Stratégie de repli sur Heligoland
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Musique de fond suggérée : Ouverture – Prologue de Castor et Pollux de Jean-Philippe Rameau, dans l’interprétation de William Christie et des Arts Florissants, version de 1737.
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Partie 1
Partie 2
Sommaire
Première partie, week-end sous tension — Deuxième partie, Normandie — Troisième partie, la faute et le sursis — Quatrième partie, Bora ou la décision.
Première partie
Week-end sous tension
1.
Knokke, un vendredi soir d’août 1995
Knokke avait cette manière de s’éteindre sans disparaître. Des restaurants de la digue émanait encore un peu de lumière. Derrière les grilles baissées, les vitrines conservaient l’éclat immobile des promesses du jour. Invisible, la mer du Nord poussait contre la nuit son grondement régulier. Dans les avenues silencieuses, les bouleaux nains frémissaient sous un vent doux.
Je m’étais assoupi dans une bergère, un plaid écossais glissé sur les genoux, les pieds nus posés sur un Ispahan ancien acquis en 1964 par ma mère chez Garnier, à la Galerie Brugeoise. J’avais avalé trop vite quatre douzaines de plates de Zélande, que Sophie-Caroline avait rapportées de chez Irma dans un sachet blanc mouillé. Une odeur d’iode avait longtemps flotté dans le hall. La gouvernante, notre très chère Madame Valcárcel de Almeida da Costa, avait préparé du pain noir et du beurre salé, puis s’était retirée dès que Sophie-Caroline et Anne-Catherine avaient gagné leurs chambres. Les deux citrons inutiles avaient provoqué ma mauvaise humeur. Sophie-Caroline, ma compagne, avait déclaré qu’elle ne mangerait presque rien, s’était servie trois huîtres pour la forme, puis avait disparu avec cette fatigue opaque qui ressemblait moins au sommeil qu’à une démission par lassitude. Anne-Catherine, sa meilleure amie, invitée pour quelques jours à la côte, avait ri de notre souper improvisé, puis avait pris congé en prétextant la route et l’air marin. Madame da Costa avait refermé les portes avec sa discrétion habituelle. Son silence me donnait l’impression qu’elle savait tout sans rien dire.
Resté seul, j’avais allumé un petit poste de radio. France Culture passait mal. Il fallait orienter l’antenne avec délicatesse vers l’ouest, espérer rencontrer l’émetteur de Lille, accepter les grésillements, les affaissements soudains de la voix, ces plages de parasites où la pensée d’autrui semblait sombrer avant de se reformer. Admettre aussi qu’ici, nous étions déjà un peu aux Pays-Bas. Un écrivain, peut-être allemand, peut-être seulement traducteur de l’allemand, parlait de ses grands-parents mineurs, de son engagement à l’extrême gauche, des humiliations de l’enfance et de la façon dont les souffrances affectives ou sociales se déposent plus tard dans les livres, comme une vase crasseuse au fond d’un port de commerce.
Je l’écoutais sans l’écouter. Ce que j’entendais surtout, c’était le cliquetis des chiffres dans mon échéancier.
Soixante jours étaient devenus cent vingt. Les factures n’étaient plus réglées ; elles devenaient des traites acceptées, endossées, remises à l’escompte, parfois réescomptées. Mon fournisseur italien associé Baldassare Sacripante les faisait circuler entre Milan, Venise et Turin. Ma société Barents & Co vendait, Barents & Co promettait, Barents & Co livrait ; mais l’argent réel, lui, se retirait toujours plus loin, comme l’eau à l’approche d’une marée basse. Les centrales d’achat réclamaient des délais plus longs, les banques souriaient avec moins de patience, les contrôleurs de tout poil semblaient n’avoir plus rien d’autre à faire que d’attendre ou de provoquer ma faute. L’Inspection économique se tenait en embuscade. Plus redoutable encore, l’Inspection sociale semblait guetter le moindre faux pas, le moindre bulletin mal classé, la moindre contradiction entre ce que nous disions faire et ce que nous faisions vraiment.
Je revis alors très distinctement le visage de mon chef comptable Erwin Zoetewater, la semaine précédente, dans mon bureau d’Anvers. Il avait posé son stylo avec une lenteur irritante.
— Vous jouez avec des échéances que vous ne maîtrisez plus, Monsieur Jean-Philippe.
— Vous exagérez.
— Je ne crois pas.
— Vous ne croyez jamais rien. Comme si c’était votre métier.
Il avait souri, blessé de ne pas être pris au sérieux.
— Mon métier, c’est de vous dire quand le sol commence à bouger.
Je l’avais chassé d’un geste distrait. Il était sorti avec son cartable, son imperméable mal coupé, sa nuque un peu grasse, et j’avais aussitôt ressenti pour lui un mélange d’exaspération, d’affection et de reconnaissance. Les gens médiocres avaient parfois l’avantage de sentir le danger avant ceux qui vivaient et se couchaient avec la présence du danger.
2.
Chaque vendredi, au début de la nuit, lorsque venait enfin le moment de me reposer, la même idée fixe revenait. Une cabale se fomentait contre moi. Je la reconstruis aujourd’hui à partir de mes propres notes, de rapports que j’avais commandés, de fausses confidences, de ouï-dire et de phrases colportées. Je n’assistai pas au dîner où elle aurait pris forme. J’en subissais les effets, puis en recueillis quelques indices diffus, ma colère comblant longtemps les vides.
Barents & Co avait très vite gagné des linéaires dans les supermarchés grâce à ses prix, à ses délais et à son service. Nous fabriquions du volume ; des maisons plus anciennes perdaient du terrain. Parmi elles figurait celle d’Alessia, une connaissance de mes années d’école privée qui avait plusieurs fois échoué devant le Jury Central à l’examen d’entrée en Polytechnique. Sa société s’affaiblissait depuis 1992. Notre hostilité était ancienne ; la concurrence commerciale lui donnait un emploi.
Lors d’une réunion de la chambre professionnelle, j’avais tenté de détourner notre rivalité en l’entretenant de la saison d’opéra au Théâtre Royal de la Monnaie. Son regard vide m’avait paru confirmer tout le mal que je pensais d’elle. Je vois aujourd’hui ce que ce souvenir révèle de moi. J’avais fait de ses limites culturelles un verdict moral, et de mon érudition un titre de propriété. La concurrence donna seulement des moyens nouveaux à deux mépris déjà installés.
Des témoignages recueillis ultérieurement firent état d’un dîner qui se serait tenu, en juillet 1994, chez Alessia et son mari, James, dans leur hôtel de maître d’Ixelles. Les récits concordaient dans leur description du décor. On évoquait des tableaux de maîtres mal entretenus, des photographies dédicacées de chanteurs de charme, des cartes postales de Disneyland. On parlait d’affiches de mode, de voitures miniatures de la collection de James. Selon les mêmes récits, ils vendaient peu à peu des tableaux d’Anto Carte, de Marie Laurencin, d’André Lhote et des livres anciens de la bibliothèque de famille pour financer des vacances à Disney World en Floride.
Le père d’Alessia, directeur adjoint au ministère des Affaires Économiques et créancier de sa fille, était présent, ainsi que plusieurs agents de l’administration. Véronique Lescaut, la fameuse contrôleuse sociale, s’y trouvait également. Ceux qui avaient travaillé avec elle la disaient autoritaire et prompte à transformer une prévention personnelle en méthode. J’ignore ce qui se dit ou se décida ce soir-là. Après ce dîner, mon entreprise devint un objet d’intérêt pour ses services.
Deux témoins décrivirent James comme le plus pressant. Il parlait de Barents & Co moins comme d’un concurrent que comme d’une anomalie à corriger. On me rapporta ses paroles avec des variantes ; toutes lui attribuaient la même exigence. Il fallait que l’on cherche et que l’on trouve.
En septembre 1994, le parquet ouvrit une information judiciaire sur d’éventuelles infractions. L’Inspection économique engagea une enquête sur nos pratiques commerciales, tandis que deux contrôles fiscaux approfondis portèrent sur Barents & Co et sur ma situation personnelle. Pris séparément, chacun de ces actes pouvait relever du fonctionnement ordinaire des services. Leur simultanéité, la présence de certains noms dans les dossiers et quelques confidences me persuadèrent qu’un réseau de relations en avait donné l’impulsion.
Je continuai peut-être à exagérer la congruence de l’ensemble. La colère aime les explications qui ne laissent aucun vide. Mais les convocations, les demandes de pièces et les contrôles, eux, existaient. Sous les grésillements de France Culture, je ne voyais plus une administration abstraite. Je voyais une table bruxelloise et des verres de vin qui se remplissaient. Cette image suffisait à rendre l’embuscade personnelle.
À la radio, l’écrivain parlait à présent de la fidélité aux morts. Je fermai les yeux d’agacement et, soudain, le salon de Knokke se déplaça.
Je ne dormais pas encore tout à fait. Je me vis d’abord sur une route blanche du côté de la passe du Simplon, et un peu plus tard dans un étrange restaurant sur le Monte Bisbino, face à l’industriel tyrolien Bertagnolli-Konzett. Une polenta dégoûtante fumait entre nous. Au-dehors, le lac de Côme scintillait entre les montagnes rondes.
— Ma grand-mère me racontait une légende ; un récit ancien venu d’Heligoland, dit-il.
— L’île allemande ?
— Oui, l’île allemande. Il existe, dans l’une de ses falaises rouges, une grotte accessible à marée basse. Un mage burgonde y aurait caché un reliquaire qui n’aurait été que l’écrin précieux d’un miroir sacré, fêlé en son centre.
M’entretenait-il de mon miroir mérovingien ? Celui que j’avais trouvé dans l’appartement abandonné de ma mère défunte, conservé dans un écrin d’argent serti de pierres précieuses ? Il était fêlé en son centre.
— Vous me servez toute l’histoire européenne pour me faire accepter votre semoule de maïs ?
— Je vous parle d’un avertissement.
Selon la tradition, d’après ce que j’avais pu lire dans le journal maternel, le miroir aurait été fabriqué au début du Ve siècle, à Worms, pour une femme de la noblesse burgonde. Un artisan d’Orient retenu captif aurait mêlé dans son travail les signes d’un empire finissant à ceux d’un monde germanique encore instable. Son métal piqué était cerclé de bronze. Une inscription demeurait visible au dos. On y lisait MEMINI EXILII, « Je me souviens de l’exil ».
Fêlé lors de la bataille qui provoqua la chute de Worms en 436, l’objet aurait ensuite été emporté vers le sud. À Genève, un aurifex chrétien n’aurait pas masqué la brisure ; il l’aurait consacrée. Le miroir serait devenu l’objet votif des trahis, des vaincus et de ceux qui n’avaient plus de refuge assuré.
Chaque génération avait modifié un détail. L’ivoire du reliquaire devenait du bois sombre, la grotte devenait une crypte, l’exil changeait de direction. Seuls demeuraient la fêlure et le refus de la réparer.
Il me parlait bien du miroir trouvé chez ma mère.
— Et que voit-on dedans ? demandai-je.
Bertagnolli-Konzett leva vers moi ses yeux pâles.
— Rien d’utilisable. Le miroir ne console pas. Celui qui le regarde avec avidité perd la mesure de son visage. Celui qui l’observe bien quand tout se défait comprend peut-être la forme de sa chute.
— Quel genre de chute ?
— Une faillite, par exemple.
Le mot me réveilla. Le poste de radio crachotait encore. Je gagnai ma chambre. Sophie-Caroline dormait sur le côté. Contre elle, Anne-Catherine qui l’avait rejointe dans le lit la tenait par la main en respirant doucement. Pourquoi ces deux femmes en faisaient-elles tant pour ressembler à des sœurs siamoises ? me demandais-je. Dans le couloir, une veilleuse éclairait la porte entrouverte de la chambre de Madame da Costa. Je me glissai sous les draps sans toucher Sophie-Caroline.
J’avais cru entendre faillite.
