Une jeune femme échange un regard avec un homme lors d’un dîner dans un salon doré donnant sur un lac au crépuscule.

Le Palimpseste, ou Géographie de l’inquiétude

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Partie 1

Partie 2

Partie 3

(Nouvelle version)

Section 1

Ixelles, matinée du mardi 28 juillet 1992.

Le monde ne me semblait jamais assez réel pour que je cesse de me le raconter.

Les valises gisaient ouvertes au milieu de la pièce. Je les enjambais en me répétant que nous partions pour l’Italie, comme si les avoir sous les yeux ne suffisait pas.

Sur une chaise, quelques vêtements neufs formaient une pile trop soignée pour un départ aussi précipité. Près de mon nouveau sac Delvaux, la clé de la 911 attendait.

Tout semblait prêt.

Pas moi.

Au-dehors, la circulation reprenait par vagues. Le roulement des moteurs, une portière claquée, des voix montaient jusqu’aux fenêtres. Je ne les entendais plus comme les signes d’un jour qui commençait, mais comme les bruits d’un lieu dont je m’étais déjà retirée.

Ce qui se passait dans cette ville m’était devenu insupportable. Je ne la reconnaissais plus, ni dans ce qu’on lui infligeait ni dans ce qu’elle devenait.

Elle n’était plus mienne.

J’avais cru pouvoir m’y faire, accepter l’usure, le dégoût.

Chaque jour, j’y abandonnais un peu plus de moi-même.

Ce qui me reliait à mon enfance.

Jusqu’au sentiment de ma propre sécurité.

Je me sentais désormais en péril.

Je déposais les armes.

Cette fois, je partais.

Je m’échappais.

Trois semaines s’étaient écoulées depuis mon premier séjour à Moltrasio.

J’y retournais.

Avec Mirjam et Livia, nous rassemblâmes les derniers bagages. Livia referma sa valise avec soin. Mirjam évaluait ce qui pourrait entrer dans la voiture.

Nous devions rejoindre le nord de l’Italie, mais ce départ ne ressemblait déjà plus à un simple voyage.

Ma rupture avec Oriane restait à vif. Elle se confondait encore avec le souvenir douloureux du lac de Côme.

Mais elle ne m’affaiblissait plus.

Elle affermissait ma résolution.

J’avais entièrement repensé ce second séjour. Il n’était plus question de me disperser, de me laisser entraîner ni de me fourvoyer sur les conseils de n’importe qui.

Je me voulais mieux préparée.

Plus lucide, surtout.

Je voulais revoir Oriane.

Je voulais l’affronter.

La paix que je recherchais prenait déjà la forme d’un combat.

J’étais résolue à m’imposer dans le monde falsifié qui m’attendait. J’en maîtrisais les codes et le langage.

Mon amie Louise, gérante de la boutique Marnelli à Anvers, m’avait procuré quelques tenues audacieuses, ajustées à ma silhouette et très en vogue là-bas.

Je les avais dépliées une à une sur le lit avant de les replacer dans leurs housses. Le tissu neuf conservait la raideur de l’apprêt. Les coupes nettes donnaient à ce retour l’apparence d’une préparation méthodique. À défaut de certitude, elles me prêtaient une contenance.

Je me croyais mieux armée pour affronter ce monde frivole et impitoyable.

Dans son arrogance aveugle, la villa Baiamonte à Moltrasio trouverait à qui parler.

Mirjam et Livia, pleines de bon sens, préféraient l’avion. Je tenais pourtant à prendre le volant de cette ancienne Porsche 911, empruntée au garage de ma mère.

La clé se trouvait près de mon sac. Petite et métallique, elle était investie d’une importance que personne ne partageait.

Prendre la route dans cette voiture étroite et basse n’avait rien de confortable. Ce choix constituait ma réponse aux sarcasmes essuyés à Moltrasio. Même le fils du concierge s’était permis de railler ma vieille VW Variant de 1973.

Une autre raison comptait davantage.

Oriane aimait les Porsche.

Je voulais qu’elle me voie arriver au volant de celle-ci.

Mirjam regarda la clé, puis les bagages entassés. Livia vérifia la fermeture de sa valise. Aucune ne formula d’objection nouvelle. Leur réserve donnait à mon choix une gravité que je ne voulais pas reconnaître.

La voiture parlerait pour moi.

La VW Variant dont on s’était moqué n’était pourtant pas un objet quelconque. Ce break capricieux, jadis conduit par le chauffeur de mon père, incarnait ce qui me restait de mon adolescence.

Pourquoi les moqueries de ce garçon m’avaient-elles atteinte à ce point ?

Sans doute parce qu’il avait vu juste.

À Bâle-Campagne déjà, la police cantonale m’avait fait ranger sur la bande d’arrêt d’urgence afin de contrôler la voiture. Tout mon voyage reposait alors sur une mécanique ancienne et une organisation fragile. Quelques policiers, l’immobilité forcée au bord de l’autoroute, les autres véhicules lancés à grande vitesse avaient suffi à rendre cette fragilité visible.

Le fils du concierge n’avait donc pas seulement raillé une vieille voiture. Il avait atteint la part de mon identité que j’y avais attachée.

Je ne voulais pas l’admettre.

La 911 devait effacer l’image de la Variant et produire à Moltrasio l’effet inverse.

Je comptais sur elle pour cela.

Livia maintint son choix de prendre l’avion. Nous quittâmes ensemble mon domicile et gagnâmes l’aéroport. Les bagages occupaient tout l’espace disponible. Dans l’habitacle, aucun geste n’était tout à fait libre.

Devant le terminal, Livia prit sa valise, nous salua, puis disparut derrière les portes vitrées pour prendre son vol. Elle avait choisi le moyen le plus simple et le plus sûr. Elle n’avait rien à démontrer par sa manière de voyager.

Mirjam prit place à ma droite.

Je mis le moteur en marche.

Ses vibrations se propagèrent aux sièges et au plancher. Mirjam ne parla pas.

Moi non plus.

Le départ n’apaisait rien. Depuis longtemps, mes nuits étaient brèves et mes cauchemars fréquents. Le jour, je passais d’une joie intense mais fugitive à une insatisfaction profonde. Sous l’effet de ces fluctuations, je décidais brusquement, partais sans délai et jugeais sans mesure ce qui m’entourait. Elles finissaient par désorganiser ma vie.

À côté de moi, Mirjam opposait à mes variations son caractère équilibré et son humeur égale. Moins imaginative, plus attachée que moi aux habitudes, elle aspirait à une vie sans surprises. Elle s’était d’abord montrée réservée devant ce périple décidé dans l’urgence, avant de céder à mes arguments.

Sa présence ne rendait pas ma décision plus raisonnable.

Elle m’empêchait seulement de partir seule.

Un peu plus jeune que nous, Livia possédait la même stabilité. Son choix de prendre l’avion lui ressemblait. Cette solidité contrastait avec le milieu dont je venais, peut-être plus cultivé, mais traversé de tensions complexes et de fragilités émotionnelles.

Livia participait à notre expédition sans enthousiasme, avec une détermination placide. Sa maîtrise de l’italien nous serait utile. La société qui nous attendait se voulait civilisée et francophile ; elle n’en demeurait pas moins hypocrite. Dans cet univers, parler la langue du pays restait un avantage.

Je serrai le volant. À la sortie de l’aéroport, je pris la direction du sud.

Section 2

Canton de Bâle, Suisse. Nuit du mardi 28 au mercredi 29 juillet 1992.

Nous traversâmes les Ardennes, humides et odorantes. Par endroits, la chaussée luisait encore sous les pneus. Les panneaux se succédaient. Chaque nom mesurait notre éloignement.

Peu après dix heures, nous franchîmes la côte de Sterpenich, puis l’ancien poste-frontière du Grand-Duché de Luxembourg.

Nous cédâmes à la nostalgie d’un détour par la Ville Haute. Une halte à la terrasse de la Brasserie Guillaume nous fit perdre un temps précieux. J’achevai à peine mon café. Mon regard revenait à ma montre.

Nous repartîmes.

Après avoir fait le plein à la station Aral d’Offenburg, nous nous arrêtâmes encore vers dix-sept heures à Freiburg-im-Breisgau, au seuil de la Forêt-Noire. Le petit théâtre coloré de la Hausbrauerei Feierling nous accorda une parenthèse presque romantique. Autour de nous, les conversations se prolongeaient. Les clients semblaient avoir tout leur temps.

Pas moi.

Je regardai de nouveau ma montre avant de regagner la voiture.

Durant tout le trajet, Mirjam protesta contre ma vitesse. Ses remarques revenaient à intervalles réguliers. Je ralentissais, puis l’aiguille du compteur remontait sur les portions libres. Mes mains se resserraient sur le volant.

