sans laisser de trace, partir, ne plus jamais revoir l’Europe.
À mes pieds, un sac de voyage. L’argent liquide nécessaire.
Par instants, le paysage me happait. Les parois de roche, les vignes en terrasses, les murs de pierre, les pylônes, les stations-service, le Rhône qui courait au fond de la plaine. Puis les tunnels, les ponts, les camions, les villages serrés contre la montagne.
Mais mon regard revenait sans cesse vers la lucarne arrière.
Depuis Sierre, la Volkswagen des Italiens de Bergame nous collait. Je voyais le Variant surgir à chaque virage. Il montait en régime. Il gagnait du terrain.
Plus aucune trace des autres. La Mercedes noire, longue, profilée comme un avion, avait disparu avant Conthey. Les deux Giulietta de la police fédérale étaient sorties de notre champ de vision. Pourtant je les sentais encore derrière nous. Nous les reverrions plus loin. Plus bas.
L’entrée de Martigny me rappela brutalement à la réalité.
Un autocar en double file. Freinage violent. Moteur calé. Redémarrage en force. Notre Karmann-Ghia trembla dans ses tôles.
Son flat-four Volkswagen, moteur Okrasa, repartit dans une toux sèche. Deux carburateurs. Une odeur d’huile chaude.
Nous vîmes trop tard le barrage mobile : deux motos de la police cantonale au carrefour central.
Elle bifurqua sec par une ruelle, juste derrière le marché. Le pneu arrière décrocha. Contre-braquage brutal. Une caisse de légumes se désarticula sur le trottoir.
Plus de poursuivants Bergamasques en vue.
À la sortie de la ville, la route plongea vers la plaine du Rhône. Martigny disparut derrière nous. La Karmann-Ghia fendait de nouveau l’air. Objectif, la Riviera vaudoise.
Nez bas, la voiture vibrait sur la chaussée. Sa carrosserie, jadis rouge vif, brunie par les années, paraissait trop fragile pour notre fuite. Sous la peinture usée, les bas de caisse portaient déjà leurs piqûres de rouille.
Soudain, tonnerre dans le ciel.
Deux Mirage III des Forces aériennes passèrent dans un fracas assourdissant, à quelques dizaines de mètres au-dessus de nos têtes.
Entrée dans le canton de Vaud.
En ligne droite vers Bex.
Ma main posée sur sa cuisse dénudée, je redoutais une embuscade, une farce cruelle. Mais plus de Mercedes noire. Plus d’Alfa Romeo beige. Plus de break Volkswagen.
Nous avions semé les Bergamasques.
Par prudence, nous coupâmes par les entrepôts des Sableries des Alpes, avant de ressortir par un chemin agricole.
Premières rues d’Aigle vers 9 h 37.
Feux. Carrefour encombré. Îlot central. Camionnette arrêtée en travers.
La Karmann-Ghia traversa la place du marché au frein à main, évita de justesse un groupe de touristes japonais. Cris. Aboiements. Visages retournés.
Le volant mince, gainé de cuir, lui glissait presque entre les doigts. Au tableau de bord, le petit compte-tours ajouté après coup tremblait. L’aiguille de température d’huile montait sans pudeur.
C’est à Villeneuve, au moment où je reconnus le donjon du château de Chillon, que je changeai de stratégie.
Le soleil claquait sur les murs de pierre. Des touristes erraient sur le parking. La Karmann-Ghia passa dans un râle, en dérapage contrôlé. Le moteur hurlait. Une odeur de caoutchouc brûlé resta suspendue dans l’air.
Je sentais son souffle.
J’avais à nouveau peur.
C’est à cet endroit que je renonçai au projet de quitter la Suisse le jour même.
Les rives de Montreux, si proches, figées dans leur blancheur matinale, nous offraient un refuge inattendu.
Me penchant vers elle, je murmurai :
« La prochaine sortie pour Montreux… prends-la. Vite. »
Elle tourna à peine la tête.
« On ne va plus à l’aéroport ? »
Je fixais la route devant nous.
« Trop risqué. »
Elle tenait le volant depuis Milan. Je guettais, de biais, la fatigue sur son visage, jusque dans ses plus infimes crispations.
Mon cœur battait trop fort pour elle.
« Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ? »
« La police. »
Elle fronça les sourcils, sans quitter la route.
« Et alors ? »
« L’aéroport, c’est un piège. Contrôles à l’embarquement, passeports, douane, guichets… Ils auront le temps de nous y attendre. »
« Tu crois qu’ils nous suivent encore ? »
« Non. Justement. Les Bergamasques nous ont perdus. Sans doute pensent-ils que nous filons vers Berne. Profitons-en. On disparaît quelques heures. Le temps que ça se tasse. »
Elle inspira, les mains serrées sur le volant.
« Il nous faut un hôtel ? »
« Un endroit discret. »
Un silence passa.