Le mot ne faisait pas encore partie du réel. Il en avait seulement trouvé le chemin. À côté de lui, plus ancien et plus froid, persistait ce « Je me souviens de l’exil », cet avertissement gravé dans le bronze.
3.
Le lendemain matin, la mer avait changé d’aspect. Le ciel était clair, presque insolent. La station balnéaire, lavée par la nuit, semblait sortie d’un album ancien. Les façades étaient blanches, les stores rayés, les voitures impeccables. Passaient des chiens tenus en laisse par des femmes silencieuses. Je m’éveillai avec une énergie brutale.
À huit heures, j’entrai dans la cuisine déjà habillé, veste claire, chemise ouverte, lunettes posées dans la poche.
— Nous partons.
Madame da Costa, qui beurrait une tartine, leva les yeux.
— Pour Anvers, Monsieur ?
— Non. Pour ailleurs.
Sophie-Caroline apparut dans l’encadrement de la porte, en robe de chambre, les cheveux encore défaits. Sa beauté me parut plus lasse encore que la veille.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Je raconte que nous allons partir. Aujourd’hui. Maintenant.
Anne-Catherine, assise près de la fenêtre avec une tasse de café, cessa de sourire.
— À la mer ? demanda-t-elle pour plaisanter.
— Nous y sommes déjà.
— Alors où ?
Je souris avec une gaieté qui devait ressembler à un ordre.
— Peut-être en Allemagne. Peut-être en France. Peut-être sur une île.
Sophie-Caroline s’assit lentement.
— Une île ?
— Heligoland, au large des côtes allemandes de la mer du Nord. À deux cents kilomètres à peine du Danemark, dans le Land du Schleswig-Holstein, dans le Kreis de Pinneberg. On passe par Gand, Anvers, Eindhoven, Venlo, la Ruhr, Münster, Osnabrück, Brême, puis Cuxhaven. Ensuite, on embarque en ferry pendant deux heures et demie, parfois trois, selon l’état de la mer. Là-bas, les voitures particulières sont interdites, de même que les bicyclettes. Heligoland est presque entièrement piétonne. L’Unterland, l’Oberland, les falaises rouges, une mer du Nord sauvage qui ne ressemble en rien à nos plages domestiquées.
Sophie-Caroline me regarda avec une stupeur encore ensommeillée.
— Tu as appris ça cette nuit ?
— Je le savais déjà.
— Bien sûr.
Madame da Costa intervint avec prudence.
— Monsieur, la météo annonce deux jours très beaux ici.
— Justement.
— Ce serait plus simple pour Madame et Mademoiselle Anne-Catherine…
— La simplicité n’est pas une destination.
Sophie-Caroline se servit du café.
— Heligoland est trop loin pour un week-end.
— Rien n’est trop loin pour ceux qui savent partir assez tôt.
— Il est déjà huit heures et demie.
Je tournai vers elle un visage que je sentais illuminé.
— Alors nous irons ailleurs.
— Où ?
— Là où la route voudra.
Il y eut un silence. Anne-Catherine posa sa tasse.
— Je viens avec Sophie-Caroline, dit-elle.
Elle demanda ensuite si elle devait prendre un manteau ou un maillot.
Madame da Costa répondit :
— Les deux.
Elle alla chercher la trousse de médicaments.
La voiture attendait au garage en sous-sol de l’immeuble. Une Safrane française, confortable, cuir beige, climatisation automatique, empruntée la veille au bureau de Genève. J’avais aimé son air semi-officiel, presque présidentiel. J’y voyais moins un moyen de transport qu’une capsule de souveraineté opposée à mon désordre intérieur.
Les bagages furent bouclés en vingt minutes. Madame da Costa rangea méthodiquement les affaires de Sophie-Caroline et les siennes, ajouta des médicaments, des biscuits, des foulards, l’indispensable trousse qui permettait aux adultes de croire qu’ils improvisaient. Anne-Catherine descendit avec un sac léger, amusée par l’aventure. Sophie-Caroline descendit avec deux valises, déjà contrariée par leur poids.
— Tu prends trop de choses, dit-elle.
— On ne prend jamais assez.
— Pour une destination que nous ne connaissons pas, c’est commode.
— Précisément.
Nous quittâmes Knokke dans une lumière gris doré qui ne semblait plus nous appartenir. La voiture traversa des avenues bordées de jardins soignés, emprunta l’avenue Reine Astrid, puis laissa derrière elle les villas de Duinbergen pour rejoindre les routes plates de l’arrière-pays flamand. Je coupai la cassette mal rembobinée et passai à la radio. Une ritournelle polynésienne s’éleva. On entendit trois accords d’ukulélé, puis une voix douce évoquant des îles et des départs. Je baissai légèrement le volume.
— On va vraiment en Allemagne ? demanda Anne-Catherine.
— Sophie-Caroline trouve que c’est trop loin.
— Moi, j’aimerais le bateau.
— Tout le monde aime le bateau, dis-je.
Sophie-Caroline soupira.
— Ne commence pas.
— Je ne commence rien. Je constate.
Nous passâmes Zeebruges puis Bruges sous un pâle ciel nordique. Les pavés luisaient encore par endroits. Sans prévenir, je demandai à Sophie-Caroline, qui conduisait, de prendre la route de la France.
— À gauche.
— Pourquoi ?
— À gauche.
— Ce n’est pas la route d’Anvers.
— Justement.
Madame da Costa tourna à peine la tête. Anne-Catherine regarda le nouveau panneau, sourit et replia la carte sans commentaire.
Bientôt, un panneau indiquant la direction de la France apparut dans l’obscurité lumineuse de la matinée.
Sophie-Caroline ralentit.
— Donc ce n’est plus Heligoland.
— Heligoland n’est pas annulée.
— Ah non ?
— Elle est différée.
Il m’était déjà plus facile de garder Heligoland comme doctrine de l’échappée que de l’atteindre.
— Et nous allons où ?
Je regardai devant moi, vers cette succession de routes qui semblait se dérouler depuis l’enfance.
— Normandie. Peut-être Bretagne. Peut-être rien. Nous verrons.
Sophie-Caroline murmura :
— Formidable.
Je fis comme si je n’avais pas entendu. Dans ma poche intérieure, je sentais le petit étui plat que j’avais pris au dernier moment, sans en parler. Il contenait un objet de famille, une chose fragile que je n’avais jamais montrée à Sophie-Caroline autrement que de loin. C’était un miroir ancien, piqué, fêlé, au dos sombre cerclé de bronze. Sur le métal, l’inscription MEMINI EXILII se devinait encore. Je l’avais glissé là comme on emporte un témoin, ou comme on cache une faute.
Deuxième partie
Normandie
4.
Après Bredene, la partie orientale de la côte flamande disparut dans le rétroviseur. Nous traversâmes Ostende au milieu d’un chaos de rails de tram, de chantiers et de piétons distraits. Ses hôtels et sa mélancolie royale ne me suffisaient pas ; il fallait que l’escapade pèse autant que mon angoisse, avec des péages, des ponts et des paysages capables de donner l’illusion que j’avais pris une décision.
À Bray-Dunes, Anne-Catherine demanda si nous étions encore en vacances ou déjà en fuite. Personne ne répondit. Dunkerque fit entrer dans l’habitacle une odeur de métal, de fuel et de sel. Puis vinrent Calais et la blancheur lointaine des deux caps.
— On pourrait s’arrêter au Cap Blanc-Nez, dit Sophie-Caroline.
— Au retour.
— Pourquoi au retour ?
— Parce que maintenant nous allons vers notre but.
Elle se tourna vers moi.
— Nous allons surtout vers ton caprice.
— C’est mieux qu’aller vers ta fatigue.
Madame da Costa fixa la route. Anne-Catherine chercha une station. La cassette passa de Pet Shop Boys à Laurent Voulzy, puis au silence. Le lecteur avalait la bande avec un bruit de mastication.
Au Touquet, Sophie-Caroline aurait voulu acheter un journal, marcher avec Anne-Catherine, déjeuner en terrasse. J’acceptai une halte brève, mais les nappes étaient trop blanches, les serveurs trop jeunes, la lumière trop directe. Je commandai des huîtres par provocation contre mon estomac, puis n’en mangeai que deux.
— Tu n’as pas faim ? demanda Sophie-Caroline.
— Je mange quand je me sens en sécurité.
— Et là ?
— Là, je surveille.
— Quoi ?
Je souris.
— Tout.
Anne-Catherine nous observa en silence. Elle nous connaissait, Sophie-Caroline et moi, depuis l’adolescence et, pour cette raison, s’autorisait parfois une franchise que les autres évitaient.
— Vous devriez arrêter de parler comme si quelqu’un dressait un procès-verbal sous la table.
— C’est peut-être le cas, dis-je.
— Alors il s’ennuiera.
Je la regardai. Elle avait raison, et cette justesse me déplut.
Nous reprîmes la route. Berck, la baie de Somme, Abbeville. Sophie-Caroline conduisait avec une application qui annonçait sa mauvaise humeur. Les kilomètres produisaient sur moi une ivresse paradoxale ; chaque sortie dépassée retardait une catastrophe.
À l’approche du pont de Normandie, je me redressai.
Le pont surgit comme une entreprise de foi. Ses haubans dessinaient une harpe immense au-dessus de l’estuaire. J’aimais ce génie rationnel, très français, lancé au-dessus du vide. Pendant quelques secondes, les banques, les inspections, les trois femmes silencieuses dans la voiture et le miroir fêlé, caché dans ma poche après avoir traversé des mondes défaits, tout sembla pouvoir tenir encore.
— Regarde, Anne-Catherine, dis-je. Voilà ce qu’un pays construit quand il croit encore à lui-même.
Elle leva les yeux.
— C’est beau.
— C’est haut et c’est cher, dit Madame da Costa, presque malgré elle.
Sophie-Caroline répondit sèchement :
— Et cela tient. C’est tout ce qu’on demande à un pont.
J’ajoutai, plus bas :
— Pas seulement à un pont.
5.
Étretat fut une déception immédiate. Les falaises étaient belles, mais la plage couverte de touristes rendait toute retraite impossible.
— C’est magnifique, dit Sophie-Caroline avec prudence.
— C’est plein.
— En août, les lieux connus sont pleins.
— Alors ils cessent d’être des lieux. Ils deviennent des preuves.
— Des preuves de quoi ? demanda Anne-Catherine.
— Que les autres existent.
Elle rit.
— Voilà qui explique un mobile de meurtre assez répandu.
J’avais imaginé Le Donjon. L’hôtel était complet ; la seule chambre disponible ailleurs donnait sur une rue passante. Un tapis fatigué, un chien derrière le comptoir. Je décidai de repartir.
— Nous partons.
— Jean-Philippe, dit Sophie-Caroline, il est presque cinq heures.
Je me retournai.
— Ne m’appelle pas comme cela ici.
— Comment dois-je t’appeler ?
— Comme les autres.
— Monsieur Jean-Philippe ?
— Au moins cela a une tenue.
Elle eut un rire bref, sans joie.
— Tu es impossible.
— C’est faux. Je suis très possible, mais dans certaines conditions.
Nous nous engageâmes sur la route d’Honfleur. Sophie-Caroline cessa dès lors de proposer une destination.
Le Vieux Bassin produisit son effet avec ses façades étroites, son eau sombre, ses mâts et ses terrasses. J’y retrouvai pourtant quelque chose des ports flamands, de ces lieux où la beauté n’empêche pas la comptabilité. Honfleur n’était pas assez étranger.
Nous nous assîmes à une terrasse. Je commandai des homards en sauce, dont la lourdeur avait quelque chose d’agressif. Sophie-Caroline laissa refroidir sa sole. Anne-Catherine et Madame da Costa mangèrent peu, attentives à tout sans paraître l’être.
— Tu ne manges jamais, dis-je à Sophie-Caroline.
— Je n’ai pas faim.
— Tu n’as jamais faim. Tu dors, tu conduis, tu trouves que tout va bien.