Elle me savait d’ordinaire prudente, presque craintive. Ce jour-là, je conduisais fébrilement, sans retenue. Depuis l’enfance, les goûts automobiles aussi fastueux que peu pratiques de ma mère m’agaçaient. Pour ce voyage, je les avais pourtant adoptés.

J’avais besoin de mettre de la distance entre nous et ce que nous quittions. La menace que je sentais dans notre dos n’était peut-être qu’une impression. Elle avait pourtant, à mes yeux, la netteté d’un fait.

Plus je la croyais proche, plus j’accélérais.

Nous reprîmes rapidement la route après Freiburg-im-Breisgau, mais l’épuisement nous rattrapa. Les panneaux devenaient plus difficiles à lire. Les caractères se brouillaient avant que j’aie pu retenir les directions. Mes épaules s’étaient raidies. Chaque mouvement du volant tirait davantage sur mes bras.

Vers vingt heures, Mirjam proposa de nous arrêter pour la nuit. Elle songeait au Merian am Rhein, une escale professionnelle commode où nous étions souvent descendues dans Bâle-Ville.

J’étais exténuée, les nerfs à vif. J’insistai pour trouver un hôtel plus confortable encore. J’espérais que le luxe m’apporterait du réconfort. Qu’une chambre plus vaste, des murs épais suffiraient peut-être à tenir l’inquiétude à distance.

Nous prîmes une chambre sur le Blumenrain, dans la vieille ville. La réception du Grand Hotel Drei Könige nous attribua une suite Premier Empire, aménagée dans de subtiles nuances de vert, d’or et de bronze.

Une fois la porte refermée, je posai la clé de la 911 sur une console.

Le choc métallique se détacha dans le silence.

Depuis les fenêtres, le Rhin s’écoulait, puissant et majestueux, enjambé par son pont médiéval. Devant le vieux palais du XVIIe siècle, un brouillard épais se formait au-dessus du fleuve. Il effaçait peu à peu la rive opposée.

Ma grand-mère m’avait souvent reproché d’avoir, devant les cartes du service en chambre, les yeux plus grands que le ventre. Ce soir-là, je lui donnai une nouvelle fois raison. Je commandai au restaurant étoilé de l’hôtel un repas gargantuesque.

Le chariot entra dans la suite.

Je soulevai la cloche, goûtai à peine, puis la rabattis. Le repas demeura presque intact sous le métal chromé.

La nuit venue, une nouvelle insomnie commença. Mirjam dormait profondément. Incapable de demeurer couchée, j’allais du lit au balcon, puis du balcon au lit. La route avait contenu mon agitation aussi longtemps que la voiture avançait. À présent, elle reprenait possession de moi.

Dans la suite, tout demeurait en ordre.

Les fauteuils à leur place.
Le chariot immobile.
La clé sur la console.

Seuls les draps froissés et la porte-fenêtre entrouverte portaient la trace de mes passages.

Nous avions parcouru des centaines de kilomètres. La distance n’avait rien apaisé.

Au-dehors, le père des fleuves germaniques grondait sous le brouillard. Son bruit montait jusqu’à notre chambre. Il semblait porter avec lui quelque chose que je ne pouvais encore nommer.

Section 3

Ville de Bâle, quartier du Blumenrain. Nuit du mardi 28 au mercredi 29 juillet 1992.

Trois heures venaient de sonner.

Mes pensées tournaient sans issue. Incapable de rester davantage dans notre chambre, je quittai l’hôtel. Je croyais que marcher dans la vieille ville m’aiderait à contenir mon insomnie et à affronter ce qui me poursuivait depuis notre départ.

Le hall me parut désert. Les portes de l’hôtel se refermèrent derrière moi avec un bruit mat.

Un brouillard dense reposait sur les pavés de l’Altstadt. Le Rheinsprung, animé pendant la journée, était désert. Sa pente abrupte disparaissait par endroits dans la brume. L’humidité rendait la pierre luisante. Le bruit de mes pas s’y détachait avec une précision excessive.

Aucun autre pas ne lui répondait.

Je gagnai le Mittlere Brücke et marchai lentement sur ses pierres jusqu’à Kleinbasel. Au milieu du pont, je posai la main sur le parapet mouillé. Le froid de la pierre traversa ma paume.

Autour de moi, les bâtiments et les sculptures, retranchés dans le brouillard, semblaient conserver quelque chose des chroniques du Saint-Empire. À la périphérie de mon regard, leurs silhouettes paraissaient se déplacer. Lorsque je tournais la tête, elles retrouvaient leur immobilité.

Je repris ma marche.

Sous le pont, le bruit du fleuve se mua peu à peu en voix. Dans mon insomnie, j’y reconnus celles des Rheintöchter. Woglinde, Wellgunde et Floßhilde m’accompagnaient d’une rive à l’autre.

Jailli des Alpes, le Rhin roulait avec force avant de poursuivre sa course vers les vallées du Bade-Wurtemberg. J’imaginais le Nibelungenhort enfoui dans son lit, emporté sous les eaux sans jamais disparaître. Le fleuve ne rendait rien. Il poursuivait sa route en grondant.

Revenue sur mes pas, je remontai jusqu’à la Münsterplatz. Devant le Basler Münster, les cloches demeuraient muettes.

Je m’arrêtai pour écouter.

Rien.

Leur silence résonnait pourtant en moi. Dans les ruelles humides, mes propres pas produisaient un écho que je ne reconnaissais plus tout à fait comme le mien.

Les gargouilles et les arcs se détachaient du brouillard à mesure que j’avançais. Je levais les yeux, puis les baissais aussitôt vers les pavés. J’accélérai le pas et pris le chemin de l’hôtel.

En traversant la Petersplatz, je passai sous les lumières tamisées des réverbères. Elles dessinaient sur la pierre ancienne des zones d’une pâleur presque lunaire. Je ralentissais au bord de chaque cercle de clarté, puis le franchissais rapidement. Loin de me rassurer, chaque cercle me semblait révéler une présence que l’obscurité avait jusque-là dissimulée.

Je regagnai le Blumenrain à la hâte.

Vue nocturne d’un méandre de fleuve bordé de collines boisées et de villages, sous un ciel nuageux.

Section 4

Ville de Bâle, quartier du Blumenrain. Fin de la nuit du mardi 28 au mercredi 29 juillet 1992.

Je retrouvai notre suite, avec ses tons verts, ses rideaux vaguement pistache, et ses motifs égyptiens rehaussés d’or. La marche nocturne sur la colline de la cathédrale m’avait profondément troublée. Pourtant, lorsque la porte se referma derrière moi, la chambre m’oppressa moins que les rues du vieux Bâle.

Je voulais seulement dormir.

Mirjam dormait toujours. Sa respiration soulevait régulièrement les draps. Au-dehors, le Rhin faisait entendre une rumeur basse, continue, que les fenêtres fermées ne parvenaient pas à étouffer.

Je pris une douche glacée. L’eau me coupa le souffle, resserra ma peau, puis parut tenir mes pensées à distance. Lorsque je revins dans la chambre, mes cheveux mouillés refroidissaient ma nuque.

Je me glissai de nouveau sous les draps.

Je cherchai longtemps une position confortable. Chaque mouvement froissait le silence. Je ramenai les jambes contre moi, m’étendis, me tournai vers la fenêtre, puis vers Mirjam.

Le sommeil ne venait pas.

Mon regard s’arrêta sur les valises, posées au pied du mur. Le palimpseste s’y trouvait. Je ne le voyais pas, mais je savais exactement dans laquelle je l’avais rangé.

J’en avais vaguement parlé aux filles, sans leur expliquer pourquoi le manuscrit nous accompagnait. À vrai dire, je cherchais encore mes propres justifications. Les raisons que je me donnais se succédaient. Chacune appelait aussitôt son objection.

Je fermai les yeux, puis les rouvris.

Les valises n’avaient pas bougé.

Peu à peu, mes paupières s’alourdirent. La chambre demeurait silencieuse, à peine troublée par la respiration de Mirjam et la rumeur lointaine du Rhin. Je distinguai encore les deux bruits. Puis l’un sembla suivre le rythme de l’autre.

Le vert des tentures, les dorures et l’acajou perdirent leurs contours.

Le tumulte du fleuve s’éloigna.

Ses eaux se retirèrent.

Son lit apparut.

La roche demeurait humide. Sans savoir comment, je posai le pied sur l’autre rive.

Un chant sourd montait de ma mémoire.

Ainsi commença le rêve.

Ce vert un peu fané.
Les ors de la pièce.
Tout cela, finalement, si banal.

Que signifiaient-ils ?

Obscurité.

Le grand hôtel s’effaçait.

