Arizona calling
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Premier tableau
La journée touchait à sa fin.
Exténuante.
L’après-midi m’avait laissée en miettes. Micro-agressions en série. Les débats s’étaient prolongés jusqu’au couchant, déposant sur mes nerfs un vernis grinçant d’absurde.
Sous la lumière jaune orangé d’un soleil à bout de souffle, je me tenais devant l’Hôtel Párisi, les pieds trempés, la tête dans le coton.
J’avais cru que cette réunion avec les Chinois ne finirait jamais.
Une bruine insistante m’irritait les joues. Il ne restait plus grand-chose de moi, sinon ce besoin immédiat, presque physique, de me faire du bien.
Pas un plaisir pensé.
Non.
Une réaction.
J’attendais un chauffeur, une voiture de Főtaxi, comme on attend une issue.
Il n’arrivait pas.
Mon billet pour Macbeth de Verdi, le lendemain soir, était bien dans ma poche. Le sublime avait donc vingt-quatre heures de retard.
Cela ne me consolait pas.
Alors l’idée me vint. Simple. Nette.
Marcher dans Pest.
Remonter vers Lipótváros.
Passer chez les antiquaires.
Chercher un peu de paix dans le beau.
Falk Miksa d’abord. Múzeum körút ensuite, pour les bouquinistes de Belváros. Andrássy enfin.
Peut-être un café chez Bolja.
J’avais besoin de flânerie, d’enquête, de savoir, de ce mélange de poussière et de prestige.
Oui.
Faire les libraires.
Le projet avait l’avantage d’être à ma portée. Vingt minutes à pied suffisaient.
Je renonçai au taxi.
Deuxième tableau
Sans réfléchir, je me retrouvai rue Falk Miksa, devant Széphegyi Antikvárium.
Façade de pierre.
Vitrine chargée de livres et de gravures coloriées.
Patine noble, dorée, parfaitement conforme à l’idée que je me faisais du danger.
A deux pas, János Korvin Antiquariat. Puis la vitrine confidentielle du libraire Miklós von Török.
Des rayons entiers de volumes anciens se tenaient droits, dans un ordre presque militaire.
Je ne pensais plus.
Je contemplais.
Quelque chose en moi s’était remis en marche. Il me fallait un livre. Une prise. Un trophée.
Non un désir vague.
Une possession réelle. Palpable. Transportable. Inscrite dans la matière.
L’acheter.
L’emporter.
Oui, le ramener au Párisi.
Non. Me le faire livrer.
La délégation chinoise, la réunion, les sourires, les formules, les lenteurs diplomatiques, tout avait disparu.
Je connaissais cet état.
Les samedis matin à la campagne.
Les ventes aux enchères provinciales.
Les livres anciens vendus au kilo sentimental.
Les catalogues cornés.
Le café froid.
Le bras levé trop vite.
Les mises.
Le marteau.
L’huissier de justice.
Les bordereaux.
Cette peur poignante de laisser passer l’édition rare.
Et surtout, la possession.
Je poussai la porte.
Troisième tableau
À peine eus-je posé un pied à l’intérieur que les regards se tournèrent vers moi.
Évaluations furtives.
Pesées discrètes.
Méfiance polie.
J’étais étrangère au décor. On me toisait, me jaugeait, m’auscultait à distance. Avec expertise.
Anonyme.
Inaudible.
Inconnue.
Nulle recommandation.
Aucun relais.
Pas de lignage.
Sans passé, donc sans crédit.
Crédibilité zéro.
Je le savais.
Je l’acceptais.
C’était une soirée de clôture de vente aux enchères.
Gábor Esterházy, le libraire, régnait derrière un bureau posé sur une estrade. Gravité de maître d’école. Évêque du livre rare. Chef d’orchestre en veston sombre.
À ses côtés, une secrétaire égrenait les noms des habitués.
Bálint.
Kovács.
Rosenfeld.
Dr Kelemen.
Monsieur de Versailles.
Les lots attendaient dans l’arrière-salle, ficelés, numérotés, flanqués de fiches cartonnées. In-octavo, in-quarto, grands papiers, cartonnages d’éditeur, reliures signées, exemplaires à feuillets volants.
Des vieillards tremblants serraient leurs bordereaux. Ils réclamaient leur dû, se penchaient sur les piles, surveillaient les mains voisines. À deux doigts de se chiper leurs trésors.