— Je ne trouve pas que tout va bien. Je trouve que nous sommes à Honfleur devant un homard et que tu pourrais, exceptionnellement, ne pas transformer la table en tribunal.
Je trempai un morceau de pain dans la sauce américaine.
— Les tribunaux s’imposent même quand on ne les invite pas.
Elle posa sa fourchette.
— Qu’est-ce que cela veut dire ?
— Rien.
Anne-Catherine regarda Sophie-Caroline avec inquiétude, puis moi.
— Vous êtes fâchés ?
Je changeai de voix.
— Non. Nous sommes en voyage.
— C’est pareil ? demanda-t-elle.
La question resta suspendue.
Portées par le vent du port, quelques notes de Carib Islander me ramenèrent à un été à Genève et à Claire Montsalvy. Je revoyais son profil dans la vitre, sa main sur la nappe. Elle disait que les départs ne guérissaient rien. Lorsque je lui avais montré le miroir fêlé, elle l’avait regardé un instant. « On voit la fêlure avant de voir votre visage. Quand vous aimez, c’est pareil. Vos blessures vous empêchent de voir l’autre. »
— On s’en va, dis-je.
Sophie-Caroline regarda son assiette.
— Bien sûr.
— Tu voulais rester ?
— Je voulais finir.
— Tu finiras ailleurs.
— Tout, avec toi, finit ailleurs.
Je ne répondis pas. Je payai avec une carte sans vérifier le montant. Je laissai un pourboire en cash. Dehors, la lumière descendait. Nous dépassâmes Trouville. Puis Deauville apparut.
6.
L’Hôtel du Golf avait vieilli, mais conservait cette présence fanée des lieux qui savent encore recevoir. Derrière la façade à colombages, le green s’étendait d’un vert irréel. Des hommes en knickerbockers passaient avec leurs clubs ; les couloirs exhalaient la cire, le radiateur en fonte et le tissu ancien.
Je m’arrêtai devant l’entrée.
— Ici.
Sophie-Caroline, épuisée, ne discuta pas.
À la réception, je demandai deux grandes chambres communicantes.
— Nous avons encore un petit ensemble au dernier étage, Monsieur. Deux chambres voisines, un salon, deux salles de bains. Vue partielle sur le green.
— Nous le prenons.
— Pour deux nuits ?
J’hésitai.
— Pour cette nuit. Demain, nous verrons si le lieu nous mérite.
Le réceptionniste ne sourit pas. Il avait l’habitude des caprices formulés comme des diagnostics.
Le voiturier prit les bagages. Anne-Catherine fut impressionnée par l’ascenseur, par la clé, par l’épaisseur des rideaux. Madame da Costa s’installa avec Anne-Catherine. Elle inspecta les armoires, les robinets et les lits des deux chambres, puis demanda une couverture supplémentaire. Sophie-Caroline s’allongea presque aussitôt, sans enlever complètement ses chaussures.
— Tu ne dînes pas ? demandai-je.
— Plus tard.
— Plus tard, tu dormiras.
— Alors je dormirai.
— Tu es venue jusqu’à Deauville pour dormir ?
Elle ferma les yeux.
— Je suis venue parce que tu es parti.
Je restai un instant debout près du lit. Cette phrase aurait pu m’ébranler. Elle ne me toucha pas tout de suite. Je la rangeai quelque part, avec les choses qui feraient mal plus tard.
Le soir, je commandai en chambre ce qu’il y avait de mieux. Le room service nota des fruits de mer, du foie gras, du filet de bar, des fromages variés, deux crèmes brûlées, une bouteille de vin beaucoup trop chère. Sophie-Caroline dormait. Je dînai seul près de la fenêtre, sous la lumière ambrée des lampes à franges. Chaque bouchée avait valeur de talisman. Je mangeais pour imposer à la peur une digestion.
Sur le téléviseur passait un film dont je n’écoutais pas les dialogues. Je pensai à Claude Lelouch, à des cavales sympathiques, à des gens sans argent mais pleins d’allant. J’enviais leur impunité narrative. Aucune traite acceptée ne venait les cueillir au petit matin.
On frappa discrètement. Madame da Costa entra.
— Madame Sophie-Caroline dort toujours. Mademoiselle Anne-Catherine lit dans sa chambre.
— Et vous ?
— Je vais me coucher aussi, Monsieur.
— Vous trouvez cela absurde ?
Elle ne répondit pas immédiatement.
— Quoi donc ?
— Ce périple improvisé.
— Les voyages sont rarement absurdes pour ceux qui n’en décident pas.
— Je ne vous demande pas une formule.
Madame da Costa baissa les yeux.
— Je ne suis pas payée pour juger.
— Et si je vous payais pour cela ?
— Je refuserais.
Je souris.
— Vous êtes plus sage que nous tous.
— Non, Monsieur. J’ai moins de choix.
Ces deux phrases me reviendraient plus tard.
Plus tard, seul, j’ouvris l’étui. Le miroir reposait dans son cerclage de bronze. Le dos, que ma mère disait d’ivoire et mon père de bois sombre, portait des entrelacs difficiles à lire. La fêlure divisait mon front et descendait vers ma bouche. Le métal me rendit un homme plus vieux, ou seulement plus pauvre.
— Claire, tu aurais détesté cet hôtel, murmurai-je.
Dans ma mémoire, elle répondit :
— Non. J’aurais regretté votre manière de l’exiger.
Vers quatre heures, je rêvai d’un couloir dont les portes portaient des noms de banques. Bertagnolli-Konzett m’y attendait avec la note du room service.
— Vous avez commandé plus que vous ne pouviez payer.
— C’est le principe du commerce.
— Non. C’est le principe de la chute.
Dans la cassure du miroir, un mot apparut. Faillite. Je me réveillai avant de crier.
7.
Le lendemain matin, Deauville me déplut.
La plage était trop organisée. Cabines, parasols, promeneurs et noms célèbres interrompaient un regard que j’aurais voulu sans limite.
Anne-Catherine marchait devant avec Sophie-Caroline et ramassait des coquillages. Madame da Costa suivait, un gilet sur le bras. Je venais derrière.
— C’est joli, dit Sophie-Caroline.
— Non.
— Même la plage te contrarie ?
— Les planches sont instables.
— Elles sont célèbres.
— Beaucoup de choses célèbres sont mal posées.
Elle soupira.
— Tu cherches le défaut.
— Je le trouve. Nuance.
Les portes répétées des cabines composaient un théâtre dont les décors ne me rassuraient pas.
À midi, dans le hall, des golfeurs parlaient de handicaps et de greens humides. Ce vocabulaire me sembla obscène.
— Nous changeons d’hôtel, dis-je.
Sophie-Caroline s’arrêta.
— Quoi ?
— Je veux Le Normandy.
— Nous avons des chambres confortables ici.
— Ici, les chambres sont vieillottes.
— Hier, tu les trouvais charmantes.
— Hier était hier.
— Tu es fou.
Je la regardai sans colère.
— Peut-être. Mais je suis celui qui réserve.
Le Normandy offrait une théâtralité conforme à mon agitation. Je pris les deux dernières chambres. Sophie-Caroline confia ses valises au groom sans me regarder.
Dans l’après-midi, Anne-Catherine voulut une glace. En ville, vitrines, enseignes et silhouettes trop propres flottaient dans une prospérité sans cause. J’achetai un polo que je ne porterais jamais et des madeleines que je ne voulais pas. Sophie-Caroline payait parfois avant moi, parfois après.
Dans le hall du Normandy, trois notes venues du bar me rappelèrent la chanson du départ. Je m’arrêtai.
— Qu’est-ce que tu as ? demanda Sophie-Caroline.
— Rien.
— Tu as entendu quelque chose ?
— Une île.
— Une île ne s’entend pas.
Je la regardai avec une lassitude soudaine.
— Voilà exactement ce qui nous sépare.
Le soir, nous dînâmes au Royal. Boiseries, ors, pourpre, nappes impeccables. Je commandai trop ; Sophie-Caroline prit peu. Madame da Costa resta avec Anne-Catherine, déjà fatiguée de notre tension.
— Nous pourrions parler calmement, dit Sophie-Caroline après l’entrée.
— De quoi ?
— De ce qui se passe.
J’eus un sourire bref.
— Il se passe que nous sommes à Deauville.
— Tu sais très bien ce que je veux dire.
— Non. Tu veux parler de mon humeur, pas de la situation.
— Alors évoquons la situation.
Je posai mon verre.
— Tu ne la comprendrais pas.
— Essaie.
— Tu confonds chiffre d’affaires et argent. Tu confonds ouverture de succursales et bénéfice. Tu confonds mouvement et progrès.
— C’est injuste.
— C’est comptable.
— Nous avons ouvert deux points à l’étranger.
— Oui.
— Les ventes suivent.
— Les ventes suivent mais les marges, non. Les paiements, non. Les délais, non. Les banques, bientôt, non plus.
Elle se raidit.
— Tu dramatises.
— C’est mon rôle de dramatiser avant que les autres ne juridicisent.
Elle baissa la voix.
— Pas ici.
Je regardai autour de moi. Les tables voisines riaient doucement. Un serveur découpait un poisson avec une précision sacerdotale.
— C’est vrai, dis-je. Ici, les catastrophes doivent attendre le café.
Sophie-Caroline ferma les yeux.
— Je suis fatiguée.
— Tu es toujours fatiguée quand il faudrait comprendre.
Elle me fixa, blessée.
— Et toi, tu es toujours cruel quand tu as peur.
Je détournai le regard.
La phrase avait atteint juste. Claire m’apparut un instant à la troisième place, invisible et calme, et une vieille blessure se rouvrit.
— Pardon, dis-je.
Sophie-Caroline ne répondit pas.
Ce pardon était trop rare pour être immédiatement utilisable.
8.
La chambre du Normandy était plus belle, plus luxueuse, plus conforme à ce que j’avais voulu. Et pourtant, une fois la porte refermée, j’éprouvai un manque plus grand encore. L’hôtel était si parfait qu’il rendait plus visible l’imperfection du monde.
Sophie-Caroline s’endormit vite, épuisée par la journée et par moi. Anne-Catherine dormait dans l’autre chambre. J’avais renvoyé Madame da Costa trop brusquement. Seul, je regardais les robinets briller dans la salle de bains et le papier à en-tête m’attendre sur le bureau.
Je sortis mon carnet.
Je notai d’abord des choses pratiques comme Baldassare Sacripante, échéance du 12 septembre, réunion à Côme, banque à Venise, traites acceptées chez Santo Spirito, inspection sociale à Bruxelles, livraison retardée Anvers, le comptable Erwin Zoetewater à rappeler. Puis je barrai le tout d’un trait et j’écrivis « Heligoland ».
Sous le nom « Heligoland », je traçai une ligne. L’île n’était plus une destination ; c’était une doctrine intime du retrait. Celle d’un ferry non pris, des falaises rouges, des chemins sans voitures et du vent au large des côtes allemandes.
Je pensai au Reliquaire et au miroir fêlé. Je laissai pourtant l’étui fermé. Sur le carnet, j’écrivis « Le miroir ne répare pas la fêlure. Il l’organise. » Puis je déchirai la page.
Dans le lit, Sophie-Caroline bougea.
— Tu ne dors pas ?
— Non.
— Viens te coucher.
— J’arrive.
— Tu écris ?
— J’efface.
Elle se tourna vers moi, dans la pénombre.
— Jean-Philippe.
Cette fois, je ne protestai pas.
— Oui.
— Qu’est-ce que tu veux ?
J’aurais pu répondre de l’argent, du temps, des clients solvables, des banques patientes, des inspecteurs aveugles, Claire Montsalvy enfin revenue, une compagne qui ne donne pas l’impression castratrice d’avoir une amante, une famille qui ne soit pas une mise en scène, un hôtel qui contienne enfin la peur, une île rouge au large de l’Allemagne. Ou seulement me regarder dans le miroir sans y voir un exilé.