Une lumière étrange.

Des quais.

Où conduisaient-ils ?

Dans quelle ville étais-je ?

L’humidité du Rhin imprégnait mon corps. La chaleur était lourde.

Nous étions à Bâle.

Rien ne bougeait autour de moi. Immobiles, les eaux du fleuve dormaient.

Je voulus avancer.

La pierre retenait mes pas. Devant moi, le quai se prolongeait sans fin.

Alors, le fleuve se mit en mouvement.

Dans le mauvais sens.

Le Rhin remontait son cours,
de Rotterdam vers la Suisse.

Sous mes pieds, une coque vibrait.

Souvenir d’une croisière.

MS Loreley.
Köln, Saint-Sylvestre.

Nous chantions le grand fleuve
que mon père aimait.

Köln-Düsseldorfer.
Basel, premier jour de l’année.

MS Loreley, souvenir.

MS Helvetia.

Englouti sous les eaux.

Les noms des navires se mêlèrent.

Puis un autre nom les recouvrit.

Mon Oriane.
Ma Walkyrie.
Ma Brunehild.
Mon amour du matin.

Moltrasio.

Notre dispute.

Pourquoi étais-tu partie ?

Reviendrais-tu lorsque je serais là ?

C’était toi que je voulais retrouver.

Le Rhin ne remontait plus vers Bâle.

Il remontait vers toi.

Une lumière blanche fendit le rêve.

Je me réveillai en sursaut, haletante. Mes mains agrippaient les draps. Le souffle du MS Loreley s’était éteint.

J’étais revenue dans la suite Premier Empire, parmi les tentures vert pâle, les dorures ternies et l’acajou sombre. La lumière grise du matin entrait dans la chambre.

Au-dehors, le fleuve courait sur la roche. Le vent sifflait sous les ponts.

Mirjam s’était redressée. Elle me fixait, le visage défait.

— Tu as crié, tu sais.

— Encore Oriane, répondis-je.

— Tu te fais du mal, Pomelie.

Un silence passa entre nous.

Le Rhin continuait de couler derrière les fenêtres.

Mon regard revint aux valises.

— Crois-tu que je puisse faire confiance à ce monsieur Tagliabue ?

— L’antiquaire de Rome ?

— Oui.

— Il t’a donné son numéro.

— Cela ne prouve rien.

— Cela prouve au moins qu’il s’intéresse au palimpseste.

Je continuai de regarder les valises. Aucun mot ne vint.

Je ne savais plus ce qui, dans ce rêve, relevait du souvenir, de la crainte ou du désir. J’avais vu le fleuve remonter son cours ; je n’en pouvais rien conclure. Tout cela me semblait pourtant plus réel que les murs de l’hôtel.

Je parcourus la pièce du regard comme si un orage venait de la traverser. Rien n’y avait changé. Le fauteuil occupait la même place. Les tentures retombaient avec les mêmes plis. Les motifs égyptiens brillaient faiblement dans la lumière du matin.

Le silence avait repris sa place, mais il n’était plus le même.

J’avais rêvé comme on s’effondre.

Mirjam se recoucha. Sa respiration ne retrouva pas tout de suite sa régularité. Je restai quelque temps assise contre la tête de lit, puis me levai et ouvris les portes-fenêtres.

La fraîcheur du matin, chargée de fines gouttelettes, atteignit mon visage.

Le Rhin coulait calmement à travers la ville encore endormie. Il avait repris la direction que mon rêve avait renversée. Ce fait aurait dû me rassurer. Une appréhension sourde persistait pourtant en moi.

Appuyée contre la balustrade, je suivis le fleuve du regard. Une nouvelle journée commençait sur le Blumenrain. Quelques voitures passaient sur les quais. Les clochers de la Peterskirche se détachaient dans un ciel d’un bleu encore pâle.

Je repensai à ma promenade nocturne, puis à notre fuite vers la Lombardie.

Que signifiait tout cela ?

Je rentrai dans la chambre.

Les valises se trouvaient toujours au pied du mur.

J’avais besoin d’un café.

Un bateau de croisière illuminé navigue sur un fleuve de nuit, ses lumières se reflétant dans l’eau.

Section 5

Des marches germano-helvétiques au nord de l’Italie. Journée du mercredi 29 juillet 1992.

Il fallait rejoindre Livia à Milan. La journée ne devait être qu’une traversée.

Après un petit-déjeuner pris sur le pouce, Mirjam s’empara du volant. Elle régla son siège, vérifia les rétroviseurs, consulta la carte routière, puis posa les deux mains sur le cuir. Ma disparition nocturne l’avait inquiétée. Elle jugeait la Porsche trop nerveuse pour moi ; elle ne voulait surtout pas me laisser courir de nouveau les risques pris la veille sur les autoroutes allemandes.

Je ne protestai pas.

Nous quittâmes le Blumenrain. Le Rhin disparut derrière les immeubles. Mirjam suivait les panneaux avec une attention rigoureuse. À chaque bifurcation, son regard allait de la route aux indications, puis revenait à la route.

Nous avions à peine quitté Bâle lorsque je fouillai dans mon sac.

Une première fois.

Puis une seconde.

La pochette n’y était pas.

— Mes papiers.

Mirjam tourna brièvement la tête vers moi.

— Quoi, tes papiers ?

— Ils sont restés à l’hôtel.

Elle ne répondit pas. Ses mains se resserrèrent sur le volant.

Il fallut retourner au Blumenrain.

La ville que nous venions de quitter se referma autour de nous. Nous reprîmes en sens inverse les mêmes boulevards, les mêmes carrefours, les mêmes quais. Sur l’horloge du tableau de bord, les minutes continuaient de passer.

À l’hôtel, je récupérai mes papiers. Lorsque je remontai dans la Porsche, Mirjam avait laissé tourner le moteur.

— C’est bon ?

Je lui montrai la pochette.

Elle redémarra.

Nous quittâmes la ville une seconde fois.

Les embouteillages bâlois aggravèrent notre retard. Puis vinrent les travaux autoroutiers aux abords de Lucerne et du lac des Quatre-Cantons. Les voies se resserraient entre les glissières. Les voitures avançaient par à-coups. Chaque reprise était suivie d’un nouveau freinage.

Mirjam ne parlait plus.

Au pied de la station d’Andermatt, un accident de camion immobilisa presque entièrement la circulation. Devant nous, la file décrivait une courbe, puis disparaissait entre les reliefs.

Une pluie battante s’abattait sur la Suisse centrale. Les essuie-glaces balayaient le pare-brise sans parvenir à dégager durablement la route. L’eau ruisselait sur les vitres latérales. Les montagnes apparaissaient par fragments, puis s’effaçaient de nouveau.

Mirjam conduisait en silence. Ses épaules avaient cessé de toucher le dossier. À côté d’elle, ma nuque se raidissait. Je consultai l’heure, puis détournai les yeux.

— Ce cauchemar n’annonce rien, dit-elle. Tu es épuisée. C’est normal.

Elle me jeta un regard inquiet.

— J’ai peut-être compris quelque chose à propos d’Oriane.

Mirjam soupira sans quitter la route des yeux.

— Tu as trop d’imagination, Pomelie.

Je demeurai silencieuse quelques instants. Les essuie-glaces poursuivaient leur mouvement régulier. Devant nous, une voiture avança de quelques mètres. Mirjam relâcha l’embrayage, puis dut freiner de nouveau.

— J’espère que tout se passera bien avec monsieur Tagliabue.

Cette fois, elle pinça les lèvres.

— Tu es épuisée, voilà tout. Fais-moi plaisir, essaie de dormir.

Je regardai la pluie effacer les montagnes.

Je ne pouvais empêcher les images du Rhin, d’Oriane et du palimpseste de se rapprocher. Elles n’établissaient aucun lien. Elles se recouvraient seulement.

— Nous pourrions prendre un café à Lugano.

— Livia nous attend. Si nous arrivons en retard à Milan à cause d’un nouveau détour, tu en porteras la responsabilité.

Le mot resta entre nous.

Responsabilité.

Je tournai la tête vers la vitre.

Nous n’échangeâmes presque plus un mot jusqu’au Saint-Gothard.

À l’entrée du tunnel, les montagnes du canton d’Uri disparaissaient sous la pluie. Une file de feux rouges s’enfonçait sous la voûte. La chaussée luisait sous les lampes. Lorsque la Porsche entra dans le tunnel, le bruit des pneus changea brusquement.

Les parois se rapprochèrent.

La lumière se répéta.

Lampe après lampe.

Mirjam maintenait exactement la distance avec la voiture qui nous précédait. La carte routière demeurait pliée sur la console. Il n’y avait plus de bifurcation, plus de direction à chercher.