Cour de récréation pour érudits en fin de course.
Jardin d’enfants gagné par une bouffée de sénilité.
C’était beau.
C’était grotesque.
C’était surtout contagieux.
Ce Français, que tous appelaient Monsieur de Versailles, était là pour un congrès. Il extrayait ses billets un à un. Quelques cartonnages originaux. Des Hetzel. Jules Verne l’attendait, rouge, à peine frotté, superbe dans ses dorures.
Il payait avec cet embarras particulier de l’homme qui ne regrette pas encore, mais s’y prépare.
C’est alors qu’un élégant vieillard s’inclina devant moi.
Jaime Artaban d’Arbora.
Marquis à Séville.
Accent chaud.
Pochette de soie.
Chaussures trop fines pour la pluie.
Sémillant Sévillan, hidalgo des rayonnages, il avait la vivacité d’un habitué voyant entrer une distraction nouvelle.
Il se disait mécène compulsif, bibliophile olympique, donateur à la réserve précieuse de la bibliothèque de sa ville.
Je lui rendis un sourire.
Il prit ma main un peu plus longtemps qu’il ne fallait, puis proposa aussitôt de me guider.
Je souris avec embarras.
« Voyez-moi ces beaux dos à cinq nerfs. »
Je repris ma main pour toucher les livres.
Quatrième tableau
Je me retrouvai nantie d’un guide.
Arbora parlait de Séville, des musées, des fonds cachés des libraires, de ses legs aux musées, des conservateurs négligents, des catalogues mal établis. Il nommait avec assurance. Il condamnait avec plaisir.
Il convoqua un commis.
Cache-poussière de nylon gris, regard oblique, main sèche.
Nous voilà à trois.
Le marquis classait, expliquait, évaluait. Édition originale, vélin à la forme, demi-maroquin, cartonnage romantique, exemplaire lavé, gardes renouvelées, pièce de titre, provenance douteuse. Rien n’échappait à cette justice portative.
À chaque rayon, il se penchait un peu trop vers moi. À chaque rayon, je reculais d’un dos.
Il proposa de porter mon manteau.
Je le gardai sur les épaules, avec un remerciement poli.
Arbora m’entraîna dans les rayons. Il nommait. Il classait. Il jugeait. La librairie lui appartenait déjà par occupation verbale.
Moi, j’avais décidé d’acheter.
Coûte que coûte.
N’importe quoi, pourvu que ce fût rare, lourd, ancien, certifié.
Il me fallait du nouveau. Une curiosité. Quelque chose de déroutant. Une pièce exceptionnelle. Une folie douce, mais irréprochable.
Moi, l’inconnue, je voulais devenir souvenir.
Je fis halte devant un Laboureur.
Un Marie Laurencin attira mon attention.
Arbora me déconseilla les illustrés du XXe siècle.
Trop sensibles au goût. Volatiles. Trop décoratifs. Superficiels. Trop modernes. En somme, trop récent pour une valeur sûre.
Le commis approuvait. Pour lui, le livre d’artiste tenait du mirage, séduisant de face, fragile de profil. Une belle image, disait-il, ne fait pas toujours la valeur. Il grimaçait au mot valeur.
Nous écartâmes les illustrés.
Je voulais du solide. Une chose ancienne, confirmée. Une erreur possible, mais validée par le temps.
Le rayon des originales ne convainquait pas non plus.
« Rococo » de Paul Morand, Grasset, 1933, exemplaire de tête sur grand papier, bien conservé, non rogné, couverture d’origine, une vraie cote.
Même hésitation.
Même dédain.
Trop de littérature, peut-être.
Pas assez de matière.
Miss Fabiola fit alors son entrée.
Compagne d’Arbora. Silhouette fine, port hautain, sac à chaînette, gants clairs. Elle revenait des galeristes et prétendait avoir fait tous les antiquaires de la rue. Elle portait sur le monde ce léger air de fatigue que donne l’exercice continu du jugement.
Le marquis lui résuma mon profil, mes goûts supposés, mon courage à la tâche.
Je corrigeai seulement.
« Je cherche du vieux. »
Nous nous faufilâmes à quatre entre les clients, les piles et les rayonnages. Petit cortège sans solennité, mais tendu vers l’objet.
Le marquis se penchait à nouveau vers moi.
Je regardais les coiffes, les dos.
