Peter Pan’s Flight
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Pour écoute personnelle uniquement
Ce vendredi soir d’août 1998, je rentrai à Knokke après trois heures passées à la gendarmerie. Le mot de convocation n’avait pas été prononcé. On m’avait prié de passer. Le capitaine m’avait offert du café, puis placé devant lui trois photocopies de factures. Sur la première figurait le nom de Baldassare. Sur la deuxième, une société de transit de Rotterdam. La troisième portait ma signature.
Il n’avait ni élevé la voix ni formulé d’accusation. Il avait repris les mêmes questions avec une patience qui donnait l’impression que le temps travaillait pour lui. Pourquoi la marchandise avait-elle été facturée deux fois ? Pourquoi les quantités déclarées à l’entrée ne correspondaient-elles pas aux quantités livrées ? Qui avait choisi le transitaire ? Je connaissais les réponses possibles. Je ne savais plus lesquelles étaient vraies.
Nous avions parfois corrigé une désignation après coup, fait passer un avoir pour une remise et laissé Baldassare établir des documents que je n’aurais pas rédigés moi-même. Je n’avais pas ignoré ces arrangements. J’avais choisi de ne pas les connaître dans le détail, nuance qui m’avait paru considérable tant que personne ne m’avait demandé de l’expliquer.
— Vous voyez une fraude, lui avais-je dit. Moi, je ne vois qu’une structure commerciale.
Il avait rapproché les photocopies.
— Je vois surtout des écarts, monsieur.
J’avais parlé des délais bancaires, des taux de change, des usages italiens et des erreurs de saisie. Tout était exact. Rien ne répondait à sa question.
La pièce ne ressemblait pas à l’idée que je me faisais d’un lieu d’interrogatoire. Deux chaises de bureau, une armoire métallique, le calendrier d’une compagnie d’assurances. Par la fenêtre, je voyais des voitures de service alignées dans la cour et un gendarme qui fumait sous un auvent. Rien n’avait été disposé pour m’impressionner. On m’accordait un siège ordinaire dans un lieu où l’ordinaire pouvait retenir un homme.
Le capitaine s’appelait Verhaegen. Il avait posé sa montre à côté des factures. De temps en temps, quelqu’un ouvrait la porte pour lui remettre une feuille ou demander une clé. Il répondait d’une voix égale, puis revenait à moi avec la même question.
— Vous avez signé ici ?
— C’est ma signature.
— Ce n’est pas ce que je vous demande.
Je m’étais penché sur la photocopie. Le paraphe traversait le cachet de la société. Il était rapide, incliné, incontestable. Pendant longtemps, mon nom au bas d’une lettre avait ouvert un crédit, fait partir un camion ou rassuré un fournisseur. À présent, les mêmes lettres resserraient les soupçons autour de ma personne.
— Je signe plusieurs dizaines de documents par jour.
— Qui préparait ceux-ci ?
Je prononçai le nom de Zoetewater, mon chef-comptable, puis le retirai presque aussitôt. Il contrôlait les comptes, mais ne vérifiait pas chaque colis. Le secrétariat rapprochait les bons, Baldassare envoyait ses corrections, le transitaire établissait les déclarations. Chacun intervenait assez pour que la responsabilité circulât, pas assez pour qu’elle se désignât nettement.
Verhaegen nota quelque chose. Son écriture était petite et lente.
— Monsieur Sacripante de Milan affirme que les instructions venaient d’Anvers.
Une chaleur me gagna le cou.
— Baldassare affirme ce qui lui permet de rester Baldassare.
— C’est-à-dire ?
— Un homme indispensable tant que les ennuis appartiennent aux autres.
Il releva les yeux. Je crus discerner de l’ironie dans son silence, peut-être seulement de l’attention. Je lui expliquai les retards aux frontières, les marchandises qui changent de qualité entre le contrat et la livraison, les ajustements nécessaires pour que le commerce réel rejoigne les catégories du droit.
— Ces arrangements, est-ce que vous les avez demandés ?
Je bus une gorgée de café. Il était froid.
— J’ai demandé que les livraisons se fassent.
— Même si les documents ne correspondaient pas ?
— Je n’ai jamais donné cette instruction.
La phrase était vraie dans le sens exact où je la prononçais. Je n’avais jamais demandé de modifier une quantité, d’établir une seconde facture ou de déplacer une commission. J’avais exigé des résultats et refusé les retards. D’autres avaient traduit mes exigences dans la langue des opérations. Leur traduction m’avait convenu tant qu’elle n’exigeait pas ma lecture.
À dix-neuf heures, Verhaegen posa devant moi le procès-verbal de mes déclarations. Certaines phrases semblaient flottantes, pauvres, presque stupides, une fois réduites à leurs mots. Je demandai plusieurs corrections. Il accepta les précisions factuelles, refusa les commentaires. Puis je signai chaque page.
— Vous pourriez avoir besoin des conseils de vos avocats, dit-il en refermant le dossier.
— J’ai surtout besoin que vous compreniez une activité qui ne se pratique pas depuis une armoire métallique.
Il remit sa montre à son poignet.
— Bonne soirée, monsieur.
Dans le couloir, j’attendis qu’un planton déverrouille la porte du parking. Je savais qu’on allait m’ouvrir. Pourtant, jusqu’au déclic de la serrure, mon corps ne crut plus tout à fait à ma liberté.
Je rentrai à Knokke en reliant Baldassare Sacripante, un concurrent frustré, un inspecteur aux aguets et le beau-frère douanier de celui-ci. Je ne possédais aucune preuve. La colère remplissait les intervalles.
Je refermai la porte de l’appartement, posai mes clés sur le marbre de l’entrée et restai debout, le porte-documents à la main. Un goût de métal persistait dans ma bouche.
Sophie-Caroline leva les yeux du fauteuil. Une lampe bouillotte était allumée près d’elle. Le reste du salon demeurait sombre.
— Alors ?
— Rien.
— On ne te garde pas trois heures pour rien.
Je posai le porte-documents à côté des clés.
— Leur métier consiste à donner de la durée au néant.
Elle referma le livre qu’elle tenait sur les genoux.