Je répondis :
— Je veux que nous rentrions demain.
Sophie-Caroline resta silencieuse.
— C’est raisonnable, dit-elle enfin.
J’eus un rire presque inaudible.
— Justement. Cela m’inquiète.
La décision ne me soulagea pas. Elle ferma la route vers le sud. Pour la première fois, un déplacement devenait la conséquence d’un aveu. J’éteignis la lampe. Le miroir reposait dans son étui.
9.
Nous partîmes après le petit-déjeuner.
Le ciel avait changé. Une grisaille lourde suivait la voiture. Anne-Catherine s’endormit avant Pont-l’Évêque ; Madame da Costa gardait les mains sur son sac. Sophie-Caroline conduisait. Passager, j’étais à la merci de mes pensées.
Nous fîmes halte aux deux caps. Noms magnifiques, parkings, silhouettes courbées, panneaux explicatifs. La Manche était métallique. L’Angleterre se devinait à peine. Sophie-Caroline resta près de la voiture.
— Tu ne viens pas ?
— J’ai déjà vu la mer.
— Pas celle-ci.
— Toutes les mers finissent par se ressembler quand on les regarde de mauvaise humeur.
Je marchai seul dans le vent. Je pouvais encore tourner vers le nord, atteindre Cuxhaven trop tard, prendre le ferry le lendemain. Mais Heligoland appartenait déjà aux chansons, aux miroirs votifs, à Claire et aux amours perdues.
À Wimereux, il pleuvait à verse.
La ville semblait abandonnée. Les façades décaties regardaient la digue avec une patience morte. Quelques buées aux vitres des brasseries. Je voulus m’arrêter.
— Pourquoi ? demanda Sophie-Caroline.
— Parce que c’est sinistre.
— Ce n’est pas une raison.
— C’est une excellente raison.
Nous entrâmes dans une brasserie presque vide. Je commandai une soupe, des moules et une tarte au sucre. Sophie-Caroline ne prit qu’un verre d’eau.
— Tu vas te rendre malade, dit-elle.
— Ce serait un événement maîtrisable.
Elle me regarda longuement.
— Je ne sais plus quoi te dire.
— Alors ne dis rien.
— C’est ce que je fais depuis des années, apparemment.
Je posai ma cuillère.
— Oui. C’est exactement ce que tu fais.
Anne-Catherine renversa du sirop et se mit à rire nerveusement, puis presque à pleurer. Madame da Costa l’emmena aux toilettes. Sophie-Caroline et moi restâmes seuls face à la vitre ruisselante.
Sophie-Caroline parla bas.
— Tu m’en veux de quoi ?
— De ne pas voir.
— Quoi ?
— Le bord.
— Quel bord ?
— Celui sur lequel nous tanguons.
Elle se recula légèrement, excédée.
— Encore tes images.
— Ce ne sont plus des images.
— Alors sois clair.
Je regardai la mer. Un camion passa sur la digue, soulevant une gerbe d’eau.
— La marge brute fond comme neige au soleil. Les secteurs italiens flirtent structurellement avec la perte. Baldassare dépose nos effets à l’escompte comme si la chaîne pouvait s’allonger indéfiniment. Je ne compte plus ses banques. Certaines ont des noms si exotiques qu’on se croirait plongé en pleine Renaissance italienne. Les centrales d’achat nous étranglent avec le sourire. Les banquiers commencent à poser des questions. L’inspection économique tourne autour de nous. L’inspection sociale attend la maladresse. Zoetewater me parle comme à un condamné qui n’a pas encore reçu sa lettre d’écrou.
Sophie-Caroline avait pâli.
— Tu aurais dû me dire cela autrement.
— Je te l’ai dit cent fois autrement.
— Non.
— Si. Mais sans le mot qui convient.
— Quel mot ?
Je respirai. Le café refroidissait. La pluie brouillait tout.
— Faillite.
Sophie-Caroline demeura immobile.
Le mot, prononcé hors du rêve, ne fit pas éclater les vitres ni modifier la lumière. Il entra simplement dans le réel.
Sophie-Caroline demanda aussitôt ce qui devait être fait le mardi. La route du retour acquit une date, des appels et des destinataires.
— C’est absurde, dit Sophie-Caroline.
— Non.
— Nous venons d’ouvrir deux succursales.
— Justement.
— On n’ouvre pas deux succursales quand on va mal.
— On les ouvre parfois pour prouver qu’on va bien.
— Tu te trompes.
— J’aimerais.
Elle passa la main sur son visage.
— Tu me fais peur.
— Enfin.
Ce mot-là, je le regrettai aussitôt. Il était trop cruel, trop net. Sophie-Caroline se leva.
— Je vais payer.
— C’est déjà fait.
— Bien sûr.
Elle sortit sous la pluie sans manteau.
Madame da Costa revint avec Anne-Catherine, qui avait les yeux rouges.
— Sophie-Caroline est fâchée ? demanda Anne-Catherine.
Je regardai dehors.
— Sophie-Caroline réfléchit.
— C’est pareil ?
Pour la seconde fois du voyage, Anne-Catherine posait la bonne question.
10.
La dispute véritable éclata après Calais, quand la route redevint plate et que la Belgique, encore invisible, commença pourtant à peser dans l’habitacle.
Sophie-Caroline conduisait trop vite. Je le lui fis remarquer ; elle ralentit avec ostentation. Je l’accusai d’obéir comme une domestique humiliée. Elle répondit qu’aucun être humain libre ne survivait longtemps auprès de moi. Elle frappa le volant. Anne-Catherine pleura en silence. Madame da Costa dit doucement :
— Monsieur, Madame, je vous en prie.
Cette prière, venant d’elle, eut plus d’autorité qu’un cri. Le silence retomba, mais il n’apaisa rien. Il compacta seulement la violence.
Après quelques kilomètres, Sophie-Caroline reprit :
— Tu m’accuses de couler ton entreprise, à présent ?
— Je t’accuse de ton confort.
— Mon confort ?
— Tu vis dans l’argent privé comme dans une baignoire tiède. Tu ne comprends pas que l’eau refroidit.
— C’est ignoble.
— C’est précis.
— Tu m’as toujours méprisée.
Je tournai vers elle un visage fatigué.
— Non, Sophie-Caroline. Je t’ai parfois enviée.
— Enviée quoi ?
— Ton incapacité à imaginer la catastrophe.
Dans le radio-cassette, l’ouverture de Castor et Pollux ralentit, puis Rameau s’arrêta net. Sous le battement des essuie-glaces, la route s’effaçait à mesure que nous avancions.
Claire m’apparut dans un éclair :
« Vous y êtes presque.
— Où ?
— Au fond. Après, peut-être, cesserez-vous de confondre la fuite et le mouvement. »
La voiture approchait d’Ostende. Le ciel avait pris la teinte jaune et sale des fins de journée pluvieuses. Les réverbères s’allumaient, se reflétant sur l’eau du pare-brise.
Anne-Catherine dormait de nouveau, épuisée. Madame da Costa, qui s’était prise d’une inquiétude particulière pour elle, tenait sa tête pour qu’elle ne heurte pas la vitre. Sophie-Caroline conduisait avec une concentration muette.
Je dis, sans la regarder :
— Il existe une légende sur Heligoland.
— Je ne veux pas entendre de légende.
— Tant pis.
Elle serra les lèvres.
— Jean-Philippe.
— Dans une grotte, un coffret précieux attendrait celui qui n’a plus rien. Ouvert trop tôt, il ferait perdre tout discernement ; ouvert lorsque tout se défait, il donnerait peut-être la vérité.
— Tu entends ce que tu dis ?
— Très bien.
— Ce sont des contes.
— Oui. Les contes sont parfois plus exacts que les bilans.
— Et ton miroir ? demanda-t-elle soudain.
Je ne répondis pas tout de suite.
— Quel miroir ?
— Celui que tu as pris. Je t’ai vu le glisser dans la poche de ton veston.
Je tournai la tête vers elle. Je croyais avoir été seul.
— Ce n’est pas un miroir de toilette.
— Je m’en doute.
— Il vient de plus loin que nous.
— Tout vient toujours de plus loin que nous quand tu ne veux pas expliquer.
J’ouvris mon veston et posai la main sur l’étui, dans ma poche.
— Selon la légende, il aurait été fabriqué au Ve siècle au royaume de Worms, fêlé au cours de la bataille du même nom, puis emporté vers le sud dans la fuite des Burgondes. À Genève, un artisan chrétien aurait consacré la fêlure au lieu de la réparer. Il porte au dos une inscription latine, MEMINI EXILII, en bon français « Je me souviens de l’exil. »
— Et tu crois cela ?
— Je crois que l’objet existe. Le reste importe moins.
— Pourquoi l’avoir pris ?
— Parce que je crois que je l’ai déjà regardé trop tôt.
Sophie-Caroline eut un geste las.
— Et tu crois que tu vas ouvrir un coffret, regarder un miroir, obtenir une vérité ?
— Non.
— Alors pourquoi m’en parler ?
Je regardai la route mouillée.
— Parce que je n’ai plus d’autre façon de te dire que quelque chose s’est fêlé.
Elle n’eut pas de réponse.
Le reste du trajet se déroula dans une indétermination liquide. Rentrions-nous vraiment, ou poursuivions-nous notre fuite en sens inverse ? Avions-nous seulement mis fin à quelque chose ? La Normandie, Heligoland, Milan, Anvers, Worms et Genève se mêlaient sur une même carte, celle des déplacements par lesquels j’avais cru pouvoir tenir, un temps, une vérité en suspens.
11.
Nous arrivâmes devant notre petit immeuble. Sur la digue du Zoute, la pluie tombait encore. La mer était invisible, mais on l’entendait. Les réverbères jaunes de l’avenue du Zwin dessinaient sur les vitres des diagonales tremblantes. Sophie-Caroline coupa le moteur et resta assise, les mains sur le volant. Personne ne bougea.
— On est arrivés ? murmura Anne-Catherine.
— Oui, mademoiselle, répondit Madame da Costa.
Elle descendit la première, prit un sac et aida Anne-Catherine à sortir. Sophie-Caroline ouvrit le coffre. Porter, fermer, vérifier, monter, allumer, ranger. L’ordinaire reprenait ses droits. Rien ne ressemble davantage à la survie que les gestes du retour.
L’appartement était froid. Madame da Costa conduisit Anne-Catherine vers la chambre d’amis. Sophie-Caroline ouvrit des placards, sortit une poêle, coupa des légumes sans conviction. Cette cuisine médiocre me parut bouleversante. Elle faisait à manger parce qu’elle ne savait pas réparer autrement.
Je retrouvai le fauteuil et le poste de radio. France Culture ne passait plus. J’entendais seulement des souffles, des voix étrangères, peut-être un liedje néerlandais, peut-être un parasite.
J’ouvris un livre sans lire. Le miroir était toujours dans mon veston.
Dans son métal piqué, je ne vis ni trésor ni pouvoir. Seulement un homme qui avait voulu rester intact tandis que les autres portaient les bagages, conduisaient et tenaient la maison debout.
Sophie-Caroline parut à la porte.
— Tu viens manger ?
Je levai les yeux.
— Qu’est-ce que tu as fait ?
— Une omelette.
— Elle est ratée ?
— Probablement.
Je souris faiblement.
— Alors pourquoi pas.
Elle ne sourit pas. Elle resta debout.
— Demain, tu appelles Zoetewater ?
— Oui.
— Et les banques ?
— Oui.
— Et moi ?
Je compris la question. Elle ne demandait pas si elle devait téléphoner. Elle demandait si elle avait encore une place dans la catastrophe.
— Toi, dis-je, tu restes.
Elle baissa les yeux.
— Pour faire quoi ?
Je pensai à tout ce que sa présence avait déjà supporté et à tout ce qu’elle ignorait encore.
Je dis :
— Pour apprendre.
Dans la cuisine, l’omelette brûlait un peu. Sophie-Caroline jura doucement et disparut.
