Métaphysique du Nain Bleu

Transcription onirique

Rêve du 28 décembre 2003

Écouter le récit

Pour écoute personnelle uniquement

Je voyais Cervantes.
Il s’était déguisé en Don Quichotte.
Ou peut-être était-ce l’inverse.

L’auteur et son œuvre ne formaient plus qu’un seul corps,
une seule figure instable, double, hybride.
Une créature minuscule.

La créature minuscule avait quitté une Espagne trop policée,
une Espagne trop proche du centre du monde,
trop sûre de sa civilisation.
Elle s’était déplacée vers les marges de l’empire,
vers des espaces si vastes qu’ils en devenaient presque vides.
Elle avait choisi les plaines perdues de la grande Argentine.

Elle courait sans relâche à travers ces plaines.
Elle les arpentait, les traversait,
recommençait sans cesse son travail avec ardeur.
Elle ne s’installait pas.
Elle ne fondait rien.
Elle se contentait de persévérer dans son œuvre.

Je ne voyais pas Sancho Panza.
Pourtant, j’étais convaincu qu’il n’était pas loin.
Il suivait tout, observait tout,
il attendait.

Peut-être étais-je ce Sancho Panza ?
Oui, une chose demeurait certaine :
je savais que la créature hybride,
je savais que Cervantes devenu Don Quichotte,
ou Don Quichotte survivant à Cervantes,
c’était moi.

Voilà que Don Quichotte–Cervantes ne se bornait plus aux plaines d’Argentine.
Elle s’agitait désormais à la surface de la terre entière.
Cette terre, je la voyais tourner sous moi.

Planète, elle se confondait avec une robe immense,
une crinoline de taffetas de soie aux dimensions démesurées,
dissimulant un jupon
soutenu par un cerclage.
Un corsage ajusté, des manches en forme de pagode.
Je voyais des volants, des rubans, des dentelles,
d’une couleur bordeaux, d’une teinte profonde.

Peut-être était-ce la robe de l’impératrice Eugénie ?
Ou celle d’une créature imaginée par Zola ?

Gigantesque, la robe était comme la terre.
Telle la terre, elle tournait sur elle-même.
Cylindre monumental, elle pivotait
dans un mouvement lent et continu.

Être d’une complexité extrême,
aux couches de tissus superposées,
aux textures innombrables,
elle en devenait rugueuse,
elle me résistait,
d’un toucher désagréable.

Je ne l’appréciais pas.
Pourtant, elle m’attirait.
Ma fascination était réelle, profonde,
pour cette chose véritablement fantastique.

La créature hybride s’agitait,
minuscule; elle parcourait la robe en tous sens.
Elle en arpentait les plis, les coutures, les replis,
comme on traverse des territoires.

Soudain, les bonnes âmes apparurent.
Elles voulaient soustraire Don Quichotte–Cervantes à sa misère.

Alors que, sur une immense mappemonde,
la robe cylindrique — peut-être le Second Empire lui-même —
avait retrouvé une place précise,
symbolisant l’Amérique latine,
un bateau accosta sur un quai
pour y décharger des caisses,
nombreuses, lourdes, empilées.

Et ma perspective changea.

Une caisse, située juste en face de moi,
dominait à présent la robe immense.
Elle la surplombait. 

De la caisse débordaient des rouleaux de papyrus,
des volumens antiques,
contenant la vérité sur la créature hybride Cervantes–Don Quichotte.

Ces textes annonçaient son héritage :
l’immense fortune paternelle.

Mais là n’était pas l’essentiel.

Le roi d’Espagne lui-même reconnaissait son œuvre
comme la plus importante entre toutes.
Création si singulière
qu’elle était tenue pour presque surnaturelle parmi les hommes.

Gloire et reconnaissance l’attendaient en Espagne.
L’errance dans les vastes plaines désolées, désertes d’Argentine
touchait à sa fin.

À la cour, méchants et jaloux ourdissaient encore.
Désormais impuissants, ils bottaient en touche.
Je me trouvais parmi eux.
Je les voyais distinctement.

La créature hybride jouissait à présent d’une reconnaissance pleine et entière.
Elle la devait au roi d’Espagne,
mais aussi aux êtres bienveillants venus par bateau.

Cette reconnaissance n’était pas une création.
Elle était révélation.

Elle rendait visible ce qui existait déjà,
ce qui se trouvait oublié.

Elle dévoilait la vraie nature de la créature hybride Cervantes–Don Quichotte,
ses origines, son être authentique,
la qualité véritable de cet être.

Elle révélait la fausseté de sa folie,
la vérité de sa condition en ce monde,
son statut réel parmi les hommes.

Ni créature errante et dérisoire,
ni esprit confus,
mais bien un génie véritable,
entièrement constitué, pleinement accompli.

Ce qui lui était accordé désormais — reconnaissance, puissance, gratification —
ne venait pas le transformer,
mais confirmait ce qui était là depuis toujours
et n’avait pas été vu.

La révélation n’ajoutait rien.
Elle ôtait seulement l’oubli.

Ma perspective changea une dernière fois.

Nous étions désormais au Nain Bleu,
magasin de jouets

On y achetait l’histoire de la créature hybride Cervantes–Don Quichotte
comme on achèterait une part de tarte luxembourgeoise au beurre et au sucre,
comme on achèterait un train électrique.

Aux paysages suisses déjà composés :
des églises, des châteaux, des montagnes.

Une rivière traversait les paysages du train électrique.
Elle constituait la temporalité de toute l’histoire.

Devenu enfant, j’exigeai de la vendeuse du Nain Bleu
la partie du train électrique contenant l’entièreté de la rivière,
ainsi qu’une église,
ainsi que la synagogue de mon ami.

Cela imposait un découpage absurde
de la toile cirée de la stuff où se tenait ma grand-mère.
Elle représentait le paysage du train électrique.

Il ne restait presque rien pour les autres,
ce que la vendeuse acceptait.

Fin

Image : un enfant remet en rêve des instructions précises à une vendeuse du Nain Bleu à Paris — Composition numérique originale réalisée à partir du texte, avec l’assistance de l’intelligence artificielle.

© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.

Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.