— Zoetewater a appelé deux fois. Il veut une réponse avant lundi.
— Zoetewater veut toujours une réponse avant lundi. C’est sa manière de fabriquer des semaines.
— Et Baldassare ?
Je la regardai. Elle n’avait rien vu des documents. Elle avait vu mon visage.
— Tu as cette chance de pouvoir attendre que les choses arrivent. Moi, je dois encore les empêcher.
Elle se leva et déposa son Balzac sur la console. Sa colère déplaçait les objets avec soin.
— Tu vas appeler tes avocats ?
— Pour confirmer à Verhaegen que sa mise en scène m’a atteint ?
— Pour savoir ce que tu risques.
Je retirai ma veste. La doublure collait sous mes bras. Je la suspendis au dossier d’une chaise, puis la repris pour la mettre sur un cintre.
— Une vérification. Peut-être une perquisition ici. Rien qui concerne Julie.
— Ce qui te concerne finit toujours par concerner la maison.
Elle rappela les lettres recommandées de la semaine, l’appel de la banque que j’avais fait prendre par le secrétariat, le fournisseur qui avait téléphoné un dimanche matin. Je répondis à chaque fait séparément. La banque renégociait. Les lettres provenaient d’un cabinet qui facturait l’inquiétude. Le fournisseur avait été payé avec quatre jours de retard.
— Tu vois bien que tu ne réponds pas.
— Je réponds avec des faits. Tu voudrais que je confirme ton sentiment.
Elle écarta le rideau. La digue était presque vide. Au-delà des immeubles, la mer formait dans la nuit une masse sombre et crémeuse, sans limites visibles.
— Peux-tu encore payer les salaires à la fin du mois ?
— Bien sûr.
Je répondis trop vite. Elle referma le rideau.
— Si quelque chose arrive, je ne veux pas l’apprendre par quelqu’un qui sonne à la porte.
— Rien n’arrivera cette nuit.
— Tu comprends très bien ce que je veux dire.
Elle me demandait de renoncer à l’intervalle pendant lequel un fait existe déjà sans avoir encore été nommé dans la maison. Cet intervalle était devenu mon principal espace d’action.
— Demain, j’appellerai Zoetewater.
Elle me fixa assez longtemps pour que la promesse prît du poids, puis quitta la pièce.
Le portable sonna peu après minuit. Je reconnus le numéro de Zoetewater. Je le laissai appeler jusqu’au bout. Il savait que les banques ne continuaient à nous soutenir que parce qu’elles étaient déjà trop engagées. Je le savais également. Cette communauté de savoir faisait de lui un témoin.
La nuit effaça tout.
Au réveil, mon corps était reposé, presque léger. Les questions de la veille appartenaient désormais au capitaine Verhaegen, enfermé dans son univers de formulaires, de barrières et de cachets. Ce matin-là, j’avais retrouvé cette confiance sans mesure qui, dans certaines périodes de ma vie, me tenait lieu de santé.
Une nouvelle voiture de leasing m’attendait au garage. Une Renault discrète et moelleuse comme je les aimais. La société n’avait pas encore payé la première mensualité, mais Avis Fleet avait livré. Les voitures arrivaient, les cartes fonctionnaient, les banques renouvelaient les lignes.
Lorsque j’ouvris la portière, l’odeur du cuir neuf et du plastique chauffé m’enveloppa. Chaque commande répondait à sa place. Le siège avançait, reculait, s’abaissait avec une docilité que les êtres humains avaient toujours refusée. Je remontai dans l’appartement avec les clés à la main.
Madame da Costa mélangeait le chocolat de Julie. Sophie-Caroline buvait son café près de la fenêtre. Je déposai les clés au milieu de la table.
— Nous partons.
— Où ? demanda Sophie-Caroline.
— Au Disneyland Hotel.
Julie poussa un cri de joie. Madame da Costa retint la tasse qu’elle venait de heurter. Des Rice Krispies tombèrent sur le parquet.
— Aujourd’hui ?
— Maintenant.
— Nous n’avons rien préparé.
— C’est précisément l’avantage d’un hôtel.
Madame da Costa consulta sa liste.
— Il faut les médicaments de Julie et une veste pour ce soir.
— Prenez ce qui est indispensable.
Elle se leva. C’était elle qui savait où se trouvaient les médicaments, quelles chaussures Julie pouvait porter toute une journée et combien de vêtements exigeait une nuit incertaine. Je décidais du départ. Elle le rendait possible.
Sophie-Caroline demanda si l’hôtel avait des chambres libres, si nous allions prévenir quelqu’un, si Madame da Costa souhaitait nous accompagner. Ses questions forçaient ma décision à rencontrer les conditions de sa réalisation.
— Je vais téléphoner à American Express, dit-elle.
— Nous le ferons en route.
— Et si c’est complet ?
— Avec eux, rien n’est complet pour nous.
Madame da Costa avait déjà quitté la cuisine. Julie répétait Disneyland comme le nom d’un pays. Elle demanda si elle devait prendre son maillot, ses patins et sa boîte de crayons. Madame da Costa limita ce choix à une peluche et un livre pour le trajet.
Je pris une veste, deux chemises encore sous plastique et une cravate que je n’aurais aucune raison de porter. Dans mon bureau, le bordereau de la banque se trouvait sous une note de Zoetewater. Je refermai le bureau à clé sans lire la note.
Le téléphone fixe sonna. Tout le monde s’immobilisa une fraction de seconde. Je décrochai avant Sophie-Caroline.
— Jean-Philippe ?
C’était Baldassare.
— On me dit que tu as parlé.
— On te dit beaucoup de choses.
— Nous devrions nous voir.
Il commença une phrase sur les factures. Je l’arrêtai.
— Je pars en famille. Tu appelleras lundi au bureau.
— Lundi, il sera peut-être trop tard.
— Pour toi, peut-être.
Je raccrochai. Sophie-Caroline se tenait dans l’encadrement de la porte.
— Tu viens de lui dire que nous partions ?
— Je lui ai dit que je n’étais pas à sa disposition.
Le départ acquit une nécessité nouvelle. Dans l’appartement, chaque sonnerie pouvait me remettre à la place de celui qui répond. Sur la route, je choisirais la vitesse et la sortie.