Rien à décider avant la sortie.

Je fermai les yeux.

Je ne dormis pas.

Lorsque nous débouchâmes de l’autre côté, la lumière avait changé. Les essuie-glaces ralentirent, puis s’immobilisèrent. Mirjam redressa légèrement les épaules.

Le Tessin s’étendait devant nous sous un ciel dégagé.

Aux reliefs détrempés de la Suisse centrale succédaient les couleurs dorées de la Suisse italienne. Les panneaux, les toitures et la végétation semblaient appartenir à une autre journée. En quelques kilomètres, le trajet avait changé de nature.

Sur l’horloge du tableau de bord, pourtant, les minutes perdues demeuraient.

Notre retard avait traversé le tunnel avec nous.

Section 6

De Lugano à Côme via Chiasso et Milan. Mercredi 29 juillet 1992, de l’après-midi au soir.

Notre entrée dans Lugano m’apaisa.

La circulation se dénoua. Les rues retrouvèrent leur largeur. Les façades claires, les jardins entretenus et les perspectives ouvertes sur le lac me rendirent des repères. Dans cette ville familière, ordonnée, presque aseptisée, chaque chose semblait avoir retrouvé sa place.

Nous nous accordâmes une demi-heure sur la terrasse de la Villa Principe Leopoldo.

Sous le soleil de l’après-midi, le lac Ceresio étincelait. Les bateaux glissaient lentement sur l’eau. Quelques passants échangeaient à voix basse en tessinois. Une cuillère tinta contre une soucoupe, puis le silence revint entre les tables.

Je pris ma tasse entre mes mains.

Le café que j’attendais depuis Bâle était brûlant. J’en bus une première gorgée, trop vite, puis reposai la tasse. Peu à peu, ma nuque se détendit.

J’eus le sentiment de reprendre pied dans un monde doux, simple et réglé.

Pendant quelques minutes, je ne pensai ni au rêve, ni à Oriane, ni au palimpseste.

Mirjam, cependant, ne se détendait pas. Sous la mesure de ses gestes, je percevais son agacement. Elle consulta sa montre, replia soigneusement la serviette posée devant elle, puis regarda de nouveau sa montre.

Nous avions plusieurs heures de retard.

Livia nous attendait à Milan.

La demi-heure accordée à Lugano se réduisit à la durée d’un café. Mirjam appela le serveur avant même que j’eusse terminé le mien.

Lorsque nous reprîmes la route, le lac disparut derrière nous. Les façades claires cédèrent la place aux échangeurs, aux files de voitures et aux panneaux annonçant la frontière.

Le passage à Chiasso fut pénible. Les véhicules se resserraient devant les postes de contrôle. Des barrières se levaient, retombaient, puis se relevaient quelques voitures plus loin. Frontaliers et vacanciers changeaient de file dès que l’une d’elles paraissait avancer plus vite.

Mirjam ne cessait de surveiller l’heure.

Les papiers oubliés à Bâle se trouvaient désormais dans mon sac. Je vérifiai néanmoins leur présence avant d’atteindre le poste.

Ils étaient là.

Cela ne nous fit pas avancer plus vite.

Une fois les embouteillages de la douane dépassés, nous rejoignîmes l’autoroute A9 en direction de la plaine du Pô. Les Alpes lépontines restaient derrière nous. Devant la voiture, le paysage devenait vaste et presque aussi plat que la Flandre.

L’apaisement de Lugano s’éloignait déjà.

Au péage, les voitures s’immobilisèrent de nouveau. Elles avançaient d’une longueur, puis s’arrêtaient. Mirjam fouillait dans la boîte à gants à la recherche de monnaie.

Je rompis le silence.

— Ne t’inquiète pas. Je vais appeler Livia.

Quelques pièces roulèrent au fond du compartiment. Mirjam en rassembla plusieurs dans sa paume.

— Tu lui diras que ce retard est de ta faute.

Elle referma la boîte à gants plus sèchement que nécessaire.

À l’approche de la métropole lombarde, la circulation se densifia. Les files convergèrent, se séparèrent, puis se reformèrent. Nous roulâmes au pas jusqu’à l’aéroport de Linate. À l’intérieur de la Porsche, l’air conditionné ne dissipait plus la fatigue.

Nous trouvâmes Livia au bar du Best Western Air Hotel, absorbée dans une conversation animée. Sa valise se tenait contre sa chaise. Un verre vide et une tasse occupaient la table devant elle, seules marques visibles des heures passées à nous attendre.

Malgré ce retard, elle ne laissa presque rien paraître.

— Vous voilà enfin. Je vous présente Filip. Il vient de Gand et vend des machines-outils aux industriels de la région.

Filip se leva pour nous saluer. Mirjam s’excusa aussitôt.

Livia était réputée pour son bon caractère. Elle conservait un sourire calme, mais un reste d’incompréhension perçait dans son regard. Elle posa une seule question sur la circulation, puis n’insista pas.

Elle ne connaissait pas encore assez mes désordres pour les anticiper. Mirjam, en revanche, savait qu’avec moi un imprévu pouvait toujours en provoquer un autre.

Une fois réunies, nous repartîmes sans attendre par la tangenziale milanaise. Livia prit place à l’arrière. Mirjam conserva le volant.

Après plus d’une heure dans un trafic dense, elle gara la Porsche sur la piazza Cavour, dans le cœur vibrant de Côme.

Les premières lueurs du soir teintaient la ville de rose et de gris. La chaleur demeurait prise entre les façades. Sous les arcades, le bruit des moteurs se prolongeait après le passage des voitures. Les ruelles latérales retenaient déjà l’ombre.

Je sortis de la Porsche, mais restai un instant près de la portière.

Lugano m’avait paru claire, ordonnée, presque protectrice.

Côme m’oppressait.

Rien, sur la piazza Cavour, ne signalait pourtant un danger. Des passants traversaient la place. Les terrasses étaient ouvertes. Les commerces achevaient une journée ordinaire.

Le souvenir de mon premier séjour à la villa Baiamonte se mêlait aux figures de mon rêve bâlois. Le palimpseste se trouvait toujours dans mes bagages. Depuis Bâle, il avait franchi avec nous le Saint-Gothard, la frontière et les embouteillages de Milan sans jamais quitter sa valise.

Je ne savais lequel de ces éléments nourrissait mon trouble.

Le souvenir.

Le rêve.

Le manuscrit.

Je pressentais seulement que quelque chose de sombre nous attendait. Ce pressentiment modifiait tout ce que je regardais.

— Installons-nous, dis-je. Il faut convenir d’un rendez-vous avec Tagliabue.

Mirjam parut surprise.

— Tu comptes déjà l’appeler ce soir ?

— Non. Nous négocierons demain. Et nous ne traînerons pas.

Les ruelles sombres et les perspectives fuyantes de Côme semblaient prolonger l’instabilité de ma nuit. À mesure que la lumière baissait, leurs extrémités devenaient moins distinctes.

Quelque chose m’échappait.

Le bon sens commandait de maintenir l’étape prévue sur le lac. Mirjam avait réservé deux chambres au Grand Hotel Tremezzo. Tout était organisé. Il suffisait de reprendre la voiture, de suivre la rive et de rejoindre l’hôtel.

Pourtant, je ne voulais plus avancer dans cette direction.

La lumière du soir devint pâle, presque lunaire. Sur les façades, le rose s’effaça. Au-dessus de la ville, la lune demeurait immobile. Je ne pensais pas à sa face visible, mais à celle qu’elle nous cachait.

Je préférais la sûreté suisse au charme italien. Lugano représentait encore, à mes yeux, une forme de sécurité. Cette impression détermina ma décision.

Je persuadai Mirjam d’annuler la réservation du Tremezzo.

Une fois l’annulation confirmée, nous laissâmes le lac au bout de la place, calme sous la lumière déclinante.

Nous n’étions plus tenues d’en suivre la rive.

Section 7

Ville de Lugano, Suisse italienne. Soirée du mercredi 29 juillet 1992.

Nous parcourûmes les quarante kilomètres qui nous séparaient de Lugano.

La route nous ramenait vers la frontière que nous avions franchie quelques heures plus tôt.

Livia ne formula aucun reproche. Assise à l’arrière de la Porsche, elle regardait défiler la route, puis croisait parfois mon regard dans le rétroviseur. Son silence n’avait rien d’hostile. J’y sentais pourtant son étonnement.

Mirjam était habituée à mes décisions brusques.

Livia ne l’était pas.

Il était près de dix-neuf heures lorsque nous regagnâmes la Suisse italienne. La lumière baissait, mais la chaleur demeurait prise entre les reliefs. Mirjam conduisait depuis Bâle. Livia nous avait attendues pendant des heures. Je sentais la fatigue dans ma nuque et jusque dans mes mains.