Avant de la rejoindre, j’allai aux portes-fenêtres. La digue luisait sous la pluie ; la mer formait une masse noire. Très loin au nord, Heligoland existait sans moi avec ses falaises rouges, ses chemins sans voitures, sa grotte inaccessible à marée haute. Je sus que je n’irais pas. L’île était devenue la forme intérieure du mouvement non accompli. Dans le grésillement du poste de radio, une voix trop faible gardait le rythme du liedje pour annoncer une fiction théâtrale.
Je fermai les yeux.
Puis j’allai manger l’omelette ratée.
Troisième partie
La faute et le sursis
12.
Juillet 1995 — un mois auparavant.
La faute qui pesait sur Knokke avait eu, quelques semaines plus tôt, sa chambre sur les quais du Rhône.
En juillet 1995, ma conscience n’était déjà plus tout à fait tranquille en matière fiscale. Les accords passés avec deux directeurs d’administration m’avaient permis de rectifier mes comptes, de ramener mes déclarations aux sommes effectivement dues au Trésor et de consolider un peu la voie pleine de périls sur laquelle se précipitait le train en feu de Barents & Co. Cette régularisation n’effaçait pas mes compromissions.
Depuis le début de l’année, Baldassare profitait du rapport de force, désormais en sa faveur, pour m’imposer des transactions irrégulières. Je payais sous le comptoir, en espèces, des marchandises achetées en Italie, puis acheminées clandestinement par camion vers Düsseldorf, Anvers ou Amsterdam.
Mon fournisseur présentait ses exigences comme un conseil avisé, presque une faveur. Il prétendait fluidifier les opérations, éviter les lourdeurs, tenir compte des usages locaux et m’initier à la souplesse lombarde. En réalité, il m’imposait de me rendre à Milan avec force espèces sonnantes, puis d’acheminer moi-même la marchandise jusqu’à destination. Mes dettes commerciales me plaçaient sous sa dépendance. Ces achats n’avaient aucun sens, puisque nous étions déjà en surstock. Mais l’absurdité ne supprimait pas l’obligation. Elle la rendait seulement plus grotesque.
Je revois encore ce contrôle. Je venais d’Aoste et me dirigeais vers Chamonix lorsque la Guardia di Finanza immobilisa mon camion. Le soleil frappait la tôle, les pneus exhalaient une odeur de caoutchouc chauffé et les bâches semblaient contenir toute ma honte. Baldassare avait fait établir une fausse facture pour couvrir le transit. Elle me sauva peut-être, à moins qu’elle n’ait simplement retardé la découverte de la fraude. Les militaires parlaient un français très correct. Ils inspectaient la cargaison, comparaient les documents et m’interrogeaient. Je n’étais plus un chef d’entreprise, un acheteur ou un homme pressé par les échéances. J’étais traité comme un contrebandier.
Je décidai que ce voyage serait le dernier et que le commerce illicite prendrait fin. Je me le répétai pendant que les militaires rendaient mes papiers et que le camion repartait. Mais les promesses faites sur les accotements naissent dans la peur et se dissolvent souvent au prochain appel téléphonique.
Lors de ces voyages déplaisants, je faisais halte au Sofitel de Lyon et demandais, quand elle était libre, la Suite présidentielle. Le nom donnait à ma clandestinité commerciale un vernis officiel. On ne dort pas dans une suite présidentielle comme dans une chambre d’étape. On s’y ment à soi-même avec plus de moquette.
Par sa structure régulière, le bâtiment moderne, presque carré, me rassurait. Il se dressait au bord du Rhône, dont les eaux descendaient de Genève. Le fleuve faisait resurgir le souvenir du miroir. Avec lui revenaient Worms, la fuite vers le Sud, l’aurifex chrétien, la fêlure consacrée et l’inscription dans le bronze. Au dernier étage, les plafonds bas, les tissus bleu nuit et le mobilier contemporain d’inspiration vaguement fédérale me donnaient le sentiment d’être retranché dans une tour de Brooklyn. La cuisine du restaurant était réputée, mais je lui préférais le confort clos du service en chambre. Après les tunnels, les contrôles, les aires d’autoroute et les fausses factures, je voulais que le monde me fût apporté sur un plateau, sous cloche, par quelqu’un qui ne poserait aucune question.
Je savais pourtant que je n’étais pas à ma place. Passager clandestin de mon propre voyage, j’avais capitulé devant le fournisseur transalpin, payé cash ce que je n’aurais jamais dû acheter et laissé un industriel lombard me réduire au rôle de transporteur. Le luxe ne me rassurait guère.
Baldassare appelait généralement dans la soirée. Sa voix entrait dans la suite avec la jovialité d’un complice. Il se félicitait de la transaction conclue, du bon déroulement des opérations et de l’efficacité du dispositif. Il appelait cela « travailler entre personnes intelligentes ». Je l’entendais sourire à travers le combiné. Éreinté, je ne pensais qu’à retrouver l’iode de la mer du Nord. Je regrettais d’être si loin de chez moi et d’avoir encore toute cette route à parcourir.
Il me fallait néanmoins donner le change au Lombard, afficher cette assurance et cette certitude qu’il tenait pour naturelles. Il me fallait dissimuler sans relâche quel être vulnérable j’étais réellement. Voyageur sans papier sur le navire de la banalité, je me voyais condamné à tout prévoir pour ne pas être débusqué. Cette vigilance m’exténuait. J’attendais que Baldassare raccrochât au plus vite. Je rêvais du silence de la mer, de la mécanique des vagues et de la clarté douce du ciel de plomb.
Ce soir-là, dans la Suite présidentielle, après le contrôle subi près d’Aoste, le téléphone sonna plus tard. Je regardais péniches et esquifs glisser sur le Rhône comme des hôtels flottants. Le plateau du room service portait les restes d’un dîner trop abondant. Il y avait du poisson, du pain, du fromage, une crème brûlée presque intacte. Mon veston était sur une chaise. Dans sa poche intérieure, l’étui du miroir brisé était là, comme s’il voyageait à ma place.
Je décrochai enfin.
— Jean-Philippe, mon ami ! lança Sacripante. Tout est réglé ?
— Tout est passé.
— Je te l’avais dit. Il suffit d’être calme avec ces gens-là.
— Ils m’ont traité comme un contrebandier.
Il rit.
— Allons. Un contrôle, ce n’est pas un jugement. Tu es trop sensible.
— Non. Je suis trop endetté.
Il y eut une très brève pause. Ce ne fut presque rien, une retenue dans la respiration.
— Nous sommes tous endettés envers quelqu’un, dit-il. L’important est de savoir envers qui.
— Justement.
— Tu rentres demain ?
— Oui.
— Alors dors. Lyon est une belle Gauloise auprès de qui reprendre ses forces.
Je regardai les tissus bleu nuit, les plafonds bas, les angles rassurants, les meubles de style fédéral, enfin le fleuve venu de Genève.
— C’est une belle ville pour ne pas savoir où l’on est.
Baldassare ne répondit pas tout de suite.
— Tu as besoin de repos, Jean-Philippe.
— J’ai besoin que cela cesse.
— Prends une semaine aux Maldives, Jean-Philippe.
Il raccrocha avant moi. Le silence de la suite s’élargit. Sur le Rhône scintillant dans le soir, les lumières jaunes poursuivaient leur route.
Je sortis le miroir de son étui. Le bronze était froid malgré le thermostat de la chambre. Son dos sombre absorbait la lumière des lampes bouillotte à abat-jour carré. Dans le métal piqué se reflétaient les tissus bleu nuit de la Suite présidentielle, le plateau du service en chambre, le téléphone, ma chemise froissée et les vitres au-delà desquelles passait le fleuve. La fêlure traversa mon visage. Dans la pénombre pouvait se lire au dos l’inscription MEMINI EXILII.
Je me souviens de l’exil. Mais de quel exil ? Je n’avais ni perdu mon pays ni connu la guerre. J’étais seulement un homme dans une suite, avec une fausse facture parmi ses papiers, une entreprise sous tension, une compagne qui ne savait pas tout et un miroir qui ne réparait rien.
On frappa à la porte.
Trois coups espacés, sans insistance.
Je restai assis. Je n’attendais personne. Le dîner avait déjà été servi. Je pensai pourtant à Baldassare, puis aux militaires qui m’avaient contrôlé près d’Aoste.
Je tenais encore le miroir devant moi. La fêlure traversait le reflet de mon visage. Je le retournai et le posai sur la table, face contre le bois. J’entendis un léger tintement au moment où le cadre toucha la table.
Les trois coups se répétèrent.
Je me levai et m’approchai de la porte. Je posai la main sur la poignée, sans l’abaisser.
— Le service en chambre, monsieur. Je viens reprendre le plateau.
J’ouvris. Un serveur attendait dans le couloir. Je m’écartai pour le laisser entrer. Il prit le plateau, me souhaita une bonne nuit et repartit.
13.
Février 1997 — dix-neuf mois plus tard.
En février 1997, Barents & Co n’était ni sauvée ni morte. Le mardi qui avait suivi notre retour de Normandie, en août 1995, j’avais appelé Zoetewater, puis mes banquiers. Les lignes de crédit furent maintenues, moins par confiance que parce qu’une rupture immédiate aurait précipité tout le monde dans l’abîme. Des fournisseurs acceptèrent d’attendre parce qu’ils étaient déjà trop engagés. Centrales et grands magasins continuèrent d’acheter, mais à des prix qui faisaient entrer de l’argent mais ne nous laisssaient presque aucune marge. Nous vendîmes du surstock, négociâmes des reports et payâmes les échéances les plus pressantes. Chaque répit était acheté au prix d’une contrainte nouvelle.
Personne ne parlait encore d’effondrement ; chacun s’y préparait.
Les inspections se poursuivirent. Lettres, auditions et demandes de pièces se succédaient ; les classeurs s’accumulaient pendant que l’entreprise continuait de livrer. Je m’étais imaginé qu’un dossier bien tenu dissiperait l’hostilité de l’administration. En réalité, les dossiers se répondaient les uns aux autres, et leur traitement absorbait le temps qui aurait dû être consacré à la gestion de Barents & Co.
Sophie-Caroline et moi faisions désormais chambre à part. Anne-Catherine s’était installée à demeure chez nous et dormait dans le lit de Sophie-Caroline. Sophie-Caroline exigea un jour de recevoir les chiffres chaque semaine et assista à deux rendez-vous avec les banques. Anne-Catherine, qui parlait italien, servait d’interprète lors des appels en provenance de Milan. Elle interrompait les conversations dès que j’entrais. Madame da Costa classait les recommandés dans une chemise rouge, mais refusa un jour de dire au téléphone que j’étais absent. Chacune obéissait désormais à sa propre règle. Entre Anne-Catherine et moi, la détérioration de la situation avec Milan avait pérennisé la pratique du vouvoiement. À l’automne 1996, une amélioration des ventes nous donna l’illusion d’une issue possible. Mais des effets prorogés revinrent, le crédit fournisseur se raidit encore un peu plus et mes cautions personnelles pesèrent sur chacune de nos décisions. Nous vivions dans une diminution continue des possibilités.
Au début de chaque mois, le même ordre revenait. Celui des salaires, des cotisations, des taxes, des loyers, puis des traites que l’on pouvait encore présenter sans provoquer d’incident. Zoetewater établissait trois prévisions et aucune ne survivait à la quinzaine qui suivait. Une grosse commande donnait de l’air, mais exigeait du stock et augmentait le besoin de crédit. Un règlement ancien arrivait enfin, aussitôt absorbé par une dette plus ancienne encore. Je continuais d’appeler croissance ce qui n’était plus qu’une circulation accélérée de l’insuffisance.