— Pour combien de temps ? demanda Sophie-Caroline.
— Nous verrons.
Une heure plus tard, les bagages étaient dans le coffre. Madame da Costa avait préparé quatre valises légères, un sac pour Julie, une trousse de pharmacie et des provisions. Je n’avais touché qu’aux clés. Lorsque je démarrai, je me sentis pourtant l’auteur de l’ensemble.
À la sortie de Knokke, je fis le plein alors que le réservoir était presque complet. Je demandai qu’on lave le pare-brise, vérifie l’huile et mesure la pression des pneus. Une série de niveaux et de chiffres confirma que le véhicule pouvait continuer.
Sophie-Caroline resta près de la voiture pendant que Madame da Costa accompagnait Julie dans la boutique.
— Tu pourrais encore rentrer à Anvers. Voir Zoetewater. Voir un avocat.
— Et expliquer à Julie que son père annule Disneyland parce qu’un comptable a mal dormi ?
— Ne mets pas Julie dans ta réponse.
L’employé revint avec la facture. Je lui donnai un billet et refusai la monnaie. Son sourire me fut presque désagréable. J’avais acheté une reconnaissance trop visible.
La voiture tenait la route sans effort. J’expliquai à Julie que Marne-la-Vallée se trouvait à portée de plusieurs capitales, qu’un parc d’attractions était aussi une opération foncière, ferroviaire et financière. Elle demanda si nous verrions Mickey.
— Certainement, répondit Sophie-Caroline.
Le portable sonna. Je le laissai appeler jusqu’au bout. Il recommença presque aussitôt.
— C’est Zoetewater, dit Sophie-Caroline.
J’éteignis l’appareil et le rangeai dans la boîte à gants.
À mesure que nous avancions, je parlai davantage. Les entrepôts et les plateformes de distribution apparaissaient à travers mes phrases comme des exemples chargés de confirmer une pensée déjà formée. Sophie-Caroline finit par s’endormir. Madame da Costa répondait par monosyllabes. Julie dessinait sur une tablette. Je continuai un moment, puis m’aperçus que personne ne m’écoutait.
Le silence fit revenir Baldassare. Quatre ans plus tôt, dans son bureau de Milan, il avait ouvert une armoire pleine d’échantillons et parlé de notre avenir européen. Lorsque les difficultés avaient commencé, il m’avait accordé des délais. En échange, j’avais accepté des marchandises moins faciles à placer et des commissions versées par une société intermédiaire. Les remises étaient devenues des avances, les avances des régularisations. J’avais continué à parler d’alliance parce que le mot dépendance m’aurait obligé à changer de conduite.
Au premier péage français, la Mastercard ne passa pas. L’employée essaya une seconde fois et secoua la tête.
— Une autre carte, monsieur.
Derrière nous, un conducteur klaxonna. Je tendis une Visa. Elle fut acceptée.
— Votre appareil est mal réglé.
— La seconde fonctionne.
— Cela ne signifie pas que la première ne fonctionne pas.
La barrière se leva. Je repartis trop vite.
— Ce n’était qu’un péage, dit Sophie-Caroline.
Je rangeai la Mastercard dans mon portefeuille, séparée de la Visa.
À quelques kilomètres de Paris, le téléphone se remit à sonner dans la boîte à gants. J’imaginai Zoetewater, Baldassare, la banque et le capitaine Verhaegen. Chacun avait une raison de me chercher. J’étais parti le jour où tous attendaient une réponse.
À l’approche de Marne-la-Vallée, les panneaux de Disneyland apparurent. Je suivis les flèches avec le soulagement d’entrer dans un système où chaque hésitation avait été prévue.
Le Disneyland Hotel se dressait au-dessus de l’entrée du parc, rose, blanc, préfabriqué et immobile. Sa façade offrait directement un résultat. Rien n’y portait la fatigue de sa construction. Rien d’inattendu ne devait s’y produire.
Un voiturier ouvrit ma portière. Sophie-Caroline récupéra le portable dans la boîte à gants. Un bagagiste prit nos valises. Je retrouvai le plaisir d’être débarrassé du poids par la fonction même de celui qui le portait.
Un jeune homme se tenait derrière le comptoir de la réception.
— Je voudrais la meilleure suite disponible. La 2403.
— Je vais vérifier, monsieur.
Ses doigts coururent sur le clavier. Je suivis sur son visage les mouvements d’un calcul auquel je n’avais pas accès.
— Elle est libre.
Je connaissais le numéro par un article consacré à l’ouverture de l’hôtel. Une photographie montrait le salon et la vue sur le parc. Le demander sans consulter la brochure supprimait la distance entre le désir et l’habitude.
Le réceptionniste demanda une adresse de facturation. Je donnai celle de la société.
— Mettez notre adresse privée, dit Sophie-Caroline.
— La société organise ce séjour.
— Elle l’organise depuis quand ?
Le jeune homme baissa les yeux vers le formulaire. J’écrivis l’adresse du bureau.
Lorsque le réceptionniste annonça le prix, mon ventre se contracta. Je demandai ce que le montant comprenait. Le calcul que je reprochais à Sophie-Caroline revenait par ma bouche.
Le directeur de permanence s’approcha, consulta l’écran et me souhaita la bienvenue en prononçant mon nom. Je ne sus pas si American Express avait signalé un plafond en catimini, si le montant exigeait son approbation ou si l’hôtel ajoutait simplement une personne au cérémonial des grandes dépenses. Je choisis la dernière explication.
— Nous avons préparé quelques attentions pour votre fille.
Julie leva les yeux. Pour elle, l’hôtel savait son arrivée.
Je posai l’American Express sur le comptoir. L’appareil crépita et produisit une bande de papier. Quelques impulsions, un moteur minuscule, puis la preuve que le monde acceptait encore ma décision.
Le réceptionniste me tendit une carte portant le numéro 2403.
— Nous n’avons pas besoin de la plus grande, dit Sophie-Caroline.
— Je n’ai pas parlé de besoin.