La journée semblait ne devoir jamais finir.

Attentive à mon état, Mirjam prit l’initiative de prendre une chambre triple au Bellezza Lugano Regale. Elle s’occupa seule de la réservation, vérifia l’adresse sur un plan, puis suivit les panneaux jusqu’à la rade.

L’établissement affichait cinq étoiles.

Son luxe suranné, légèrement théâtral, me donna aussitôt une impression de protection. Installée sur la rade depuis le XIXe siècle, la façade Belle Époque aux auvents bleus dissimulait un intérieur de tapisseries anciennes, d’antiquités choisies et de paysages lacustres peints par des petits maîtres locaux. Les tapis étouffaient les pas. Les meubles massifs paraissaient établis depuis toujours à la place qu’ils occupaient.

Rien ne semblait pouvoir s’y déplacer sans autorisation.

Au-delà des baies panoramiques, la lumière du soir baignait le Ceresio. Le lac bleu était entouré de pentes vertes. Entre les montagnes et le ciel, le décor paraissait trop parfaitement ordonné pour être tout à fait réel.

Il apaisa néanmoins mes nerfs.

Nous nous installâmes rapidement. À mesure que nos bagages disparaissaient dans la chambre et que chaque objet trouvait sa place, ma nervosité céda devant ce cadre choisi avec soin.

Réunies dans notre refuge, nous nous donnions l’apparence de trois voyageuses heureuses.

Depuis plusieurs heures, pensai-je, je n’avais pas songé à Oriane.

La pensée suffit à la faire revenir.

Serait-elle à Moltrasio ?

Après les tensions de la journée, nous décidâmes de dîner au restaurant de l’hôtel. Nous devions préparer la rencontre du lendemain avec Tagliabue. Le moment me paraissait également venu de parler plus clairement du palimpseste caché dans mes bagages.

J’avais besoin que Livia en connût l’existence.

J’avais également besoin qu’elle crût à son importance.

Nous prîmes place sur la terrasse, face au lac. Une brise légère circulait entre les tables couvertes de nappes blanches et éclairées par des chandeliers d’argent. Une musique de Brahms accompagnait le soir. Les conversations demeuraient assez basses pour que chaque tintement de couvert se détachât nettement.

Mirjam portait une robe assez formelle. Livia avait choisi une tenue plus décontractée. Assises côte à côte, elles souriaient malgré la fatigue. J’avais relevé mes cheveux en un chignon étudié. Mes gestes retrouvaient l’assurance que les événements de la journée m’avaient fait perdre.

Je redressai les épaules.

Dormir en Suisse me rassurait.

À une table voisine, cinq hommes en costume sombre conversaient à voix basse. Leurs visages se ressemblaient assez pour laisser supposer un lien de parenté. À plusieurs reprises, l’un d’eux regarda dans notre direction. Les autres firent bientôt de même.

Qui étaient-ils ?

Je voulus cependant profiter de l’accalmie et effacer les dernières traces de mon cauchemar.

— Livia, Mirjam t’a-t-elle parlé du palimpseste que je transporte ?

Livia haussa un sourcil.

— Qu’est-ce qu’un palimpseste ?

— Un manuscrit du Moyen Âge. Je l’ai trouvé chez mon père, dans sa bibliothèque. Il nous l’a donné, à mon demi-frère Sacha et à moi.

Mirjam intervint, déjà lasse.

— Elle le promène dans le coffre de la Porsche. Il remonte à Mathusalem et son authenticité est plus que douteuse. Pomelie espère le vendre à un antiquaire rencontré à Rome, près de la piazza della Fontanella Borghèse.

Elle se tourna vers Livia.

— C’est avec cela qu’elle compte financer notre séjour à Moltrasio. Nous dépensons chez ces gens-là un argent que nous n’avons guère.

La précision de Mirjam réduisait mon mystère à un manuscrit incertain, enfermé dans une voiture trop coûteuse, et à des dépenses que nous pouvions difficilement assumer.

Lorsque je regardai les cinq hommes, ils détournèrent presque simultanément le visage.

Leur mouvement renforça mon impression d’être observée.

— Mon palimpseste est recherché, précisai-je.

Livia cessa de sourire.

— Es-tu certaine de vouloir le vendre ?

— Il est exceptionnel. Il aurait été rédigé au VIe siècle par un moine du royaume burgonde, puis retrouvé près de Côme mille ans plus tard.

Le conditionnel passa presque inaperçu dans ma voix.

Je jouais machinalement avec mon pendentif en diamant. La pierre glissait entre mes doigts, puis retombait contre ma peau. Le maître d’hôtel s’approcha pour prendre nos commandes.

En réajustant mes boucles d’oreilles, j’aperçus une femme assise à l’autre extrémité de la terrasse.

Son maintien.

Sa coiffure.

La manière de tenir la tête légèrement inclinée.

On aurait dit Oriane.

La distance et la lumière du soir ne me permettaient pas de distinguer précisément son visage. Je détournai les yeux avant qu’elle pût surprendre mon regard et repris mon récit.

Le manuscrit aurait été découvert dans les Alpes lépontines, sur le site d’un village disparu. Une crypte était évoquée, mais les témoignages divergeaient. Selon une autre version, il aurait été conservé dans un monastère.

— Quel monastère ? demanda Livia.

— Pourquoi pas Saint-Maurice d’Agaune ? proposa Mirjam avec un sérieux feint.

— L’abbaye a été fondée au VIe siècle par le roi burgonde Sigismond, ajoutai-je. Je l’ai visitée pendant un voyage scolaire.

Mirjam me regarda.

— Ce n’est qu’une hypothèse. Nous n’avons aucune preuve.

À mesure que je parlais, je cherchais dans leurs regards la confirmation que le manuscrit possédait bien la valeur que je lui attribuais.

Je leur expliquai que le texte contenait des vérités venues d’un passé lointain et tragique. Son sens ne se révélait qu’à travers des murmures et des réminiscences. Mon rêve de Bâle me paraissait désormais lié à ce mystère.

Je savais qu’il ne s’agissait que d’un rapprochement.

Je le présentais presque comme une révélation.

— Qui peut comprendre ces vérités ? demanda Livia.

— Ceux qui ont traversé des épreuves.

Mirjam leva les yeux au ciel.

— Pomelie, parles-tu encore d’un manuscrit ou d’une doctrine philosophique ?

— Des deux. Le palimpseste est un objet matériel, mais son contenu est métaphysique.

Mirjam se tourna vers Livia.

— Sois prudente. Pomelie cherche un auditoire. Si tu l’encourages, tu n’auras plus jamais la paix.

Livia sourit, mi-amusée, mi-incrédule.

Je demeurai sérieuse. Ma main avait cessé de jouer avec le pendentif.

— Celui qui lirait ce manuscrit sans avoir été accablé par la vie serait maudit. La fortune lui serait retirée. Là où il chercherait le savoir et la clarté, il ne rencontrerait que confusion et ténèbres.

Un silence suivit.

Sur le lac, un bateau avançait lentement vers la rive opposée. Sa traînée brisait un instant le reflet des lumières, puis l’eau se refermait derrière lui.

— Qu’est-ce qui te fait croire qu’il ne contient pas seulement du latin oiseux et archaïque ? demanda Mirjam.

Je ne répondis pas immédiatement.

Livia continua de m’interroger sur le village disparu, la crypte et le monastère. À mesure que je répondais, les versions se superposaient sans parvenir à former une histoire certaine. Chaque précision ouvrait une nouvelle possibilité. Chaque possibilité affaiblissait la précédente.

— Nous savons finalement peu de choses, reconnus-je.

La conversation s’interrompit.

Devant nous, le lac illuminé reflétait les sommets arrondis des montagnes. Ses contours semblaient aussi nets que l’histoire du manuscrit demeurait incertaine.

Je regardai de nouveau vers l’autre extrémité de la terrasse.

La femme était toujours là.

Elle avait légèrement tourné le visage.

Ce port de tête.

Était-ce vraiment Oriane ?

Je continuais à la regarder comme si une reconnaissance était sur le point de devenir possible.

Livia observait mon trouble sans comprendre.

La nuit avait recouvert le Ceresio lorsque nous quittâmes la terrasse. Nous traversâmes le restaurant, presque joyeuses, au son de nos talons sur le marbre. Le dîner, le vin et la fatigue avaient momentanément rétabli entre nous une légèreté que la conversation sur le manuscrit avait menacée.

Derrière nous, des chaises bougèrent.

Les cinq hommes se levèrent à leur tour.

L’un d’eux, un Natel à la main, passa un appel en italien avant de rejoindre les autres dans l’ascenseur. Lorsque les portes s’ouvrirent, ils descendirent au même étage que nous et gagnèrent des chambres voisines.