Cinquième tableau
Puis il y eut une vitrine.
Petite, précieuse, verrouillée. Un meuble Régence gardé comme un sanctuaire.
Derrière le verre, les volumes attendaient. Veaux brun miel, chagrins pourpres, basanes austères, vélins pâles, plats ornés, dos plats, pièces de titre rouge sombre. Des reliures françaises. Elles savaient tenir leur rang.
Non, pas des anglo-saxonnes. Du XIXe romantique, avec dorures et fers stylisés.
C’était beau.
Mais pas assez vieux.
J’insistai pour le rare. Du post-incunable, si possible. Il fallait bien que la folie eût un pédigrée.
Le marquis sourit, comme si l’audace venait de lui.
Je fis signe vers la vitrine. Il appela maître Gábor Esterházy en personne.
Le libraire s’avança. Silencieux, grave, sûr de son effet.
La clef tourna.
Le commis s’effaça.
Miss Fabiola se rapprocha.
Le marquis retint son souffle trop près de mon épaule.
Je fis un demi-pas vers la table.
Esterházy tendit l’objet sans un mot.
Un Vésale.
Anatomie of levendige beelden des menschelijken lichaems.
Andries van Wesel.
Andreas Vesalius.
Anvers.
Plantin, 1568.
Édition princeps de la première traduction flamande.
Quarante-deux planches gravées.
Le volume occupait la table avec une autorité tranquille.
Un chef-d’œuvre.
Le prix, lui, réclamait une autre compétence.
Des chiffres que l’on regarde d’abord sans les comprendre. Puis que l’on comprend trop bien.
Un montant que seul un musée pouvait payer. Ou une personne momentanément décidée à se conduire comme une institution mal administrée.
Esterházy, magnanime, me consentit une remise.
Dix pour cent.
Une affaire.
Un cadeau.
Le marquis murmura que l’objet m’allait.
Je fis semblant de ne pas entendre.
Un vieux bibliophile, penché dans un rayon, écoutait sans en avoir l’air. Par instants, il lançait vers le Vésale un regard de côté. Le regard réservé aux proies déjà blessées, mais encore disputées.
Je feuilletai.
Frontispice.
Planche.
Une autre.
Encore une.

Page de titre d’Anatomie par André Vésale, imprimée en 1568 par Plantin à Anvers, © Philippe-Raymond Brasseur.
Sixième tableau
Pareil ouvrage ne se refusait pas.
Discuter le prix aurait été logique. Collationner les cahiers, vérifier les planches, s’assurer de la complétude, plus logique encore.
Je ne vérifiai rien.
Le sceau de la chambre professionnelle, la voix d’Esterházy, l’attention du vieillard, le souffle court d’Arbora suffirent. Je n’étais plus dans l’examen. J’étais dans l’action.
Je voulais ce livre.
Il me le fallait.
L’affaire fut conclue.
Une de mes cartes passa dans le lecteur.
Un bip.
L’attente.
Esterházy contrôla l’écran.
Quelque part, à Phoenix, Arizona, un serveur s’éveilla. La Providence avait désormais une adresse informatique.
Le téléphone d’Esterházy sonna.
Le maître libraire décrocha.
Il me tendit le combiné.
« Madame Van Acker ? »
« Elle-même. »
« Ce nouvel achat, Madame Van Acker, vous le confirmez ? »
Je confirmai.
Le réseau connaissait mes habitudes, mes emballements, l’usage peu domestiqué que je faisais parfois du crédit. Il ne jugeait pas. Il autorisait.
Petit bruit sec.
Bande thermique.
Le terminal imprima le blanc-seing.
L’achat était fait.
Le vieux bibliophile se remit à chercher, plus lentement.
Le Vésale était à moi.
Je n’avais aucune envie de l’emporter.
Livraison par taxi au Párisi Udvar Budapest Hotel. Emballage soigné. Facture pour la douane. Adresse complète. Ma carte de visite sur le comptoir. Toute la prudence administrative venait réparer l’absence de prudence intellectuelle.
Le marquis me proposa son bras.
Je souris, gênée.
« Plus tard. »
Il proposa le dîner. Puis insista, plus bas, sur un restaurant discret.
Je remerciai trop vite.
« Plus tard. »
Il proposa de venir voir l’ouvrage. Il serait dommage, disait-il, de le découvrir seule.
Je cherchai mes mots.
