La nuit des lapins

Écouter le récit

Pour écoute personnelle uniquement

1

Trois heures.
Le radio-buzzer sonne.
J’arrache la prise.

Fenêtre.
Mon Dieu comme il pleut.

Pieds nus sur le parquet,
tapis d’Orient.
Carrelage glacé.

Filtre blanc.
Filtermatic.
L’odeur monte en silence.
Un café comme en Hollande.

L’impatience me noue le ventre.
Je me sens clandestin
dans ma propre maison.

D’ici, Ixelles,
urbaine et libérale,
à ton Woluwe-Saint-Pierre,
catholique et provincial,
je sais que là-bas
tu m’attends.

Ma Sibylle de Clèves.
Mon Élisabeth de Saxe.

Oui, ta peau pâle.

Je m’habille vite.
Je prends mes bottes.
Elles sont prêtes pour Ostende.

2

Cheveux mouillés,
je me glisse entre les portes.

Silence parfait.
Un moteur tourne.

Place Brugmann, sa pierre humide.
Avenue Molière, trop longue, trop lente.
Pluie sur les arbres.

Je roule trop vite.
Bascule.

Réverbères orange.
Bois de la Cambre.
Sans feu.
Pas de patrouille.

Je passe
les balustres de l’Abbaye.
Square Montgomery.

Je ne réfléchis plus.
Je file vers l’Aimée.

Avenue de Tervuren.
Je me précipite vers toi.

Stockel, immobile
dans son calme rural.

Lumière à l’étage
d’une villa blanche.

Je te sais là.
Ce pyjama bleu
aux boutons nacrés.

3

Haie de thuyas.
Je me gare en silence.

La fenêtre de ta chambre,
forteresse au-delà des mers,

septentrionale,
hyperboréenne.

Ma reine d’Islande.

Une portière qui claque, enfin.
Je ferme les yeux.

Effluve d’Opium.
Diorissimo.
Non.
Dioressence.

Chignon ajusté.
Pommettes fraîches.

Ta main entre nous.
Je vois tes yeux.

Je passe la première.

Ostende est bientôt là.

4

Bretelles autoroutières.
À trois heures quarante-cinq,
nous filons vers la mer.

Sur les bas-côtés,
des camions couchés
comme des dinosaures tranquilles.

Plafonniers allumés.
Phares de gendarmerie.

Sous un ciel noir,
sol orangé de lumière.

L’autoroute est déserte.
Lignes blanches.
Des ponts.

Une musique dans l’autoradio.
Nous chantons « The Look of Love »
À tue-tête.

La chanson revient.
Une phrase traverse l’habitacle.
Elle en dit plus que nous.

Ta tête sur mon épaule.

« Le regard de l’amour »

Ostende approche.

Oui, « Le regard de l’amour »

Marcher le long du quai.
Voir des pêcheurs.
Courir les planches,
entre les caisses en bois.

Nous échapper vers le large.

5

La nuit nous appelle.

Notre chemin change.
C’est un monde parallèle.
Peuplé d’êtres doux.

Des dizaines.
Des centaines, peut-être.

Des lapins gris et blancs,
blottis contre les glissières,
bondissent sur l’autoroute.

Leurs yeux dans la lumière.

Nous roulons au pas.

C’est la nuit des lapins.

Tu chuchotes quelque chose
que je n’entends pas.

La chanson revient.

« Le regard de l’amour »

Ta main est toujours là.

Nous nous embrassons,
les lapins autour de nous.

6

Ma reine des Brumes.

Ostende est devant nous.
Grandeur étrange.

Nous choisissons le parc,
son calme monarchique.

Une reine des Belges,
peut-être,
rêve-t-elle là.

Derrière un arbre droit.
Mystère
sur pelouse déserte.

Le spiegelmeer
contre le ciel rose.

Un taxi passe
sur Groendreef.

Nos mots se croisent
entre français et flamand.

Je te contemple.

Blonde,
tu me souris.

« Le regard de l’amour »

7

Nous cherchons en vain,
dans le vieux port d’Ostende.

Marché désert.
Auvents clos.

Une odeur tenace.
Un goût de fin de nuit.

Le vent se lève
sur la jetée.

Un ferry s’élance.

Lumières
sur vagues blanches.

Douvres au loin.

Un marin passe.
Silencieux.
Il s’efface.

La mer est grise.
Elle bouge avec nous.

Ton sourire
ne cache rien.

Je succombe
à ton calme.

« Le regard de l’amour »

La buée sur les vitres.

La voiture nous abrite.
Notre refuge est provisoire.

Ta joue contre la mienne.
Ma main dans la tienne.

8

Boulogne-sur-Mer,
derrière la frontière.

Un mot d’Opale.
Un mot de clarté.
Un nom qui nous plaît.

Une ville derrière une falaise.

Moteur en marche.

La mer nous longe.
Ligne du tram.

Le ciel est toujours rose.
Le jour commence.

9

Si seuls
à Bray-Dunes.

À Dunkerque,
c’est un désastre.

Pourquoi ces ombres.

Nous ne nous regardons pas.

Boulogne enfin.

Un Deauville.
Un Biarritz.
Notre Cannes du Nord.

Un palmier en plastique.
Des grues rouillées.

Je te trouve un bar
face à la mer.

Un Prisunic.

Nous éclatons de rire.

Ici, pas de Graal.

Tu appelles ta mère.

Notre monnaie file.
Il n’y a pas d’Avalon.

Mais je reste face à toi.

Sans Merlin
ni sortilège.

Lancelot,
tombé de la tour close.

On se frotte les yeux.

Plus rien ne tient.

Tu t’endors,
la tête sur mon épaule.

Paris n’est pas si loin.

« The look of love »

Image: colonie de lapins sur l’autoroute entre Bruges et Ostende, quatre heures du matin, 1984. Création numérique assistée par IA à partir d’un souvenir de jeunesse.

© Philippe-Raymond Brasseur. Tous droits réservés. Reproduction interdite.

« The Look of Love », ABC, 1982. Paroles et musique de Martin Fry, Mark White, Stephen Singleton, David Palmer et Mark Lickley. Neutron / Mercury.

Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.