Ils avaient regardé dans notre direction.

Ils avaient quitté la terrasse après nous.

Ils logeaient au même étage.

Ces faits n’établissaient ni leur origine ni leurs intentions.

Je fus néanmoins aussitôt convaincue qu’ils venaient de Moltrasio.

Ils étaient là pour nous protéger.

Cette conclusion me rassura davantage que l’idée contraire. Je la retins donc sans la soumettre aux autres.

Nous devions quitter Lugano tôt le lendemain.

Notre chambre prolongeait le décor ancien de l’hôtel. Mirjam s’installa sur un canapé Louis-Philippe en acajou. Livia et moi devions partager un grand lit en merisier, adossé à un panneau de chêne sculpté. Près de la porte-fenêtre ouverte, une lampe Tiffany diffusait à travers son verre coloré une lumière orangée.

Nous nous préparâmes pour la nuit. Mirjam ôta lentement ses vêtements. Livia enfila une nuisette de soie ; je gardai un justaucorps de coton. Assise au bord du lit, elle croisait et décroisait les jambes en ajustant ses mules à pompons.

Le souffle frais du lac entrait par la porte-fenêtre. Une brise plus vive souleva les rideaux et interrompit notre conversation.

Nous attendîmes qu’ils retombent.

Dans le silence revenu, je ne pensai plus qu’à Tagliabue.

Parviendrais-je à le joindre ? Je ne l’avais rencontré qu’une seule fois, à Rome, près du Campo Marzio. Je ne possédais qu’un numéro de téléphone et une promesse incertaine. Toute la rencontre du lendemain reposait sur ces deux éléments.

Lorsque nous éteignîmes la lumière, Mirjam demeura sur le canapé. Livia et moi nous allongeâmes côte à côte, contre la tête de lit en chêne sculpté.

Dans l’obscurité, je ne distinguai bientôt plus l’acajou, le merisier, le verre coloré ni les tapisseries.

Le palimpseste restait enfermé dans mes bagages.

Nous nous endormîmes rapidement.

Section 8

Ville de Lugano, Suisse italienne. Nuit du mercredi 29 au jeudi 30 juillet 1992.

Lugano avait disparu dans l’obscurité.

Le lac, la rade et les montagnes n’existaient plus. Seule demeurait la chambre, suspendue entre deux époques. La lampe Tiffany diffusait encore sa lumière orangée, mais aucune porte-fenêtre ne s’ouvrait désormais sur l’extérieur.

Mirjam et Livia se tenaient devant moi.

Elles me souriaient.

Je fis un pas vers elles.

Sans cesser de sourire, elles s’éloignèrent et rejoignirent Oriane, enfin revenue, puis l’antiquaire de Rome. Tagliabue avait désormais le visage d’un faussaire et la voix d’un bonimenteur.

Tous quatre se prirent par la main.

Je voulus entrer dans le cercle.

Leurs bras se rejoignirent avant que je les atteigne.

Le cercle se referma en me laissant à l’extérieur.

Je serrai le palimpseste contre moi. Il avait le poids et l’épaisseur d’un objet véritable. Sous mes doigts, je sentais les irrégularités de sa couverture.

C’était tout ce qui me restait.

Ils commencèrent à tourner. Leur ronde, lente d’abord, devint bientôt plus rapide. Leurs visages passaient successivement devant moi.

Mirjam.

Livia.

Oriane.

Tagliabue.

Aucun regard ne s’arrêtait sur le mien.

Une même litanie sortait de leurs bouches. La langue semblait trop ancienne pour être humaine. J’hésitais entre un latin antérieur à Rome et la glossolalie d’une Église disparue. Les syllabes se répétaient sans que je pusse en isoler une seule.

Peut-être ce chant avait-il autrefois résonné dans une crypte des Alpes lépontines.

Peut-être n’existait-il que dans mon effroi.

La ronde accéléra.

Les quatre voix n’en formaient plus qu’une.

Puis le monde se fissura.

Une ligne apparut dans le parquet. Elle traversa la chambre, atteignit le lit et remonta le long du panneau de chêne sculpté.

Le sol bascula.

Je cherchai un appui.

Il n’y en avait plus.

Les meubles ne se brisèrent pas. Leur forme les abandonna. L’acajou du canapé, le merisier du lit et le chêne du panneau sculpté cessèrent d’être des meubles distincts. Le bois se répandit en une matière sombre. La soie, le coton et les tapisseries perdirent leurs plis. Le verre de la lampe et le métal de son armature se confondirent dans la même masse.

La matière demeurait.

Plus rien n’avait de forme.

Les murs s’inclinèrent avant de se désagréger. Le plafond fut emporté. Les rideaux se soulevèrent une dernière fois, sans fenêtre et sans vent, puis disparurent.

La chambre n’avait plus de limites.

La ronde continuait pourtant.

Je serrai davantage le palimpseste contre moi.

Il s’embrasa dans mes bras.

Ce n’était pas du feu, mais une lumière blanche. La même lumière que dans mon rêve de Bâle. Elle ne dégageait aucune chaleur.

Le manuscrit perdit d’abord son poids.

Puis son épaisseur.

Puis ses contours.

Je tentai de refermer les mains sur lui. Mes doigts se rejoignirent sans rien rencontrer.

Le palimpseste disparut sans produire de cendres.

Mes bras se refermèrent sur le vide.

Entre la matière mouvante et mon corps, je ne trouvais plus de limite. Je ne savais plus où ma propre forme s’achevait.

La litanie changea.

Elle ne sortait plus de la bouche des quatre figures. Elle montait de Moltrasio et traversait la chambre sans murs comme un grondement. Je ne comprenais aucun mot. Dans le rêve, pourtant, je savais qu’elle prononçait une sentence antérieure au langage.

Les siècles commencèrent à défiler.

Le cercle formé par Mirjam, Livia, Oriane et Tagliabue s’élargit, puis devint une roue immense. Ils ne tournaient plus autour de moi, mais à l’intérieur du temps. Leurs silhouettes se pliaient et se déformaient à mesure que les époques les traversaient.

Je voulus appeler Mirjam.

Ma voix n’atteignit pas le cercle.

Je voulus appeler Livia.

Elle passa devant moi sans me voir.

Oriane ne me regarda pas.

Tagliabue riait avec la voix du bonimenteur.

Je demeurais immobile.

Hors du cercle.

Hors du pacte.

Hors du temps.

La roue poursuivait sa course.

Le palimpseste n’existait plus.

Mes bras restaient repliés autour de ce qui avait disparu.

Tout s’éloignait.

Section 9

Ville de Côme, Lombardie. Journée du jeudi 30 juillet 1992.

Tôt le matin, avant de quitter l’hôtel, j’ouvris ma valise.

Le palimpseste s’y trouvait.

Il avait toujours son poids, son épaisseur, ses contours. Je passai les doigts sur sa reliure, puis refermai la valise. Le rêve nocturne ne m’avait pourtant pas quittée. Une tremblance persistait dans mes mains.

Nous quittâmes Lugano et ses rives disciplinées pour replonger dans les profondeurs plus ambiguës de Côme.

Le lac avait changé de nom.

Mon trouble persistait.

Nous avions un objectif simple.

Joindre l’antiquaire Tagliabue et convenir avec lui d’un rendez-vous.

Je ne possédais toujours qu’un numéro de téléphone et la promesse faite à Rome.

Je me sentais déjà perdante.

Mirjam et Livia, en revanche, me parurent insouciantes. Elles se laissèrent distraire par les façades anciennes et les boutiques luxueuses de la via Vittorio Emanuele II. Elles s’arrêtaient devant les étoffes, les bijoux et les chaussures. Les vitrines leur renvoyaient l’image de deux voyageuses en promenade.

Je marchais quelques pas derrière elles, le numéro de Tagliabue recopié sur un papier dans mon sac.

Sur la piazza Alessandro Volta, nous prîmes place à la terrasse d’un café. Le soleil atteignait déjà les façades. Autour de nous, les tables se remplissaient. Des tasses s’entrechoquaient ; les serveurs se glissaient entre les chaises avec leurs plateaux.

Je posai le papier devant moi.

Un téléphone était fixé près du comptoir. Je composai le numéro du Romain.

La sonnerie se prolongea.

Personne ne répondit.

Mirjam vérifia les chiffres inscrits sur le papier. Je recommençai quelques minutes plus tard, puis une troisième fois avant de quitter la place.

Toujours la sonnerie.

Toujours le silence.

À chaque tentative, je maintenais le récepteur plus fermement contre mon oreille. La tremblance revenait dès que je le reposais sur son support.