L’usure gagna les corps et les relations. Sophie-Caroline ne me demandait plus si les ventes suivaient, mais quelle somme se trouvait réellement sur les comptes. Anne-Catherine connaissait des noms italiens que je ne lui avais jamais appris. Madame da Costa savait, au poids des enveloppes, lesquelles je laisserais fermées jusqu’au soir. Quant à moi, je voyageais moins et téléphonais davantage, comme si réduire les kilomètres devait rendre la situation plus stable.
À la fin de février 1997, une accalmie d’un mois apparut entre deux échéances et deux convocations. Je réservai un séjour à Bora. J’appelai cela des vacances. Sophie-Caroline parla d’une fuite. Anne-Catherine demanda seulement les dates. Madame da Costa vérifia les correspondances. Nous terminions une mission à Lyon avant de prendre la route de l’aéroport.
Le départ n’interrompait aucune obligation. Zoetewater conserva les doubles des relevés et un mandat limité pour répondre aux banques. Je laissai au bureau un calendrier d’échéances, trois numéros d’hôtel et l’ordre de ne promettre aucun paiement nouveau sans me joindre. Je croyais avoir ainsi transformé l’absence en organisation. Je n’avais fait que rendre la fuite joignable.
À Lyon, avant le départ, Sophie-Caroline relut cet échéancier. Elle entoura au crayon l’échéance la plus proche et me demanda qui répondrait si nous étions injoignables. Je désignai Zoetewater. Elle ne contesta pas, mais glissa une copie du document dans son sac. Ce geste devait compter davantage que mes consignes.
Quatrième partie
Bora ou la décision
14.
Fin février 1997, je crus encore qu’un déplacement inopiné créerait une distance. Sophie-Caroline se serait moquée de cette métaphysique des réservations. Anne-Catherine aurait ri. Madame da Costa aurait fermé la valise et ajouté les médicaments.
Nous avions passé la nuit dans la Suite présidentielle. Le lieu appartenait symboliquement au monde lointain de juillet 1995, mais je gardais le souvenir des trois coups polis à la porte et de l’inquiétude qu’ils avaient provoquée, même si le Rhône avait retrouvé son indifférence.
Au matin, dans le hall du Sofitel, Sophie-Caroline attendait près des fauteuils bas. Anne-Catherine lui parlait très bas. Madame da Costa tenait le chariot à bagages. Par leurs positions, les trois femmes formaient un groupe dont je me sentais tenu à distance.
J’avais financé, décidé et organisé le voyage ; elles en assuraient déjà la réalité pratique. Ce qui les liait ne m’appartenait pas.
— Tu es prêt ? demanda Sophie-Caroline.
— Depuis des années, répondis-je.
Anne-Catherine eut un sourire.
— Ce n’est pas une réponse de voyageur.
— C’est une réponse d’homme qui vérifie encore qu’il n’a pas oublié sa peur.
Madame da Costa baissa les yeux vers la valise noire dans laquelle se trouvaient mes papiers, le carnet, quelques chemises et l’étui du miroir brisé. Elle ne dit rien. Ses mains demeuraient posées sur la poignée métallique du chariot. Pour la première fois, je me demandai si elle savait exactement où se trouvait l’objet. Cette pensée me déplut. Le miroir, que j’avais cru secret parce que je l’enfermais dans mes bagages, avait peut-être toujours circulé dans l’esprit des autres.
Nous quittâmes l’hôtel pour gagner l’aéroport de Lyon. À cette époque, tout le monde autour de moi disait Lyon-Satolas, et je faisais de même. Les panneaux et les annonces répétaient ce nom sans parvenir à singulariser l’endroit. Il possédait déjà la neutralité d’un aéroport de province tourné vers l’international, prêt à recevoir un jour un autre nom, celui de Saint-Exupéry. Le taxi emprunta des voies rapides détrempées. Derrière nous, Lyon n’était plus qu’une superposition de béton, de Rhône, de vitres, de tours et de petits matins. Je conservais le souvenir bleu nuit de la suite, mais il se mêlait désormais aux néons des terminaux, aux valises, aux annonces métalliques et aux files de voyageurs trop chargés.
L’enchaînement était simple, presque administratif. On passait par Lyon pour rejoindre Roissy, puis par Roissy pour gagner LAX. Après l’attente en transit, on embarquait pour Papeete-Faa’a, d’où l’on s’envolait enfin pour Bora dans un bimoteur d’Air Tahiti. Anne-Catherine, lasse et amusée, avait regardé le billet et lu LAC au lieu de LAX.
— On passe donc par un lac ? dit-elle.
— Par LAX, l’aéroport américain, Los Angeles, répondit Sophie-Caroline.
— C’est moins poétique.
— C’est surtout plus long.
Anne-Catherine s’inclinait parfois vers Sophie-Caroline sans vraiment la toucher, puis se retirait dès que je levais les yeux. Sophie-Caroline lui laissait cette proximité sans la commenter. Madame da Costa marchait à trois pas avec les passeports, les billets, les médicaments et les clefs. De ces gestes, je tirais des conclusions changeantes. Je voyais tantôt de la complicité, tantôt une intimité plus grande encore, de la protection peut-être, de la rivalité ou seulement une fatigue partagée.
Le vol entre Lyon-Satolas et Roissy fut bref et sans grandeur. Je n’éprouvai aucun soulagement. Je pensais aux traites, au surstock, aux ventes à prix cassés et au « canot de sauvetage ». Une petite société très anonyme, avec titres au porteur, devait me permettre de survivre professionnellement à une faillite dont la perspective devenait chaque mois plus réelle. Une initiative désespérée qui tenait davantage du Radeau de la Méduse.
À Roissy, l’attente fut longue. Le terminal baignait dans une odeur mêlée de café, de salon de coiffure et de fatigue humaine.
Anne-Catherine voulut acheter un parfum et Sophie-Caroline décida de l’accompagner. Elles partirent ensemble. Je les regardai marcher devant moi, côte à côte, leurs manteaux dessinant deux lignes presque parallèles. La complicité de leurs silhouettes m’excluait plus sûrement qu’une porte fermée. Je les suivis un moment, puis les laissai poursuivre seules leur chemin. Madame da Costa, elle, demeura près de moi, assise bien droite sur un siège métallique.
— Vous devriez dormir dans l’avion, Monsieur.
— Je dormirai quand l’Europe dormira.
— L’Europe ne dort jamais pour tout le monde.
Je la regardai, surpris.
— Vous avez des formules, vous aussi.
— C’est à force de vous fréquenter, et puis j’ai des horaires.
Elle sortit de son sac un petit carnet dans lequel elle avait consigné les correspondances avec une précision presque ecclésiastique. Lyon-Satolas. Roissy. Los Angeles. Papeete-Faa’a. Bora Bora. Pour chaque étape, elle avait indiqué l’heure locale et l’heure belge, ainsi que les horaires des repas et des prises de médicaments. La netteté de son écriture me saisit. Mon propre carnet, avec ses mots rayés, ses faillites esquissées, ses îles rêvées et ses notes bancaires, me parut soudain indigne de confiance.
— Vous avez tout prévu, dis-je.
— Non, Monsieur. J’ai prévu ce qui pouvait l’être.
— Et le reste ?
Elle referma le carnet.
— Le reste arrive toujours.
Le long-courrier d’AOM pour LAX nous absorba dans une durée sans forme. Pendant des heures, nous vécûmes suspendus au-dessus de l’Atlantique, puis au-dessus d’un continent nord-américain où les hublots transformaient Chicago et Vegas en abstractions nocturnes. L’air de la cabine desséchait la gorge. Les plateaux-repas succédaient aux fausses nuits. Des enfants pleuraient. Des passagers se levaient pour étirer leurs jambes. Les écrans dessinaient une trajectoire sur des cartes trop propres. Le cinéma de bord débitait Mars Attacks ! et quelques banalités policières. Pendant ces vingt-quatre heures de déplacement total, je me sentais protégé de ce qui pouvait se produire en bas. Là résidait peut-être la vulgarité profonde de mon espérance. Je ne demandais pas le salut, seulement un décalage.
Pour trois semaines, croyais-je, je me plaçais sous la protection du fuseau horaire. Je laissais derrière moi Baldassare Sacripante et ses traites, les comptes, les ventes bradées, les contrôleurs sociaux, la surveillance économique approfondie, les banques de Milan, de Venise, de Turin, d’Anvers, les lettres de menace et les conversations de gens qui commencent toutes par rassurer avant de vous retirer quelque chose. Suspendu en l’air, je n’étais plus concerné par les nouveaux incidents de paiement, d’autant que ni Baldassare ni ses avocats milanais ne s’étaient manifestés depuis notre départ pour Lyon.
Sophie-Caroline dormit presque tout de suite, la tête tournée vers l’allée. Anne-Catherine, placée entre elle et moi, resta éveillée plus longtemps. Elle lisait un magazine sans tourner les pages. Au bout d’une heure, elle me demanda :
— Vous avez peur de quoi exactement ?
— De l’atterrissage.
— Aux États-Unis ?
— Dans la réalité.
Elle ferma son magazine.
— Vous devriez parler à Sophie-Caroline autrement.
— Comme vous lui parlez ?
Elle sourit à peine.
— Je ne lui parle pas. Je l’écoute.
— C’est une façon de prendre le pouvoir.
— Non. C’est une façon de ne pas vous le laisser tout entier.
Je regardai Sophie-Caroline dormir. Anne-Catherine savait-elle quelque chose de nos comptes ou de Sacripante ? Je l’ignorais. Je savais seulement que Sophie-Caroline avait besoin d’elle.
À LAX, le transit eut la brutalité sèche des grands lieux américains. Couloirs interminables, contrôles, moquettes agressives, climatisation, agents impassibles, files sans fin, annonces rapides. Je ne pus m’empêcher de penser à la Suite présidentielle, à son mobilier fonctionnel d’inspiration américaine et à cette illusion de tour rassurante à Brooklyn que j’avais éprouvée au bord du Rhône. Ici, l’Amérique n’était plus une esthétique d’hôtel ; elle était une machine de transit, efficace et inhospitalière, où chacun devait prouver qu’il avait le droit de passer.
Sophie-Caroline retrouva une forme d’énergie. Elle guidait Anne-Catherine, vérifiait les portes, les horaires, les billets. Madame da Costa suivait sans jamais se tromper. J’étais devenu, paradoxalement, le moins nécessaire du groupe. On aurait pu me perdre entre deux terminaux sans que la chaîne pratique se rompît. Cette constatation me blessa. Elle me soulagea également.
— Vous voyez, dit Anne-Catherine, on survit très bien sans votre génie logistique.
— Je n’ai jamais revendiqué de génie logistique.
— Non. Vous revendiquez seulement le droit de décider où les autres se perdent.
Sophie-Caroline la regarda.
— Anne-Catherine.
Sophie-Caroline prononça seulement le prénom d’Anne-Catherine. Celle-ci se tut. Une limite venait d’être posée ; leurs fonctions visibles ne suffisaient plus à décrire la scène.
Le vol LAX-Papeete nous plongea dans une autre durée. L’avion semblait quitter non seulement un continent, mais une forme de langage. Les passagers avaient changé de tenue. Des chemises plus claires apparaissaient, des fleurs, des sandales, des enfants excités par un paradis qu’ils n’avaient pas encore vu. Je me sentis presque honteux de ma mélancolie. Il y a des destinations dont le nom seul provoque, dans la société, des jalousies violentes et irrationnelles, difficilement réparables. Je le savais. Il fallait donc traiter ce voyage avec prudence, éviter l’ostentation, refuser les mots symboliques, ne pas transformer l’éloignement en trophée. Pour moi, ce pays lointain n’était pas d’abord un décor de luxe. C’était, dans mon souvenir, « le pays où les gens sont gentils ». Cette formule simple valait mieux que tous les prospectus.