Puis elle dit :
« Le Montreux Palace. »
Je me tournai vers elle.
« Tu appelles ça discret ? »
Elle eut presque un sourire.
« Fais-moi confiance. Là-bas, personne ne cherchera des fugitives comme nous. »
Je la regardai encore une seconde.
« D’accord. Montreux Palace. »
2
La ville se dressait devant nous, au bord du Léman, abrupte, verticale.
Nos poursuivants se rapprochaient certainement. Je ne les voyais plus, mais je les sentais dans notre dos. À ce stade, ils n’abandonneraient pas.
Il fallait rejoindre l’hôtel.
Au volant, elle descendit deux vitesses d’un coup.
Le moteur hurla.
Derrière nous, le vieux quatre cylindres à plat, refroidi par air, protesta dans une toux métallique. Ce n’était pas un rugissement de voiture de sport. C’était un bruit sec, obstiné, nerveux, presque épuisé.
Et nous plongeâmes dans Montreux comme on entre dans un piège, en espérant qu’il se referme sur quelqu’un d’autre.
Je réfléchissais vite. Aujourd’hui encore, je crois qu’elle avait raison. Le Montreux Palace offrait exactement ce qu’il nous fallait. Le prestige, le service, la discrétion. Un lieu trop visible pour paraître suspect. Une façade parfaite derrière laquelle disparaître.
Elle sourit, ironique :
« En cas de nécessité, nous pourrons passer par le lac. Un bateau, Évian-les-Bains, avec deux billets de la CGN… n’importe quoi. Mais d’abord, il faut atteindre l’hôtel. »
Au loin, j’apercevais déjà la masse fin de siècle du Montreux Palace. Vaste, majestueux, presque irréel, il dominait la ville et le Léman, face aux Alpes. Un refuge trop grand, trop visible pour paraître suspect.
Elle gardait les yeux sur la route.
« Et après t’avoir déposée ? Je fais quoi ? Je viens avec toi ? »
Je mis une seconde à répondre.
« Non. On se sépare. »
Je vis ses mains se crisper sur le volant.
« Séparons-nous. C’est plus sûr. Pour l’instant. »
« Combien de temps ? »
« Deux jours. Rendez-vous ici, à l’hôtel, neuf heures. »
Elle hocha la tête, sans rien dire.
« D’ici là, moi, je me cache. Toi, tu files à Genève. Tu achètes nos deux vols, tu te débarrasses de la Karmann, et tu reviens en taxi. »
Un silence passa entre nous.
« Deux jours », dit-elle.
« Deux jours. Pas plus. »
À l’entrée de la ville, nous longeâmes la rive. Le Montreux Palace était en vue, mais nous nous perdîmes un moment dans le quartier des Planches. Un vrai dédale.
Puis la Grand-Rue apparut.
L’entrée de l’hôtel n’était plus loin.
La Karmann fut arrêtée net par un feu rouge. C’est alors que je les vis.
Dans le miroir convexe fixé à un platane, la Volkswagen surgit derrière nous. Elle déboîta brusquement, nous doubla, puis se mit en travers sur le passage clouté, juste devant notre capot. Elle nous barrait la route.
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
Sa voix se brisa.
« Les Bergamasques. »
« Ils font quoi ? »
« Ils nous coupent. Ne reste pas là. »
Elle chercha une issue, les mains agrippées au volant.
« Par où ? »
« Où tu peux. N’importe où. Sème-les. »
D’un coup d’accélérateur, elle doubla la Volkswagen.
Le Variant réagit aussitôt et se lança à notre poursuite dans les rues étroites et sinueuses de Montreux, presque désertes en ce dimanche. Elle chercha à le semer, passa par les artères de la ville, prit les virages au plus court, força plusieurs passages. Mais le break ne ralentissait pas. Les Bergamasques avaient probablement refait les freins.
La Karmann-Ghia s’engagea à contresens dans plusieurs ruelles et brûla trois feux rouges. Le vacarme attira une NSU de la police municipale. Malgré cela, la Volkswagen restait sur nos talons. Notre fuite devenait plus dangereuse à chaque rue.
À chaque virage, le simili noir collait à la peau et la Karmann-Ghia donnait tout ce que sa mécanique préparée Okrasa pouvait encore offrir, ligne italienne, moteur populaire, juste assez de souffle pour tenir le Variant à distance.
Les sirènes retentissaient dans toute la ville lorsque nous retrouvâmes la Grand-Rue. Nous pénétrâmes dans le parking du marché, dans l’espoir d’échapper à nos poursuivants. Mais le Variant nous avait suivies. Il repéra notre cachette et manœuvra pour nous bloquer.
Sous les yeux affolés des usagers, la Karmann-Ghia fonça sur lui, l’évita de justesse et reprit sa fuite. En quittant les lieux, nous manquâmes de renverser deux policiers qui entraient à pied, arme au poing. L’un d’eux cria quelque chose. Nous étions déjà loin.