Mirjam et Livia reprenaient leur conversation. Elles commentaient une façade, le passage d’une voiture, la tenue d’une femme assise près de nous. Rien ne leur interdisait de croire encore à une journée ordinaire.

Nous quittâmes la piazza Alessandro Volta et poursuivîmes nos recherches. Aux guichets de Telecom Italia, les néons blafards effaçaient les couleurs des visages. Un préposé nous repoussa vers de lourds annuaires téléphoniques disposés sur une tablette.

À chacune de nos questions, sa bouche se plissait en un rictus hostile.

Livia s’avança et lui parla en italien. Sa courtoisie demeura intacte, mais sa voix changea.

— Mi scusi, signore. Cerchiamo un antiquario di nome Tagliabue. Potrebbe verificare se compare nell’elenco professionale, magari sotto una ragione sociale? (1)

L’agent répondit par monosyllabes et désigna les mêmes volumes. Livia ne se retira pas. Elle reprit sa demande, plus lentement, jusqu’à obtenir une réponse explicite.

— Il ne sait rien de plus, conclut-elle en français. Il aurait pu commencer par nous le dire.

Elle saisit elle-même le plus lourd des annuaires et le posa devant nous.

Rome.

Côme.

Tagliabue.

Nous tournâmes les pages couvertes de colonnes étroites. Un nom conduisait à plusieurs adresses ; l’une d’entre elles rendait le numéro moins certain. Les annuaires ne nous livrèrent aucun contact plus sûr que celui que je possédais déjà.

Je composai de nouveau le numéro depuis un appareil fixé au mur.

Aucune réponse.

Les heures s’égrenèrent ainsi. Nous passions d’une rue à une place, d’un café à un guichet, puis revenions vers le lac. Le mouvement nous donnait l’apparence d’agir. Nous attendions pourtant toujours au même endroit, devant le silence de Tagliabue.

À midi, nous déjeunâmes de poisson frit dans un café flottant. La coque bougeait faiblement sous nos pieds. Une odeur d’huile chaude et de végétation lacustre pénétrait par les fenêtres. Mirjam pressa un quartier de citron au-dessus de son assiette. Livia riait d’une remarque que je n’avais pas entendue.

Mirjam essuya ses doigts, puis tira de son sac un petit carnet. Deux colonnes partageaient la page, l’une en francs suisses, l’autre en lires. Elle y avait inscrit l’hôtel, l’essence et les péages. Elle vérifia un total, puis traça un trait sous les chiffres.

— S’il ne répond pas aujourd’hui, je ne le chercherai plus demain.

Elle referma le carnet.

— Je t’accompagne, Pomelie. Mais je ne laisserai pas un fantôme disposer de mon temps et de mon argent. Elle ne sollicita ni mon accord ni celui de Livia. Elle rangea le carnet et reprit son repas.

Je gardais le papier près de mon couvert. À plusieurs reprises, je vérifiai les chiffres que Mirjam avait déjà contrôlés.

À qui nous aurait observées, nous étions trois femmes en vacances, attablées au-dessus du Lario. Les assiettes circulaient. Les verres se vidaient. Les passages d’embarcations passant à proximité soulevaient contre la coque de petites vagues régulières.

La comédie des jours se poursuivait.

Autour de moi, tout semblait léger.

En moi, le désarroi montait comme les remous du Lario.

Je pensai au cercle de mon rêve. À Mirjam et Livia qui s’en éloignaient en souriant. Au palimpseste perdant successivement son poids, son épaisseur et ses contours. Je savais que le manuscrit se trouvait dans ma valise et que mes amies étaient assises devant moi. Ces faits n’empêchaient pas le rêve de modifier ce que je percevais.

Mon regard revint au numéro.

Le silence de Tagliabue ne prouvait rien. Il pouvait être absent, occupé ou simplement indisponible.

Je le ressentais néanmoins comme un refus.

Après le déjeuner, nous reprîmes notre marche. La lumière changeait au-dessus du lac. Un soleil altier apparaissait entre des nuages rapides, puis disparaissait presque aussitôt. Les façades s’éclairaient, s’assombrissaient et retrouvaient la lumière.

J’y voyais un mauvais présage.

Nous tentâmes encore de joindre Tagliabue. À mesure que l’après-midi avançait, les intervalles entre nos appels s’allongèrent. Mirjam ne vérifiait plus le numéro. Livia avait cessé de proposer de nouvelles recherches.

Le téléphone ne sonnait toujours que dans un seul sens.

En fin d’après-midi, nous nous assîmes sur un banc face au lac. Les ombres s’allongeaient sur les quais. Mirjam consulta l’heure.

— Nous devrions regagner Lugano.

Livia acquiesça.

Nous avions arpenté Côme, consulté les annuaires, interrogé un employé et multiplié les appels.

Nous n’avions obtenu aucune réponse.

Tagliabue nous avait vaincues sans même se manifester.

Je pliai le papier et le rangeai dans mon sac.

À l’intérieur du café, un téléphone sonna.

Un serveur parut sur la terrasse.

— Madame Van Acker? Pomelie van Acker?  On vous demande.

Je m’immobilisai. Mirjam et Livia levèrent les yeux vers moi. Je suivis le serveur jusqu’au comptoir et pris le combiné.

— Signora Pomelie? Sono Parppadelle, capo degli autisti del signor Baiamonte.(2)

Sa voix était calme et précise. Je lui répondis en français.

— Je vous écoute.

— Je vous propose un rendez-vous demain matin à la Villa d’Este. J’ai reçu pour instruction de vous y attendre et de vous escorter jusqu’au domaine de Moltrasio.

À travers la baie, une embarcation traversait lentement la lumière entre deux bandes d’ombre.

— À quelle heure ?

Il me l’indiqua, puis répéta le lieu du rendez-vous. Je pris note. Mirjam suivait chacun de mes gestes. Livia ne souriait plus.

Lorsque l’appel prit fin, je gardai le récepteur dans ma main.

Nous avions cherché Tagliabue pendant toute la journée.

Baiamonte nous avait trouvées.

Villa d’Este.

Le lendemain matin.

Puis Moltrasio.

Un rendez-vous qui ne dissipait pas mon trouble.

Il lui donnait désormais une heure, un lieu et une direction.

Une Porsche sombre roule sur une route bordant un lac, au pied des montagnes.

Section 10

Cernobbio puis village de Moltrasio, lac de Côme, Lombardie. Vendredi 31 juillet 1992.

Après une nuit d’expectative, nous attendions monsieur Parppadelle au bord de la piscine de la Villa d’Este, le vieux palace de Cernobbio.

L’eau demeurait parfaitement lisse. Autour du bassin, les employés préparaient les transats et déplaçaient les parasols avec une discrétion méthodique. Des tasses vides et trois verres d’eau occupaient notre table.

Livia regardait régulièrement vers la réception. Mirjam abaissait le poignet, consultait sa montre, puis vérifiait l’entrée de l’hôtel.

L’assurance tranquille de Livia et les certitudes parfois arrogantes de Mirjam se dissolvaient peu à peu dans le désappointement. Lorsqu’elles s’étaient retrouvées à Linate, toutes deux se réjouissaient encore du voyage et de la région des lacs.

À présent, elles revenaient sans cesse au palimpseste.

— Tu es sûre du numéro ? demanda Mirjam.

— Il t’a réellement proposé de l’acheter ? reprit Livia.

— Alors pourquoi ne répond-il pas ? insista Mirjam.

Le silence de Tagliabue les inquiétait. Malgré nos appels répétés, l’antiquaire romain demeurait introuvable. J’avais beau les rassurer, elles commençaient à douter de l’existence même de ce contact dont dépendait une grande partie de notre séjour.

Je répondais calmement.

Leurs questions atteignaient pourtant l’endroit exact où mon assurance commençait à céder.

Vers onze heures, monsieur Parppadelle se présenta à la réception. Sa ponctualité et sa tenue impeccable contrastaient avec le désordre de nos hypothèses. Il nous salua, puis nous apprit que le Signor Baiamonte se trouvait en villégiature en Campanie.

Son yacht de seize mètres, avec une demi-douzaine d’invités à bord, naviguait entre Agropoli, Capri et Santa Maria di Castellabate.

Baiamonte était absent.

Son chauffeur, sa voiture et ses instructions nous attendaient néanmoins.

Mirjam prit le volant de la Porsche. Livia et moi montâmes dans la Mercedes de service. Les portières se refermèrent avec un bruit mat. Monsieur Parppadelle démarra. La Porsche se plaça derrière nous.

À peine avions-nous quitté Cernobbio qu’il m’observa dans le rétroviseur.

— Soucieuse, madame Pomelie ? demanda-t-il. À cause de l’antiquaire de Rome, peut-être ?