Dans le hall, une Mary Poppins en robe blanche s’inclina devant Julie et lui présenta la poignée de son parapluie. Julie la saisit avec précaution. Madame da Costa riait. Sophie-Caroline observait le visage de notre fille. Nous étions arrivés là où rien de grave ne devait se produire.
La suite 2403 était tendue de tissus fleuris et de rideaux lourds. Les dorures et les meubles vernis provoquaient en moi un sentiment proche de l’horreur. Mais c’était la plus chère. Le prix lui conférait une hiérarchie que son goût ne méritait pas.
Julie ouvrit toutes les portes. Madame da Costa repéra la couverture supplémentaire, rangea les médicaments et demanda un lit d’enfant. Sophie-Caroline posa sa valise sans la défaire.
— Tu n’aimes même pas cette chambre.
— J’aime qu’elle soit disponible.
Je téléphonai au room service.
— Envoyez-nous ce que vous avez de meilleur. Et n’oubliez rien.
— Combien de personnes, monsieur ?
Je regardai Julie, Sophie-Caroline et Madame da Costa.
— Quatre.
Lorsque le lit d’enfant arriva, Julie refusa d’y dormir. Elle voulait le grand lit, près de sa mère. Madame da Costa répondit que le petit lit servirait à la peluche et qu’elle dormirait elle-même dans la seconde chambre.
— Madame da Costa restera avec nous, dit Julie.
J’avais commandé une suite pour distribuer l’espace. Ma fille le redistribuait selon ses attachements. Sophie-Caroline défit enfin sa valise. Madame da Costa suspendit les robes de Julie entre les vestes de sa mère.
Je sortis sur le balcon. Sous nous, les rails, les toits, les arbres plantés et les files déjà dessinées formaient un monde dont les coulisses demeuraient hors de vue. L’ensemble était encore assez récent, endetté, immensément coûteux. Il continuait d’accueillir des familles sous des dorures parce que chacun avait intérêt à ce que les portes s’ouvrent le lendemain.
Sophie-Caroline me rejoignit.
— Une entreprise qu’on disait impossible, dis-je.
— Elle est possible parce que les banques la soutiennent.
— Toutes les entreprises sont possibles parce que quelqu’un les soutient.
— Jusqu’au jour où quelqu’un s’arrête.
Derrière la vitre, Julie sautait sur le lit. Madame da Costa lui demandait de retirer ses chaussures.
— Pourquoi es-tu venue ?
— Parce que Julie était heureuse. Et parce que je ne voulais pas te laisser partir seul dans cet état.
Elle posa la main sur mon bras. Je sentis la tension de mes muscles.
— Tout le monde attend que je décide.
— Non. On attend que tu regardes ce que les faits ont déjà décidé.
Le téléphone de la suite sonna. La réception avait reçu un message urgent de Zoetewater. Il demandait que je le rappelle avant dix-huit heures au sujet d’une prorogation bancaire.
— Dites-lui que je suis indisponible.
— Dois-je lui préciser jusqu’à quand ?
— S’il le savait, je ne serais plus indisponible.
Je raccrochai, satisfait de la formule. Sophie-Caroline ne sourit pas.
Le soir, deux garçons poussèrent dans la suite des tables roulantes couvertes de cloches. Il y avait des poissons, deux viandes, une soupière, des pâtisseries et une bouteille de champagne. La table devint trop petite. On ajouta une desserte.
Madame da Costa voulut aider les garçons à déplacer un fauteuil. Je lui demandai de s’asseoir.
— Vous êtes ici avec nous.
Elle garda la main sur le dossier.
— Je suis ici pour Julie, monsieur.
— Ce soir, vous dînez.
— Je dînerai quand elle aura mangé.
Je payais le repas. Elle savait qui devait être servi d’abord.
Sophie-Caroline regarda l’ensemble.
— Qu’est-ce que nous fêtons ?
— Que nous soyons ici.
— Et que nous ne soyons pas ailleurs ?
— C’est généralement le principe d’un voyage.
— Tu es cruel quand tu as peur.
La phrase tomba au milieu des assiettes. Je servis le champagne. Madame da Costa posa la main sur son verre.
— Je ne bois pas quand je m’occupe de Julie.
— Un verre ne vous en empêchera pas.
— Alors il ne devrait pas vous empêcher d’accepter que je n’en veuille pas.
Elle n’avait ni élevé la voix ni contesté ma générosité. Elle m’avait seulement refusé le droit de décider à sa place.
Julie demanda pourquoi Madame da Costa m’appelait monsieur alors qu’elle vivait avec nous depuis sa naissance.
— Ta maman m’appelle Maria, dit-elle.
— Et papa ?
— Ton papa choisit ses usages.
Julie lui demanda où elle vivait avant de venir chez nous. Maria parla de Bruxelles, puis du Portugal. Il avait fallu travailler, envoyer de l’argent, rester. J’appris qu’elle avait une fille de vingt-deux ans à Porto. Sophie-Caroline posa les doigts sur mon avant-bras avant que je promette un billet d’avion.
Je me tus.
La suite ne contenait plus quatre personnes réunies par ma décision. Elle contenait quatre vies dont une seule avait payé la chambre.
Je signai la note sans lire le total. Après le dîner, Sophie-Caroline coucha Julie avec Madame da Costa. Je restai seul devant les assiettes à peine touchées. J’avais commandé le meilleur sans demander ce que chacun désirait. Je mangeai ce qui restait, bien que je n’eusse plus faim, jusqu’à sentir une masse sous mes côtes.
Le téléphone sonna. On annonça une télécopie. Je demandai qu’on la glisse sous la porte.
Zoetewater avait résumé la situation en douze lignes. Échéance fournisseur, dépassement de crédit, réserve de la banque, prorogation, garantie personnelle. Au bas de la page, il avait ajouté que nous ne gagnions plus du temps, mais déplacions le manque.
Je repliai la feuille et la rangeai dans le porte-menu du room service, entre les vins et les digestifs.
Je quittai la suite pendant que les autres dormaient. Dans le couloir, les appliques diffusaient une lumière égale sur une moquette où aucun pas ne paraissait laisser de trace. Je pris l’escalier. J’avais besoin de produire moi-même le mouvement de mon corps.