Nous quittâmes le centre-ville à vive allure et rejoignîmes la route étroite qui grimpait vers Chamby. Dans les rétroviseurs tremblants, on distinguait la calandre plate du break, ses phares jaunes incrustés. À l’intérieur, rien ne bougeait.
Les Bergamasques étaient là.
Armés ? Impossible à dire.
Au virage des Hauts-de-Caux, elle passa la deuxième et força l’allure. L’arrière de la Karmann-Ghia chassa légèrement. La route montait encore. Derrière nous, le moteur reprenait son souffle par à-coups, avec ses deux carburateurs déréglés, une reprise brève, sèche, presque insolente, puis l’essoufflement, puis encore l’effort.
L’idée me vint de nous introduire dans une propriété aux volets clos.
« Entrons ici. C’est la cachette parfaite. »
Nous y restâmes tapis plusieurs heures dans l’obscurité, dans les bras l’une de l’autre. Ses cheveux couvraient mon visage, sa main serrait la mienne, nos poitrines étaient pressées l’une contre l’autre, et je sentais son cœur battre. Nous tremblions d’anxiété.
Vers quatorze heures, nous reprîmes la route. La Karmann-Ghia traversa de nouveau les rues du hameau. Nous dépassâmes la petite gare de Chernex sans attirer l’attention, puis la route de la corniche, entre pâturages et bois silencieux, nous ramena vers Montreux. Pas une âme qui vive.
Nous atteignîmes le Montreux Palace dans une ville figée par la torpeur d’une fin de week-end.

3
Il était 14 h 30 lorsqu’elle coupa le moteur.
La Karmann-Ghia eut encore un soubresaut, comme si elle refusait de s’éteindre. Puis plus rien. Seulement l’odeur de l’huile brûlée, de l’essence froide, de la poussière et du métal chaud.
Je déclinai poliment l’offre de services du chasseur de l’hôtel et m’emparai du sac où se trouvait l’argent. Je fis glisser mes bagages et le sac noir sur le marbre poli de l’entrée. Des boiseries finement travaillées ornaient les murs Art nouveau du grand hall.
Elle ne m’embrassa pas, ne me salua pas, ne me regarda même pas. Elle reprenait déjà la route de Genève pendant que je me hâtais d’accomplir les formalités d’enregistrement, sous les lustres Beaux-Arts de la réception. Toutes les chambres ordinaires étaient occupées. Il ne restait qu’une suite, la moins chère.
Le bagagiste resta interdit lorsque j’insistai pour pousser moi-même le chariot. Malgré la réputation d’excellence du palace, je me méfiais du personnel, en particulier du service d’étage, qui pouvait m’épier à discrétion.
Je ressentis un soulagement en franchissant le seuil de ma suite. Le balcon offrait une vue dégagée sur le Léman et les Alpes, et cette perspective intensifiait la sensation de sécurité que dégageait l’endroit. Je me croyais à l’abri, dans un refuge hors du temps.
Les sommets des Alpes se fondaient dans un éther obscur, chargé de vapeurs nuageuses. Le soleil diffusait une faible aura sur la Riviera. Le quai aux Fleurs bordait des eaux si calmes qu’elles semblaient immobiles. Au loin, un bateau à aubes, déjà illuminé, dérivait lentement sur le lac avec une fête privée à son bord.
Sans mon amie, je fus prise d’un instant de mélancolie. Puis je remarquai l’heure sur ma montre. Il était un peu plus de 16 heures.
Avec impatience, je verrouillai la porte donnant sur le couloir et suspendis le panneau « Ne pas déranger ». Pour me préserver d’hypothétiques regards indiscrets, je tirai les rideaux.
Deux jours passèrent ainsi. La nuit, pendant mon sommeil, je fis un rêve obsédant où j’étais prisonnière d’une étrange soirée mondaine où elle demeurait introuvable.
Lorsque vint, quarante-huit heures plus tard, le moment tant attendu de la revoir, je descendis quatre à quatre dans le hall de l’hôtel.
Je patientai en vain, des heures entières.
Aucune nouvelle à la réception.
Dehors, rien.
Pas de message.
Aucun signe.
J’attendis sans explication, jusqu’à ce que la nuit tombe.
Le lendemain, le surlendemain, j’attendis encore.
Je pris même le risque de rappeler Bergame, puis Milan.
Disparue.
Je ne devais plus jamais la revoir.

Images : Karmann Ghia rouge en fuite dans les rues de Montreux en 1976, composition numérique originale ; Karmann Ghia et autres véhicules exposés lors d’un gala, photographie de 1969 retravaillée. Les images ont été réalisées avec l’assistance de l’intelligence artificielle.
Musique associée: Flight from the City de Jóhann Jóhannsson.
© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.
Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.