À Papeete, l’air nous enveloppa comme une serviette chaude. Les parfums, les fleurs, la moiteur, l’organisation coloniale de l’aéroport, les sourires, les guichets, les uniformes des pilotes d’Air France et les gestes lents et précis du transit domestique produisirent sur moi une impression mêlée de douceur et d’écrasement. J’étais trop fatigué pour être heureux. Anne-Catherine, au contraire, paraissait régénérée. Elle parlait à voix basse avec Sophie-Caroline, presque joyeuse. Madame da Costa surveillait les bagages avec une attention de douanière intime. Les trois femmes reçurent chacune un collier de fleurs, quelque chose qui ressemblait à une promesse d’accueil. Je les vis un instant réunies par les fleurs, par la chaleur et par une indulgence qui ne venait pas de moi.
— On dirait que vous allez mieux, dis-je à Anne-Catherine.
— Je vais toujours mieux quand vous cessez de parler d’Europe.
— C’est donc rarement.
— Très rarement.
Sophie-Caroline sourit malgré elle. Je remarquai ce sourire. Il était court, mais il appartenait à Anne-Catherine. Cela suffit à m’attrister.
Le bimoteur d’Air Tahiti vers Bora Bora fut plus inconfortable que je ne l’aurais voulu. La fatigue du voyage s’était déposée dans mes membres comme une poussière. Le ciel, la mer, les atolls aperçus par le hublot, tout ce qui aurait dû susciter l’émerveillement me parut trop lumineux, trop exposé, presque accusateur. Je n’avais plus la force d’admirer. Je voulais seulement atteindre un lit et dormir assez longtemps pour oublier le jour, l’heure, l’Europe et ma propre présence parmi ces trois femmes.
À Vaitape, chaque retour avait pour moi la brutalité d’une arrivée ratée. Poser le premier pied sur l’estacade du petit port me détruisait davantage que vingt heures d’avion. Le lieu était réputé enchanteur ; je n’y éprouvais d’abord que les sensations désagréables de la chaleur, d’une faiblesse, d’une nausée ou d’une lumière excessive. J’avais l’impression d’être arrivé trop loin pour pouvoir me plaindre. Le transport jusqu’à l’hôtel constituait un ultime effort, presque impraticable. Les valises semblaient plus lourdes. Les voix se rapprochaient et s’éloignaient. Anne-Catherine riait d’une chose que Sophie-Caroline venait de lui dire. Madame da Costa me demanda si je voulais m’asseoir. Je refusai trop sèchement.
À droite du ponton, dans le petit local officiel, un portrait du président Jacques Chirac était suspendu au mur. Sur la façade, des avis des services sociaux, des communications administratives, des textes de contrôle et d’information rappelaient au visiteur que les lois républicaines étaient bien d’application. Ce détail me réconforta d’une manière ridicule. Au bout du monde, il y avait encore la France, des placards de l’Inspection du travail, un poste de gendarmerie, des règlements, des horaires, des obligations en cascade. Ce n’était pas une contrée sauvage, mais une sous-préfecture de carte postale. C’était un pays développé, organisé, poli, presque provincial dans son maintien administratif. On pouvait y croire un instant que les dimanches existaient, que les gens avaient le droit de se reposer, que la gentillesse n’était pas une servilité touristique mais une respiration sociale.
Je savais pourtant que ce réconfort avait quelque chose de pathologique. J’étais rassuré par les affiches qui, en Europe, m’étouffaient. Je fuyais les contrôles et je me sentais protégé par les preuves que le contrôle existait ici aussi. Le miroir, dans ma valise, aurait pu rire de moi s’il avait été un objet moins grave.
Le lagon ne m’intéressait pas. Sa beauté était trop évidente pour me toucher. Le soleil avec sa luminosité effaçait les nuances. L’île me paraissait minuscule, avec son village et ses deux hameaux, sa petite route circulaire, ses boutiques de souvenirs, ses bijouteries, ses supérettes où l’on trouvait des produits alimentaires français et cette impression d’habiter un monde à la fois infiniment éloigné et étrangement domestiqué.
La faune et la flore ne me parlaient pas. Les requins du lagon, fauves paisibles qui n’avaient que l’eau tiède pour univers, me préoccupaient plus qu’ils ne m’effrayaient. Les motus plats, perdus à mille lieues des grands centres culturels, me déprimaient. Enfant déjà, j’éprouvais parfois une sensation de nausée devant le trop-plein de nature dans la forêt de mes grands-parents. J’avais alors l’envie pressante de courir vers le premier lieu habité, de rejoindre la cuisine de ma grand-mère ou le bureau de mon grand-père, de retrouver la lumière d’une lampe et une conversation humaine.
À Bora, je ne cherchais pas le paradis. Je cherchais un endroit humain dans un excès de beauté.
Les femmes s’organisèrent entre elles sans me demander conseil. Sophie-Caroline choisit le faré et régla avec la réception un problème de chambre. Anne-Catherine se renseigna sur les horaires des navettes, parla aux employés, revint avec des fruits, puis repartit avec Sophie-Caroline. Madame da Costa rangea les vêtements, vérifia les dispositifs de protection contre les nonos, repéra l’infirmerie et mit mes médicaments à l’abri du soleil.
Je passais des heures sous un arbre avec L’Express de la semaine précédente. Un matin, Sophie-Caroline brossa les cheveux d’Anne-Catherine, puis reposa la brosse lorsque je levai les yeux. Madame da Costa apporta trois verres d’eau. Elle prit le mien, resté plein, et le remplaça sans un mot. Je voyais une main, une brosse, un verre et des départs à deux. Le triangle sentimental que je croyais y discerner ne relevait toutefois que de mon interprétation.
Leurs décisions eurent pourtant des effets vérifiables. Après l’intervention de Sophie-Caroline, la réception s’adressa d’abord à elle. Anne-Catherine fixa l’heure des navettes et nous la suivîmes. Madame da Costa conserva le numéro du médecin dans son carnet ; lorsque je tombai malade, personne ne dut me demander où appeler. Mon autorité demeurait dans les factures. La leur était entrée dans le déroulement des jours.
Les crabes de terre furent la première véritable préoccupation du séjour. Ils dévalaient en hordes les flancs du volcan éteint, dans une ruée absurde vers le lagon. Je les trouvais hideux. Ils bloquaient la petite route circulaire et nous obligeaient à immobiliser notre 104 blanche. J’attendais alors, frissonnant de répulsion, qu’ils consentissent à traverser. Par temps de pluie, ils sortaient de partout et avançaient lentement, menaçants, jusque sur une terrasse en plein centre du village. La nuit, ils encerclaient silencieusement notre faré sur la plage. Anne-Catherine, elle, ne s’en effrayait pas et leur prêtait des intentions.
— Ils savent que vous êtes là, disait-elle.
— Tout le monde finit par le savoir.
— Non. Eux le savaient avant.
Sophie-Caroline riait. Madame da Costa fermait les portes plus tôt.
Le décalage horaire commença par remplir son office. Lorsque les fâcheux ourdissaient leurs manœuvres en Europe, je dormais. Cette dissociation me paraissait un luxe bien supérieur aux planchers de verre, aux cocktails servis dans des noix de coco, aux langoustes grillées et au parfum des fleurs de tiaré.
Pendant trois semaines, je trouvais au bout du monde la familiarité française de l’outre-Quiévrain, conjuguée à l’éloignement radical. Je pouvais appeler le bureau au matin et entendre, depuis Bora, ce qui appartenait déjà au soir d’Anvers. Je pouvais apprendre les agressions administratives après qu’elles avaient eu lieu, comme on lit le compte rendu d’un orage dont on n’a reçu ni le tonnerre ni la pluie.
Je m’y trompai. Il n’est pas d’ailleurs assez lointain pour échapper à soi-même, ni aux traites acceptées.
Le soir où la voûte étoilée se déchira, nous dînions au Bloody Mary’s. Le décor de rondins, le sol de sable, la réputation du lieu, les fêtards californiens et les gagnants du Loto, heureux de se sentir à la fois loin de chez eux et reconnus, donnaient au repas une gaieté fabriquée, mais acceptable. Sophie-Caroline avait retrouvé une douceur qui me la rendait presque étrangère. Anne-Catherine parlait beaucoup. Mêlant parfois l’anglais au français, elle évoquait leurs années de collège en Suisse. Je ne savais que peu de choses de cette période de leur vie. Madame da Costa mangeait avec retenue. Toujours attentive à mes gestes, elle paraissait pourtant moins soumise que d’habitude. Le voyage semblait avoir modifié les rapports entre nous.
Je ne sais plus exactement qui tenait le premier verre, qui commanda quoi, ni à quel moment le ciel de ce qui était encore un riant territoire d’outre-mer s’effondra. Je me souviens seulement de l’heure. Il était entre vingt-deux et vingt-trois heures pour nous. En Europe, on était déjà mardi, vers dix heures du matin. Un événement bancaire survenu là-bas venait de trouver le moyen de se produire ici.
Un serveur s’approcha de notre table.
— Monsieur Jean-Philippe ? Un appel pour vous.
Il me présenta, sur un plateau, le combiné sans fil du restaurant. Avant de quitter l’hôtel, j’avais faxé à ma secrétaire où nous dînerions.
Ma secrétaire et le réseau local polynésien, qui auraient dû me protéger, livraient passage à Milan. Le numéro s’afficha. Baldassare n’osait plus appeler lui-même. Ou bien il avait compris que sa voix, après la Suite présidentielle, ne produirait plus l’ancien effet. Le téléphone était posé sur le plateau, comme un insecte administratif venu mourir dans un décor de vacances.
Anne-Catherine le prit et regarda l’écran avant moi.
Ce regard très bref me fit croire qu’elle reconnaissait le numéro. Sophie-Caroline le remarqua également. Madame da Costa abaissa les yeux vers son assiette. Je pris l’appareil et le portai à mon oreille, après avoir poussé sur le bouton vert marqué Call.
D’abord, il n’y eut qu’un brouhaha et un décalage de ligne longue distance, puis une voix masculine que je ne reconnus pas, puis une autre voix, plus aiguë, plus tendue. Je compris que Milan parlait à travers plusieurs relais, comme si la menace elle-même avait traversé trop de fuseaux pour garder une forme humaine.
Une traite acceptée, présentée à l’UBS de Lausanne, était restée impayée à son échéance. Son règlement avait déjà été reporté trois fois. La créance avait fait l’objet de deux opérations de réescompte par l’intermédiaire du Banco Ambrosiano Veneto, à Milan. L’agence de Lausanne sollicitait un nouveau délai. La banque milanaise signalait l’impayé à l’Istituto Bancario San Paolo di Torino et durcissait ses exigences. À Anvers, les banquiers convoquaient Zoetewater. Compte tenu de la situation de Barents & Co, ils voulaient mesurer les conséquences de l’incident sur les crédits accordés à l’entreprise. Cet impayé risquait de mettre au jour mes acrobaties financières avec Baldassare Sacripante. Mais l’accusation de cavalerie menaçait de retomber sur moi.
Je compris d’abord chaque élément, puis leur enchaînement. Nos arrangements, jusque-là dissimulés derrière les délais, les escomptes, les prorogations, les sourires de banquiers et les coups de téléphone italiens, se trouvaient désormais exposés. À notre table, le repas continuait. Autour de nous, des gens riaient. Une serveuse passait. Anne-Catherine me regardait.
Puis elle tendit la main.
— Donnez-moi, dit-elle.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils ne parlent pas clairement.
Elle prit le téléphone sans attendre mon accord. Elle se leva et s’éloigna de quelques pas. Sophie-Caroline ne bougea pas. Je vis sa main se poser sur le bord de la table, à plat, comme pour empêcher son corps de suivre Anne-Catherine. Madame da Costa regardait maintenant la scène de côté, non comme une servante mais comme une personne qui assiste à l’ouverture d’un testament.
Anne-Catherine parla en italien, vite, durement. Elle avait cessé d’être l’amie légère du voyage. Son visage s’était fermé. Elle écouta longuement, puis revint vers moi avec le téléphone encore ouvert.
— Ils veulent un ordre de règlement immédiat.
— Ils ?
— Milan.
— Baldassare ?
— Pas directement.
— C’est donc plus grave que s’il criait lui-même.