Au bar, un homme seul lisait un journal financier. Il entendit mon accent belge et me demanda si je travaillais dans la distribution. Il dirigeait une entreprise de matériel hôtelier à Lille et cherchait un partenaire au Benelux. Au bout de dix minutes, il me donna sa carte.
Je lui tendis la mienne, celle qui mentionnait encore deux bureaux que nous n’occupions plus. Le gaufrage et les numéros internationaux produisirent leur effet.
— Dans nos métiers, dit-il, il faut voir plus loin que le bilan.
— Un bilan ne voit que ce qui est déjà arrivé.
Nous commandâmes un second cognac. Pendant quelques minutes, l’entreprise redevint ce que je pouvais en dire devant un inconnu. Un réseau européen, des relations, des volumes en progression. Rien n’était faux si l’on choisissait la bonne année de comparaison.
Le barman s’approcha avec un téléphone sans fil.
— Un appel pour vous, monsieur Lemoine.
Je n’avais indiqué au bar ni mon nom ni ma présence. C’était Baldassare.
— Tu ne réponds plus au portable.
— Je dîne avec un partenaire.
L’homme au journal replia légèrement sa une. Je tournai mon tabouret.
— Verhaegen dit que tu attribues les instructions à Anvers.
— Je dis que les documents venaient de vos bureaux.
— Ce n’est pas la même chose.
— Pour eux, si.
Il m’expliqua que le transitaire avait été interrogé, que des copies existaient et que la douane s’intéressait à une commission payée à une société luxembourgeoise. Je connaissais cette société. Elle avait été présentée comme un cabinet de conseil. Je n’avais jamais voulu savoir qui recevait réellement le conseil.
— Tu m’as affirmé que tout était régulier.
— Je t’ai affirmé que cela se faisait.
Cette précision était la sœur exacte de celles que j’avais données à Verhaegen.
— Tu vas rectifier ta déclaration.
— Je ne peux pas.
— Tu peux toujours.
— Alors paie ce qui est dû lundi et nous parlerons.
La somme dépassait la trésorerie disponible. Il le savait.
— Tu commets une erreur.
— Peut-être. Mais je ne la signe pas seul.
Il raccrocha.
Je gardai le téléphone contre l’oreille jusqu’à ce que le barman tende la main. L’entrepreneur lillois m’observait. Je lui expliquai qu’un fournisseur italien confondait la négociation et le théâtre. Il rit. Je commandai une troisième consommation.
Lorsque je remontai, sa carte se trouvait dans ma poche. Je savais que je ne l’appellerais jamais. Pendant une demi-heure, un homme qui ne connaissait rien de ma situation avait cru à la version de moi-même dont j’avais besoin.
Dans la suite, la télécopie attendait toujours dans le porte-menu. La voix de Baldassare avait donné au manque une échéance, un montant et la menace d’une déclaration.
Je m’allongeai sans me déshabiller. Mon cœur battait trop vite. Je pensai à appeler un avocat, puis Zoetewater. À chaque possibilité, je trouvai une objection juste. Vers quatre heures, je m’endormis au milieu de mes raisons.
Le lendemain matin, le buffet du petit-déjeuner occupait toute une salle. Derrière les plats chauffants, des employés remplaçaient aussitôt ce qui venait d’être pris. Je remplis une première assiette, puis une seconde. Je goûtai deux bouchées et laissai refroidir le reste.
Julie observa les assiettes.
— Tu ne manges pas ?
— J’ai mangé.
Près du buffet, un cuisinier préparait des omelettes. J’en commandai une, bien que mon assiette fût pleine, puis la fis recommencer parce que le centre me paraissait trop cuit. L’homme jeta la première dans un bac.
— Vous auriez pu la donner à quelqu’un.
— Nous ne pouvons pas servir un plat refusé, monsieur.
À table, la seconde omelette refroidit.
— Pourquoi l’as-tu prise si tu n’en voulais pas ? demanda Julie.
— Je croyais que j’en aurais envie.
Elle accepta cette réponse. Sophie-Caroline continua de me regarder quelques secondes.
Après le petit-déjeuner, je fis empiler dans la boutique Mickey des chemisiers, des jupes, des vestes et des accessoires pour Julie. Je pris aussi des boîtes, des montres, des figurines et des sacs destinés à contenir d’autres sacs.
Sophie-Caroline remit une robe sur le portant.
— Celle-ci la gratte.
— On changera la doublure.
— Elle la gratte maintenant.
Julie revint avec une paire d’oreilles de Minnie sur la tête. La vendeuse lui demanda ce qu’elle préférait. Ma fille choisit une petite boîte à musique.
— Tu peux avoir la boîte et le reste.
— Je veux seulement celle-là.
Je posai malgré tout une montre sur le comptoir. Sophie-Caroline la remit à sa place.
— Elle a choisi.
À la caisse, le terminal hésita. La vendeuse appela manuellement le service d’autorisation. Une voix me demanda mon adresse, ma date de naissance et le nom de la société. Je répondis assez fort pour que chacun entendît le caractère ordinaire de la procédure. Enfin, la bande de papier sortit avec le même crépitement qu’à la réception.
Les paquets partiraient par Federal Express. La banque recevrait les dépenses plus tard. Tout continuait à condition que chaque difficulté changeât de lieu.
Dans le parc, Julie tirait Madame da Costa par la main. Celle-ci portait un sac et le vêtement que ma fille retirait, puis réclamait. Sophie-Caroline vérifiait les horaires, choisissait les files courtes et obtenait de Julie qu’elle boive. Je connaissais l’histoire du parc. Elles savaient comment y faire passer une enfant sans l’épuiser.
Au carrousel, Julie choisit un cheval blanc. Sophie-Caroline monta près d’elle. Je restai au bord de la plateforme avec Madame da Costa. À chaque tour, Julie nous saluait.
— Vous ne montez pas ? demanda Maria.
— Je préfère voir l’ensemble.
— Elle préférerait peut-être vous voir avec elle.
Le tour était commencé. Je répondis que quelqu’un devait garder les sacs. Madame da Costa les tenait tous.
