Visa de métal
I
Une lumière grise.
Volkseigener Betrieb.
VEB Sachsenring.
Atmosphère deux-temps.
Je m’agrippe au volant.
Les moteurs crachotent.
Mon corps tremble.
Mes mains collent.
À chaque pression sur l’embrayage,
mon cœur bat dans mes tempes.
Le regard glacé de ce jeune homme,
si jeune.
Hantise du même uniforme.
Assise à mon côté,
chiffonnée, éreintée,
tu prépares les papiers
sur tes genoux.
Nos doigts se serrent fort.
Devant nous, rien n’avance.
De Helmstedt à Friedrichstraße,
entre Kreuzberg et Mitte.
Lampes au sodium.
Halogènes.
Tour de garde.
Silhouettes en armes.
II
Neige grise sur le bitume.
Vitre baissée.
Sous la visière, le regard de cet homme :
— Was ist der Zweck Ihres Aufenthalts in Berlin?
Volkspolizei.
Odeur de gasoil.
Je ne comprends pas.
Un haut-parleur grésille :
— Was haben Sie in Berlin vor?
Je n’ai plus de manteau.
Le tissu de ma chemise
s’attache à ma peau.
Ma ceinture me scie la taille.
Les yeux gris clair
de ce jeune homme :
— Und was führt Sie nach Berlin?
Stadt des Friedens.
Hauptstadt der DDR.
Je me sens nu.
Je n’ai plus d’abri.
Berlin.
Checkpoint Charlie.
III
Le vent m’écorche.
L’officier s’approche.
Il te regarde.
— Ziel der Reise?
Une matraque claque sur le coffre.
— Aussteigen! Kofferraum aufmachen!
Derrière lui,
un second officier répète :
— Steigen Sie bitte aus dem Wagen. Öffnen Sie den Kofferraum.
Les moteurs toussent.
Deux soldats désossent
une Volvo beige.
Miroir rond sous le châssis.
Nos valises éventrées.
Un soldat les fouille
du bout de ses gants.
Je le regarde.
Je me sens absent.
Une femme pleure,
un mouchoir sur la bouche.
Le garde revient.
— Ihre Dokumente.
Je tends les papiers.
Ses doigts les feuillettent,
lentement.
Sous la lumière froide
des projecteurs :
Tampons.
Einreise DDR.
Le Dienststempel sent l’alcool.
Mon cœur frappe dans ma poitrine.
Tu fermes les yeux.
— Westgeld?
Rien.
Rien de plus que des dettes.
Un long silence.
Un signe bref.
Un grincement sec.
Une barrière se lève.
Visa de métal,
laisser-passer socialiste.
IV
Immeubles vert-de-gris.
Fenêtres muettes.
Trottoirs de charbon.
Des enfants marchent en rang
derrière une institutrice.
Panneaux.
Pancartes.
Slogans.
Alexanderplatz.
Une enseigne :
Аэрофлот СССР.
La Fernsehturm
se perd dans la brume.
Interhotel Stadt Berlin.
La baie vitrée recule.
Les plafonniers oscillent.
Les Occidentaux attablés
ne lèvent pas les yeux.
Je m’arrête.
Le moteur s’éteint.
La salle continue d’avancer.
Chaleur ambiguë.
Odeur de désinfectant.
J’ai la bouche sèche.
Une voix derrière la vitre :
— In D-Mark wird alles besser bezahlt.
Je me retourne.
Personne.
Sur la baie vitrée,
un mot se forme dans la buée :
Staatssicherheit.
Une main se tend.
Je lui donne la mienne.
— Diskretion ist wichtig.
— Verstanden.
Je ne sais pas lequel de nous
a répondu.
Le vin est tiré.
Personne n’a bougé.
Une odeur de gibier
traverse la salle.
Le ciel descend
jusqu’aux baies vitrées.
Nous cherchons la sortie.
Derrière chaque porte,
le même garde.
Le fonctionnaire nous dit :
— Alles in Ordnung.
Image : relève de la garde à Berlin-Est, RDA — Image réalisée avec l’assistance de l’intelligence artificielle.
© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.
Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.