« Si vous voulez. »
Miss Fabiola ajusta son gant.
Esterházy referma la vitrine.
Septième tableau
Retour à pied à l’hôtel.
Sur Andrássy Utca, l’élan se retira. Les façades calmes, les trottoirs mouillés, les lumières des cafés ne m’aidaient pas. Ils rendaient l’achat plus réel.
J’avais payé.
Je n’avais pas réfléchi.
Je pensais seulement maintenant.
Je repris les mots dans l’ordre le plus favorable, comme on prépare sa défense.
Plantin.
Vésale.
Anvers.
Reliure signée.
Quarante-deux planches.
Traduction flamande.
Grand format.
Oui, une pièce de musée.
Dans ma chambre, le marquis m’attendait.
Assis près de la lampe, au bord du canapé, lunettes à la main, il avait pris l’air grave d’un homme venu constater les suites d’une faute dont il avait conseillé les moyens.
Il se leva, m’aida à retirer mon manteau.
Je m’excusai presque.
Je ne sus pas pourquoi je me retrouvai debout devant lui, la main sur le genou, un pied posé sur l’assise, la robe retenue juste assez pour tenir l’équilibre, le mollet offert.
À nos pieds, le colis du libraire.
Papier fort.
Ficelle.
Coins protégés.
Cachet d’Esterházy.
Arbora leva les yeux vers moi, puis les baissa sur le paquet.
Il demanda s’il devait l’ouvrir.
« Non, merci. »
Je le dis trop doucement.
Je négligeai d’abord le colis, comme si l’ignorer pouvait encore réduire la dépense.
Puis mes mains tremblèrent.
Je défaisis la livraison comme on ouvre ce qui peut encore sauver ou condamner.
Papier froissé.
Scellés rompus.
Carton ouvert.
Je collationnai à toute vitesse.
Titre.
Frontispice.
Préface.
Cahiers.
Signatures.
Planches.
Une.
Deux.
Trois.
Quarante-deux.
Complet.
Le marquis rajusta ses lunettes.
« C’est rassurant », dit-il.
« C’est pire. »
Puis j’ajoutai.
« Je suis une irresponsable. »
Arbora regarda le Vésale, puis moi, puis la pluie sur la verrière.
Huitième tableau
Arbora suggéra de revendre le livre.
Une mise aux enchères. Peut-être à Anvers. Un musée. Un amateur providentiel. Esterházy connaissait les bons experts. On pouvait préparer une notice, vérifier la provenance, photographier les planches, demander un état. Toucher même un bénéfice.
Le marquis acquiesçait à ses propres solutions. Il organisait, donc il apaisait.
Il demanda ma main pour la seconde fois.
Je lui donnai le bordereau.
L’affaire paraissait entendue. Je m’en délesterais. Avec bénéfice, pourquoi pas. La vertu avait parfois le goût d’une plus-value.
Deux jours plus tard, libérée du marquis, j’arrivai à la mer du Nord avec mon précieux fardeau, plus pauvre de la valeur d’une voiture et moins repentante que prévu.
Je ne voulais plus m’en défaire.
Le Vésale rehausserait ma bibliothèque d’une pièce rare, presque mythique. Sa valeur ne pourrait que croître. Je lui trouvai, en quelques minutes, toutes les raisons que l’on donne aux décisions déjà prises.
Je le rangeai sur un rayon, entre le Journal du voyage de Siam de l’abbé de Choisy et un coutumier du XVIIe siècle du duché de Brabant.
Sans l’ouvrir.
Dos contre dos.
Deux centimètres visibles.
Titre doré.
Silence.
Le lendemain, mon Vésale était oublié.
Réduit à deux centimètres de dos dans un rayonnage trop plein.
Pour de nombreuses années.
Plus tard, le marquis trancha.
« Un caprice. »
Au fond, oui.
Je lui donnai raison.
Il avait trouvé le mot.
C’était à peu près tout ce qu’il avait obtenu.
Fin

Images: La confirmation de l’achat, entre fascination pour le livre et inquiétude devant la dépense; Photographie de la façade de la librairie « Brasseur Livres Anciens & Modernes », Bruxelles, 1992 © Philippe-Raymond Brasseur. Images générées par intelligence artificielle à partir du texte et de photos.
Musique associée: György Ligeti, Musica ricercata, mouvements I, II et VII.
© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.
Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.