Devant une attraction, la file annonçait quarante minutes d’attente. Je cherchai une entrée réservée et mentionnai la suite 2403. L’employé répondit que tous les visiteurs devaient emprunter la même file.
— Un client de l’hôtel attend comme quelqu’un venu pour la journée ?
— Pour cette attraction, oui, monsieur.
Je demandai son nom. Il me le donna sans inquiétude. Sophie-Caroline entra dans la file avec Julie. Madame da Costa les suivit.
— Tu viens ? demanda Sophie-Caroline.
J’entrai.
La file avançait par à-coups. Chaque déplacement de quelques mètres produisait une espérance déçue par un nouveau coude. Julie finit par s’asseoir sur le sol. Je lui demandai de se relever. Madame da Costa lui donna une compote.
— Le sol est sale.
— Son corps est fatigué.
Au bout de vingt minutes, je proposai d’abandonner. Julie refusa. Nous restâmes.
L’attraction dura moins de cinq minutes. À la sortie, elle déclara que c’était la meilleure depuis le début. Elle saisit ma main et raconta ce qu’elle avait vu. Je marchai à son rythme. Le temps passé dans la file cessa de réclamer une justification.
À midi, une parade bloqua l’avenue centrale. Des employés nous firent reculer derrière une ligne tracée au sol. Lorsque Julie aperçut le premier char, elle cria mon nom.
— Regarde.
Je regardai. Une princesse saluait à droite, puis à gauche. Derrière le char, un technicien suivait une roue que personne d’autre ne voyait. J’applaudis avec Julie jusqu’à ce que le cortège disparût.
Elle voulut voir Peter Pan.
L’obscurité nous prit dès l’entrée. Sophie-Caroline, Julie et moi montâmes dans une nacelle suspendue. Une barre chromée descendit sur nos jambes avec un bruit sec. Le véhicule s’éleva au-dessus de la maquette d’un Londres stylisé. La nuit était bleue et lumineuse. Big Ben, Tower Bridge et des milliers de petites fenêtres scintillaient dans un ordre parfait. Le mouvement de la nacelle était fixé. Il n’exigeait aucune décision.
L’air changea soudain. Une chaleur mêlée de poussière et d’odeur de mécanique monta jusqu’à moi. Je sentis la barre m’entraver les cuisses. La nuit bleue devint une pièce fermée. Je pris une inspiration qui n’alla pas au bout.
J’essayai de soulever la barre. Elle ne bougea pas.
— Papa ?
Je tirai de nouveau.
— Je veux sortir.
La nacelle poursuivait son parcours. Chaque tournant annonçait une sortie qui n’arrivait pas. J’avais fui les formulaires de Verhaegen pour me placer sous une barre dont un mécanisme invisible réglait ma libération.
Sophie-Caroline posa sa main sur mon poignet.
— Arrête. Tu fais peur à Julie.
— Qu’ils arrêtent cette chose.
— Elle va s’arrêter.
Je disposais de toute mon intelligence mais ne pouvais opposer à sa confiance que mon corps affolé.
Au débarcadère, une employée nous demanda de rester assis jusqu’au relèvement complet de la barre.
— Ouvrez.
— Un instant, monsieur.
— Maintenant.
La barre se leva. Je sortis avant Sophie-Caroline et Julie. Dans le couloir, je heurtai une épaule et repoussai une poussette qui barrait le passage.
— Écartez-vous.
Il me fallait la lumière du jour. Je m’arrêtai lorsque je pus respirer sans sentir la barre sur mes jambes.
Madame da Costa me rejoignit avec Julie. Sophie-Caroline venait derrière elles.
— Qu’est-ce qui t’a pris ?
— Ils bloquent la sortie.
Julie avait perdu l’excitation du matin.
— Ils ont ouvert dès que la nacelle s’est arrêtée, dit Sophie-Caroline.
— J’étais là.
— Justement.
Un employé me demanda si je souhaitais rejoindre le poste de premiers secours. Je répondis que le dispositif avait mal fonctionné. Il expliqua que la barre se verrouillait automatiquement et qu’un opérateur surveillait chaque zone.
— Vous pouviez donc arrêter.
— En cas de danger, oui.
— J’ai demandé à sortir.
— Vous étiez à moins d’une minute du quai.
Chaque explication confirmait que ma volonté n’entrait dans le système qu’après avoir été qualifiée par d’autres.
Madame da Costa ouvrit une bouteille d’eau.
— Buvez, monsieur.
— Je n’ai pas soif.
— Buvez quand même.
Ma main tremblait assez pour faire vibrer l’eau contre le plastique. L’employé détourna les yeux.
Nous trouvâmes un banc. Julie resta debout devant moi.
— Tu étais fâché contre moi ?
— Pas du tout.
— Tu es parti sans nous.
— J’ai cru que je ne pouvais plus respirer.
— Mais tu respirais.
— Pas assez.
Elle posa sa main sur mon genou.
— Moi aussi, j’ai peur quand la porte de ma chambre est fermée.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— J’appelle maman. Ou Maria.
Les deux femmes se tenaient derrière elle. Dans son ordre de secours, mon nom n’apparaissait pas.
— La prochaine fois, je vous attends à la sortie.
Julie hocha la tête. Sophie-Caroline ne commenta pas. La promesse empêchait seulement que je transforme ce qui venait de se produire en faute des autres.
— On rentre à l’hôtel ? demanda-t-elle.
— Pas question.
Je choisis le restaurant des pirates. Une balustrade, des assiettes apportées dans l’ordre et une table qui délimitait notre place avec certitude me réconcilièrent peu à peu avec le monde.
Madame da Costa emmena Julie se laver les mains. Sophie-Caroline attendit qu’elles se soient éloignées.
— Qu’est-ce qu’on t’a demandé hier ?
— Des renseignements sur des factures.
— Elles correspondent ?
Je lui rappelai qu’elle n’avait jamais établi une facture, négocié une ligne de crédit ni attendu le paiement d’un client qui exigeait pourtant d’être livré.
— Tu crois qu’il suffit de payer pour avoir été celui qui a tout rendu possible, dit-elle.
Elle posa les mains à plat sur la table.