Anne-Catherine répéta la menace, d’abord en italien, puis dans un français soudain plus raide. À défaut de règlement, le Studio Legale Associato Malaspina, Verri e Cattaneo de Milan déposerait une requête en faillite dans les quarante-huit heures. Elle parlait avec l’assurance de quelqu’un qui croyait en savoir assez. Je pensai qu’elle sous-estimait l’épuisement financier de Barents & Co, mais j’ignorais encore ce qu’elle avait appris de Milan avant notre départ. Lorsque je lui dis que le paiement était impossible, elle ne me crut pas, ou du moins se comporta comme si elle ne me croyait pas.
— Vous jouez la montre, dit-elle.
La remarque me frappa plus durement que la menace.
— Depuis quand êtes-vous plus au fait de mes affaires que moi ?
Elle parut déconcertée. Sophie-Caroline leva les yeux. Madame da Costa ne respirait presque plus.
— Je répète ce qu’on me dit, murmura Anne-Catherine.
— Non. Vous choisissez de quel côté de la phrase vous vous tenez.
Sophie-Caroline intervint très bas.
— Jean-Philippe, pas ici.
Il y avait donc encore des lieux où la catastrophe devait attendre le café, même au bout du monde.
Je repris le téléphone. La voix avait perdu toute responsabilité personnelle à mesure qu’elle se confondait avec sa fonction. Payer aurait détruit la seule stratégie encore possible. Il fallait réduire l’exposition bancaire, obtenir la libération d’une partie des cautions, éviter la banqueroute, puis déposer moi-même l’aveu de faillite lorsque l’ébranlement du crédit serait établi. La survie à la petite semaine devait céder la place à une cessation ordonnée.
À l’autre bout du fil, on ne répondit pas immédiatement. La menace lancée au matin en Europe venait de produire, dans la soirée polynésienne, l’effet inverse de celui qu’elle recherchait. En voulant m’arracher un paiement, elle me donnait l’ultime argument pour cesser de payer.
Anne-Catherine demeurait tout à la fois l’amie de Sophie-Caroline, notre compagne de voyage et la voix qui venait de porter Milan jusqu’à la table. Ces places pouvaient coexister, mais leur coexistence rendait désormais la fracture irréparable à mes yeux.
Je raccrochai.
Le repas familial, si l’on pouvait appeler famille ce groupe assemblé par l’amour, le service, les dettes et les secrets, se poursuivit sous une apparence d’insouciance. Je n’entendais presque plus rien. Je voyais trouble. On me parlait et je répondais à voix sourde, par phrases vides, avec un rictus que je voulais faire passer pour un sourire. Mon cœur battait trop fort. Ma respiration ne se réglait plus.
Sophie-Caroline posa une main sur mon bras, puis la retira aussitôt, comme si Anne-Catherine venait de surprendre ce geste. Madame da Costa demanda de l’eau. Anne-Catherine fixait la table.
— Tu savais ? demanda Sophie-Caroline.
Je ne compris pas tout de suite à qui elle s’adressait.
Anne-Catherine répondit enfin.
— Je savais qu’ils étaient inquiets.
— Ce n’est pas la même chose.
— Non.
— Depuis quand ?
— Depuis assez longtemps pour avoir peur de te le dire.
Ce « te » ne m’était pas destiné. La conversation se déplaça entre elles. Madame da Costa se leva pour demander l’addition. Le geste suffisait.
La nuit fut atroce. Je régurgitai l’entièreté du dîner. Je tombai malade comme si mon corps avait décidé de faire en quelques heures l’aveu que mon entreprise retardait depuis des mois. Au matin, j’avais de la fièvre. Le « pays où les gens sont gentils » me traitait avec douceur, ce qui rendait mon état plus humiliant encore. On me parla calmement. On m’apporta de l’eau. On m’indiqua un médecin. On me conseilla de rester à l’ombre. Je fis naturellement le contraire.
L’après-midi, Sophie-Caroline accepta de partir en excursion au motu Taurere. Son indifférence apparente n’était peut-être qu’une fatigue absolue d’avoir encore à rester auprès de moi. Une pirogue à balancier nous déposa sur le motu, dans une lumière blanche. Épuisé, je m’endormis en plein soleil. Personne ne me réveilla assez vite. Ou peut-être me réveilla-t-on et refusai-je de me lever. Les versions divergent dans ma mémoire, et chacune désigne un coupable différent. Je m’éveillai une heure plus tard avec des brûlures au premier degré, des picotements annonçant un début d’herpès labial et la certitude grotesque que le soleil venait d’ajouter sa signature cutanée à la déconfiture générale.
Un hélicoptère nous ramena à Vaitape. À la polyclinique, je fus reçu par un médecin réunionnais diplômé de la faculté de Strasbourg. Il alliait une compétence ruineuse à un regard où je crus discerner de la jalousie et du mépris. Il parla de brûlures, d’infection, de repos, de traitement et de surveillance. Je l’écoutai comme j’écoutais les banquiers, en cherchant derrière chaque phrase le coût final.
Le reste du séjour se passa en compagnie de Kafka, entre l’infirmerie et le faré. La facture finale des communications téléphoniques et des fax anxieux prit des proportions phénoménales. J’appelais Anvers, recevais des messages et envoyais des consignes. Le jour tahitien me servait à échafauder une stratégie face à l’effondrement général pendant que l’Europe traversait sa nuit menaçante.
L’infection se propageait dans mon organisme. J’attribuai à l’appel d’Anne-Catherine l’ébranlement définitif du crédit fournisseur, sans pouvoir en mesurer la part exacte. Les paiements cessèrent. Le calme de l’île, les bateaux et les affiches administratives ne changeaient rien. La faillite n’était plus une image ni un mot prononcé sous la pluie, mais une décision dont chaque communication précisait le coût.
Un matin, Zoetewater énuméra les chiffres sans commentaire. Les salaires étaient couverts, la liquidation des cotisations demeurait encore incertaine, deux livraisons restaient bloquées, un compte était momentanément créditeur, trois effets domiciliés étaient à venir. Je lui demandai de ne privilégier aucun fournisseur et de préparer l’état complet des engagements. Pour la première fois, je ne cherchais pas quelle échéance déplacer. Je cherchais le moment où il faudrait cesser de déplacer toutes les autres.
Chaque matin, il était onze heures plus tard en Belgique. Les coups étaient déjà tombés. Je les recevais après leur chute ; cette différence me rendait une dignité rudimentaire.
Baldassare, de son côté, ne fut pas sérieux dans sa menace, ou changea d’avis, ce qui revient souvent au même chez les hommes qui aiment gouverner par l’incertitude. Le relais passa de Milan non aux avocats, mais à un certain Lazarrino, stoïque préposé de la chambre de commerce italienne. Chaque soir, il brisait le mur du temps pour me demander l’argent que je n’avais plus. Sa voix était calme, presque administrative, et cette absence de passion rendait l’insistance plus obscène.
— Monsieur Jean-Philippe, disait-il, il faut envoyer quelque chose.
— Quelque chose n’est pas une catégorie comptable.
— C’est une catégorie psychologique.
— Alors dites à Baldassare de consulter un médecin.
— Il consulte ses comptes.
— C’est plus grave.
Les banquiers d’Anvers, contre toute attente, maintenaient leurs lignes. Il me fallait obtenir une dénonciation formelle des crédits au moment où l’exposition serait la plus basse possible, afin de limiter la mise en jeu de mes sûretés personnelles et d’établir sans équivoque l’état d’ébranlement du crédit. Toute la stratégie tenait dans ce paradoxe de demander à ceux qui me soutenaient encore de cesser officiellement de le faire, pour que ma chute ne fût plus discutable.
Autour de moi, les trois femmes agirent sans commenter leur entente. Sophie-Caroline demanda chaque matin les nouvelles d’Anvers et nota les montants. Anne-Catherine traduisit deux appels, laissa le téléphone sur la table et sortit. Madame da Costa appliqua les pommades, changea l’eau et imposa les heures de médicament. Leurs gestes assuraient la continuité du groupe ; je n’en étais plus le centre.
Un soir, Sophie-Caroline s’assit sur la marche du faré. Anne-Catherine resta debout derrière elle, une main posée assez près de son épaule pour que je ne puisse dire si elle la touchait. Madame da Costa apporta les médicaments et se plaça un peu plus loin. Elles parlaient bas. Quand j’approchai, elles se turent.
— Je dérange ? demandai-je.
— Tu arrives, répondit Sophie-Caroline en me tutoyant.
— Ce n’est pas la même chose ?
Anne-Catherine me regarda.
— Vous savez très bien que non.
Madame da Costa ramassa un verre vide qui ne gênait personne.
— Monsieur doit prendre son médicament.
Je pris le médicament. Anne-Catherine regarda Sophie-Caroline, Sophie-Caroline la mer, et Madame da Costa me tendit l’eau. Chacune venait d’accomplir un geste qui ne dépendait pas de mon interprétation.
La perle du Pacifique était devenue une prison infernale dont j’étais impatient de m’évader. Pourtant, si j’avais désormais hâte de rentrer à Anvers, ce n’était pas pour recommencer, mais pour en finir. Il fallait se débarrasser au plus vite d’une société malade et mettre un terme aux problèmes de trésorerie, aux procès, aux fournisseurs, aux acrobaties bancaires et, plus accessoirement, aux contrôles envahissants.
J’aurais dû éprouver du désespoir. Il m’arrivait au contraire de ressentir une énergie sèche, presque joyeuse. La décision, même catastrophique, possédait une pureté que la survie n’avait plus.
Le lendemain, Sophie-Caroline fit modifier les réservations sans attendre mon accord. Depuis la réception, Anne-Catherine envoya un fax en italien, puis m’en remit une copie. Elle y précisait qu’elle ne transmettrait désormais que les demandes de Milan qui lui seraient adressées par écrit. Madame da Costa obtint du médecin une note pour le voyage, prépara les pansements et ferma les valises. Chacune avait fait sa part. Je n’eus plus qu’à signer les documents.
Le dernier soir, le téléphone posé sur la table basse sonna encore. Sophie-Caroline se trouvait dans la chambre à coucher, Anne-Catherine était sortie et Madame da Costa rangeait des vêtements dans une autre pièce. Le numéro ne s’afficha pas. Je laissai sonner trois fois, puis décrochai.
Il y eut un grésillement, puis rien.
— Allô ?
Après un silence, une voix très lointaine, peut-être féminine, traversa la ligne.
— Il faut choisir, dit la voix, ou je crus qu’elle le disait.
— Choisir quoi ?
La communication se coupa.
Je restai avec le téléphone à la main. Sur la table, l’étui du miroir était ouvert.
Sophie-Caroline entra alors dans le salon.
— Qui était-ce ?
— Je ne sais pas.
— Tu mens.
— Pas encore.
Elle s’approcha de la table. Elle vit le miroir sorti de son étui, le téléphone et mon visage malade.
— Anne-Catherine n’est pas rentrée, dit-elle.
— Tu t’inquiètes ?
— Je ne sais pas.
Cette réponse fut la plus exacte de tout le voyage.
Madame da Costa apparut avec une chemise pliée. Elle regarda Sophie-Caroline, puis le miroir.
— Monsieur doit dormir, dit-elle.
— Monsieur doit rentrer, répondit Sophie-Caroline.
— Monsieur doit déposer le bilan, murmurai-je.
Fin
Image : Réception de l’appel venu de Milan à une table du Bloody Mary’s. Les protagonistes dînent à Nunue, au bord de la baie de Povai, au sud de Vaitape, sur l’île de Bora Bora (îles Sous-le-Vent, archipel de la Société, Polynésie française). — Composition numérique originale réalisée à partir du texte avec l’assistance de l’intelligence artificielle.
Musique associée : Ouverture – Prologue de Castor et Pollux de Jean-Philippe Rameau, dans l’interprétation de William Christie et des Arts Florissants, version de 1737.
© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.
Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.