— J’ai payé l’école quand le virement de la société n’est pas arrivé. J’ai appelé le propriétaire d’Anvers pour demander huit jours. J’ai dit à Madame da Costa que son salaire serait versé, alors que tu promettais depuis trois jours de parler à Zoetewater.
— Tu n’avais pas à lui parler de nos difficultés.
— Elle sait lire une date sur son compte.
— Elle sera payée.
— Ce n’est pas la question.
Je sortis mon carnet.
— Combien as-tu avancé pour l’école et le loyer ?
Elle donna le montant. Je le notai.
— Je te rembourserai lundi.
— Voilà. Tu transformes tout en dette payable.
Madame da Costa revint avec Julie. Ma fille avait les mains encore mouillées. Maria les essuya avec sa propre serviette.
— Votre salaire sera versé lundi, dis-je.
Elle me regarda sans surprise.
— Je l’espère, monsieur.
— Il le sera.
— Alors lundi, il sera sur mon compte.
Elle prit son verre d’eau. Elle refusait de remplacer le paiement par sa promesse.
Je commandai un dessert pour tout le monde. Personne n’en voulut. Lorsque les assiettes arrivèrent, je compris que j’avais encore répondu à un obstacle par une dépense. Cette fois, je ne touchai pas à la mienne.
Nous restâmes dans le parc jusqu’à la fin de l’après-midi. Je commentai moins. Mon estomac se contractait par vagues. Je refusai d’y voir autre chose qu’un effet du saumon.
À la sortie, je les entraînai vers Festival Disney. Les boutiques répétaient les mêmes couleurs, les mêmes formes et les mêmes objets. À chaque caisse, ma carte passait, le papier sortait, un employé emballait. Les montants augmentaient. L’appareil me rendait la seule réponse que j’étais venu chercher.
Accepté.
Sophie-Caroline finit par s’asseoir sur un banc. Madame da Costa massait sa cheville. Julie gardait contre elle une seule peluche et ne regardait plus les sacs. Je leur proposai des boissons, des vêtements, un dîner dans une autre salle. Elles refusèrent successivement.
Je m’éloignai seul. Une boutique vendait des montres, des pièces numérotées et des dessins encadrés. Le calme, la moquette et les vitrines espacées me rendirent une contenance.
Un homme examinait une montre. Je reconnus Étienne de Villers, rencontré dans des dîners de la Chambre de commerce. Sa famille possédait des usines que plusieurs générations n’avaient pas détruites.
— Jean-Philippe ! En famille ?
— Quelques jours. Et toi ?
— Une journée pour les enfants. Nous repartons en TGV ce soir.
Sa femme et son fils avaient acheté un seul sac. Étienne demanda comment allaient les affaires. Je répondis que nous restructurions la distribution européenne.
— J’ai entendu parler d’un contrôle, dit-il plus bas.
— Un contrôle de routine.
— Tant mieux.
Je lui parlai d’un projet en France, d’un partenaire lillois et de nouvelles gammes italiennes. L’homme du bar et Baldassare entrèrent dans la même phrase.
Étienne me conseilla un avocat fiscaliste.
— Je n’en ai pas besoin.
— Bien sûr. Garde le numéro tout de même.
Il l’écrivit au dos de sa carte. Son fils demanda s’ils pouvaient partir. Étienne consulta sa montre, promit de m’appeler et s’éloigna.
Je demandai à voir la montre qu’il avait examinée. Elle coûtait plus cher que le séjour. La vendeuse referma le bracelet autour de mon poignet.
— Elle vous va très bien, monsieur.
Dans la glace, le cadran brillait au-dessus de ma main. L’acheter aurait répondu à Étienne, à Verhaegen, à la carte hésitante et au banc où ma famille refusait mes offres.
Puis je vis Julie assise entre Sophie-Caroline et Madame da Costa. Elle faisait tourner la clé de sa boîte à musique. Les trois se penchaient pour entendre la mélodie.
— Je vais réfléchir.
La vendeuse retira la montre. Une marque pâle resta sur ma peau.
Lorsque je rejoignis le banc, Sophie-Caroline aperçut la carte d’Étienne.
— Une rencontre utile ?
Je lui tendis la carte, côté numéro de l’avocat. Elle la lut et me la rendit. Je la rangeai dans la même poche que celle de l’entrepreneur lillois.
Je continuai mes achats jusqu’à la fermeture. Dans la suite, les paquets occupèrent l’entrée, le pied du lit et le passage entre les fauteuils. La 2403, qui m’avait paru trop vaste, était devenue difficile à traverser.
Madame da Costa classa les achats. Sophie-Caroline déplaça les valises près de la porte. Julie posa sa peluche sur l’oreiller et s’endormit.
Je m’assis devant les factures accumulées sur le secrétaire. Je les avais toutes signées. Je ne savais pas où se trouvait le pyjama de ma fille.
La télécopie de Zoetewater se trouvait toujours dans le porte-menu. Je pris le stylo de l’hôtel et inscrivis plusieurs calculs au dos d’une facture de vêtements. En supprimant deux commandes, en obtenant quatre-vingt-dix jours de Baldassare et en renouvelant la ligne bancaire, nous pouvions traverser l’automne. Le calcul ne résolvait rien. Il dessinait seulement un automne.
Sophie-Caroline sortit de la chambre de Julie.
— Tu travailles ?
— Je vérifie.
— Quoi ?
— Que j’avais raison de ne pas répondre dans la voiture.
Elle regarda les chiffres, la télécopie, puis les paquets.
— Et tu avais raison ?
— Assez pour dormir.
Je rangeai les calculs dans une chemise de l’hôtel et écrivis sur la couverture « plan de redressement ». Un titre qui transforma une série de reports en projet.
Je pris ensuite la carte d’Étienne. Je composai les trois premiers chiffres du numéro de l’avocat, puis raccrochai. Laisser un message aurait créé un témoin de plus. J’inscrivis le numéro dans mon carnet, sans le nom.
Dans la salle de bains, je bus de l’eau au robinet. Mon visage était gonflé, mes yeux injectés. Un vertige m’obligea à poser les mains sur le lavabo.
Dans la chambre voisine, Julie parla dans son sommeil. Madame da Costa se leva aussitôt. J’entendis ses pas, une porte, quelques mots chuchotés, puis le silence.
Je regagnai le secrétaire. Au-dessous des colonnes, j’écrivis « appeler Lenoir, parler à Zoetewater, suspendre Baldassare ». Je soulignai les trois verbes, puis repliai la feuille et la remis dans la chemise.
Le lendemain, je me réveillai tard. Les valises fermées attendaient près de la porte. Le portable, rallumé par Sophie-Caroline, sonna sur la table.
— Nous partons, dit-elle.
Madame da Costa entra avec le manteau de Julie sur le bras. Ma fille tenait sa peluche.
— Vous partirez si vous le souhaitez. Je garde la suite.
— Pour quoi faire ?
— Julie et moi retournerons dans le parc.
Ma fille regarda sa mère.
— On rentre quand ?
— Tu ne veux pas revoir Peter Pan ?
Elle secoua la tête.
— Je veux rentrer avec maman.
Le portable sonna à nouveau. La carte de la chambre était posée près de l’appareil. Il suffisait de téléphoner à la réception, de prolonger le séjour, de commander encore. Le parc ouvrirait. Les boutiques remettraient en place les mêmes objets.
Les valises étaient prêtes, les médicaments rangés, les colis étiquetés. Personne ne me demandait d’autoriser ce qui était déjà organisé. J’avais payé le déplacement, choisi la route, obtenu la suite et rempli la chambre. Elles avaient décidé du moment où l’expérience prenait fin.
Je pris le téléphone de la suite et demandai la réception.
— Monsieur souhaite prolonger son séjour ?
Les paquets empêchaient d’atteindre la porte sans se tourner de côté. Madame da Costa attendait, la main sur une valise. Sophie-Caroline ne me regardait plus. Julie avait enfoui son visage dans la peluche.
— Faites monter un bagagiste pour la 2403.
Je reposai la carte à côté du téléphone.
En attendant, personne ne s’assit. Madame da Costa vérifia la salle de bains et compta les valises. Je parcourus les pièces. Sans nos vêtements et les jouets, la suite retrouvait sa neutralité. Une autre famille entrerait l’après-midi et recevrait la même impression d’avoir été attendue.
Je glissai dans mon porte-documents la chemise intitulée « plan de redressement », la télécopie, les factures du séjour et les cartes des deux hommes rencontrés.
Le bagagiste frappa. C’était le garçon qui avait monté les valises. Il demanda à Julie si elle avait vu Mickey. Elle lui parla de sa boîte à musique.
— Vous avez passé un bon séjour ? me demanda-t-il.
J’allais répondre oui. Julie parla avant moi.
— Papa a eu peur dans Peter Pan, mais après on a acheté ça.
Elle ouvrit la boîte. La mélodie tinta entre les valises.
— Ça arrive, dit le garçon. Il fait fort sombre là-dedans.
Je lui donnai un pourboire lorsqu’il eut chargé les chariots. Son regard était déjà revenu vers Julie.
Dans l’ascenseur, nous étions serrés entre les paquets. À chaque étage, les portes s’ouvraient sur des familles prêtes à entrer, puis se refermaient faute de place. J’appuyai plusieurs fois sur le bouton du rez-de-chaussée, bien qu’il fût déjà allumé.
— Ça ne va pas aller plus vite, dit Julie.
— Je vérifie.
Madame da Costa sourit. Sophie-Caroline aussi, à peine. Je finis par rire avec elles.
Dans le hall, le réceptionniste me présenta la note. Je la signai. Le papier attestait que j’avais pu rester. Il ne prouvait pas que j’avais choisi de partir.
Le voiturier ramena la Renault neuve. Nous quittâmes Marne-la-Vallée sans parler.
La pluie commença après Meaux, assez dense pour effacer les panneaux à distance. Je réglai les essuie-glaces trop vite. Ils grinçaient sur le verre entre deux nappes d’eau.
— Qu’est-ce que tu vas faire en arrivant ? demanda Sophie-Caroline.
— Lire les engagements.
— Et après ?
— Décider.
— Décider quoi ?
Je répondis que tout dépendait des chiffres.
— Appelle l’avocat d’Étienne.
— Je ne vais pas confier mon entreprise au premier homme recommandé dans une boutique.
— Tu as donné ta carte à un inconnu parce qu’il t’a parlé au bar.
Je serrai le volant. La voiture traversa une flaque et se déporta. Madame da Costa cessa de parler à Julie. Je réduisis ma vitesse.
— J’appellerai.
— Quand ?
— D’Anvers.
Sophie-Caroline regarda la route.
À l’arrière, Julie remonta la boîte à musique. La mélodie était presque couverte par la pluie et le moteur. Madame da Costa lui demanda de la garder fermée pour ne pas fatiguer le mécanisme. Julie obéit. Elle tenait l’objet dans ses deux mains sans chercher à le faire jouer encore.
Le portable sonna dans la boîte à gants. Je le laissai aller jusqu’au bout. La deuxième fois, Sophie-Caroline l’ouvrit, prit l’appareil et le posa sur ma cuisse.
Je répondis. Zoetewater commença à expliquer la prorogation. Je l’interrompis.
— Envoyez le contrat et l’état complet de nos engagements. Je les verrai en arrivant à Anvers.
— La banque attend une signature aujourd’hui.
Devant nous, l’autoroute remontait vers Anvers. Je pouvais encore signer, différer et déplacer le manque jusqu’à l’hiver. Je sentis dans ma bouche le goût de métal de la gendarmerie.
— Ne signez rien avant que je sois là.
Je raccrochai. Sophie-Caroline regardait la route. Madame da Costa parlait doucement à Julie. Je tenais toujours le portable dans une main et le volant dans l’autre. Ce n’était pas encore une décision. C’était la première limite que je venais de poser à ma fuite.
Fin
Image : une attaque de panique dans l’attraction Peter Pan’s Flight, à Disneyland Paris, en août 1998. Illustration générée par intelligence artificielle à partir d’une scène du récit et des instructions de l’auteur.
Musique associée : Frank Sinatra, Santa Claus Is Coming to Town.
© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.
Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et vers libres consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.