Son ton exprimait une indifférence légère.

Je tournai la tête vers lui. Je ne me souvenais pas d’avoir parlé de Tagliabue à monsieur Parppadelle. L’information pouvait lui avoir été transmise par Baiamonte ou par quelqu’un de son entourage. Rien ne me permettait de savoir par qui.

Je ne lui demandai pas comment il la connaissait.

— J’en ai peut-être fait mon deuil, répondis-je avec sérénité.

— Avec les gens du Lazio, il faut de la patience.

Il hocha la tête, puis reporta son attention sur la route en corniche. Pour lui, l’absence de Tagliabue ne semblait constituer qu’un désagrément régional.

La Mercedes ne roulait guère à plus de soixante kilomètres à l’heure sur la via Regina Vecchia. Les paysages défilaient paisiblement le long de la rive sud-ouest. Avec un enthousiasme presque enfantin, monsieur Parppadelle nous montrait les traversiers qui approchaient de la côte.

— Regardez, mesdames. Celui-ci vient de Côme.

Nous suivîmes du regard le sillage du ferry de la Navigazione Laghi reliant Côme à Bellagio. Le navire, bondé, glissait sur les eaux calmes vers le centre du lac. Sa coque se détachait à peine du miroitement des flots.

Livia se pencha vers moi.

— Tagliabue… Tu abandonnes ?

Je laissai passer quelques secondes.

— Je réfléchis.

Le paysage ne parvenait pas à détourner mon attention de notre situation. Nos ressources ne nous permettraient pas de prolonger longtemps un séjour aussi coûteux. J’avais besoin de l’argent du palimpseste pour financer notre séjour à Moltrasio.

La villa nous était offerte.

Tout le reste ne l’était pas.

Je m’observais avec méfiance, attentive aux premiers signes de découragement. Mon souffle demeurait régulier. Mes mains ne tremblaient plus. Ma voix ne révélait rien.

Je savais que les circonstances catastrophiques produisaient souvent sur moi un calme inattendu. Cette placidité n’était pas une victoire. Elle apparaissait lorsque l’inquiétude avait dépassé le point où je pouvais encore la manifester.

La Mercedes poursuivait sa route vers Moltrasio.

Le village choisi par Baiamonte se trouvait à un quart d’heure de Côme, sur un versant ensoleillé du Monte Bisbino. Son église du XIIIe siècle dominait un petit port de plaisance. Notre hôte y possédait une propriété de près de trois cents ares.

La voiture quitta la route du lac, gravit une voie plus étroite, puis ralentit devant l’entrée du domaine. La Porsche s’immobilisa derrière nous.

Monsieur Parppadelle coupa le moteur.

Le silence remplaça le bruit régulier de la route.

Il descendit, ouvrit notre portière et nous invita à sortir.

— Voici votre demeure, mesdames.

Votre demeure.

Je restai un instant immobile devant les eaux entourées de montagnes boisées.

À mi-flanc de montagne, une villa ancienne surplombait le village. C’était un petit palais lombard, ocre, dont les volets verts s’alignaient sur deux étages. Un toit de tuiles rose orangé descendait en pente douce au-dessus de la façade.

Des cyprès et des lauriers-roses bordaient le jardin en terrasses, tracé à l’italienne. Parmi les tonnelles de vigne se dressait un pavillon néoclassique, pastiche du Panthéon romain. Les lavandes entouraient des statues inspirées de l’Antiquité.

Les allées déterminaient le chemin.

Les haies limitaient les perspectives.

Les statues occupaient les points d’où l’on pouvait embrasser le lac.

Rien n’avait été laissé au hasard.

Ce n’était pas une Villa San Michele. Ce n’était pas Capri. La magnificence du lieu était plus froide, trop parfaitement composée. Je la contemplais sans parvenir à croire qu’elle pût devenir notre demeure.

Le mot de monsieur Parppadelle me paraissait désormais impropre. Nous n’avions rien choisi, rien loué, rien payé. Nous étions admises dans un décor conçu par un homme absent.

Livia s’enthousiasmait. Elle avançait d’une terrasse à l’autre, se retournait vers le lac, puis appelait Mirjam pour lui montrer un détail du jardin.

Mirjam la rejoignit devant une balustrade.

— C’est magnifique, dit Livia.

— C’est surtout à lui, répondit Mirjam. Je n’aime pas les cadeaux dont j’ignore le prix.

Livia contempla le lac un instant.

— Je peux admirer ce lieu sans me croire obligée envers son propriétaire.

Mirjam acquiesça.

— Alors, nous sommes d’accord.

Je m’efforçai de partager l’enthousiasme de Livia.

Je posais des questions. Je regardais les statues. Je m’arrêtais devant les massifs avec une admiration appliquée. En réalité, je jouais un rôle. Je dissimulais mon inquiétude sous les gestes de l’insouciance.

Posséder une telle demeure au milieu du désordre de ce monde n’avait, à mes yeux, aucun sens. Chaque terrasse, chaque alignement de volets, chaque perspective ménagée semblait opposer à l’instabilité du dehors une puissance matérielle presque provocante.

Livia posa la main sur l’épaule d’une statue de Jupiter.

Dressé au-dessus des jardins, le dieu de pierre dominait le lac. Le ciel était encore clair. Aucun orage ne se formait au-dessus des montagnes.

Il me sembla pourtant que la statue en annonçait un.

Baiamonte avait fait aménager au premier étage un appartement réservé à notre séjour. Les pièces nous attendaient. Les chambres étaient prêtes. Les fenêtres ouvraient sur le lac et sur les jardins.

Même absent, Baiamonte nous imposait sa mise en scène.

Livia s’émerveillait encore du lieu. Mirjam en reconnaissait la beauté sans oublier qu’elle venait d’un homme absent. Pour ma part, je regrettais déjà l’abri neutre de ma chambre d’hôtel.

À Lugano, rien ne m’appartenait, mais rien ne semblait m’obliger.

Je cherchai autour de moi une trace d’Oriane.

Une photographie.

Un objet.

Un foulard oublié.

Une marque quelconque de son passage.

Rien ne la rappelait.

Dans cet appartement préparé pour nous, son absence prit aussitôt toute la place. Je me convainquis qu’il n’y aurait pour moi, dans cette villa, que solitude et désarroi.

Livia s’exclama :

— Il faut reconnaître que le Signor Baiamonte sait recevoir.

Sa voix résonna légèrement dans la pièce. Elle se tourna vers moi avec un sourire un peu forcé.

— Tu es d’accord, Pomelie ?

Je ne répondis pas immédiatement.

Mon regard glissa vers ma montre.

Le temps de la visite venait de s’achever.

— Il faut joindre Tagliabue. Maintenant.

Le silence qui suivit mit fin à l’émerveillement.

Mirjam et moi échangeâmes un regard. Elle connaissait aussi bien que moi l’urgence de notre situation. Livia se détourna de la fenêtre et nous suivit.

Nous prîmes rapidement possession des lieux, puis récupérâmes les bagages. La valise contenant le palimpseste fut déposée près du canapé. Dans ce décor de fresques, de bois anciens et d’étoffes choisies, elle parut soudain modeste.

Je m’assis devant le téléphone et sortis de mon sac le papier portant le numéro de Tagliabue.

J’avais réussi jusque-là à maintenir les apparences. Je sentais pourtant mes forces vaciller. Mes doigts manquèrent une touche ; je repris le numéro depuis le début.

J’appelai l’antiquaire.

La sonnerie retentit.

Une fois.

Deux fois.

Puis encore.

Personne ne répondit.

Dans un monde où tout coûtait cher, avec des ressources aussi limitées, chaque heure sans réponse nous rapprochait de l’abîme.

Section 11

Village de Moltrasio, lac de Côme, Lombardie. Du samedi 1er août au dimanche 6 septembre 1992.

Les jours, puis les semaines passèrent.

Le voyage avait cessé. Nous vivions désormais dans l’attente.

Chaque matin ramenait les mêmes gestes. Je m’asseyais devant le téléphone, dépliais le papier portant le numéro de Tagliabue et décidais d’attendre encore avant de l’appeler. Mirjam finissait par prendre le combiné. Livia comptait les sonneries.

Elles se prolongeaient.

Personne ne répondait.

Le combiné retrouvait son support. À force d’être manipulé, le papier s’était assoupli. Son pli blanchissait entre les chiffres.

Fallait-il renouveler nos appels ? Devions-nous prendre l’initiative de descendre jusqu’à Rome ? Pouvions-nous nous présenter sans rendez-vous près de la piazza della Fontanella Borghèse, là où j’avais rencontré l’antiquaire ?

Les mêmes questions revenaient. Aucun projet ne dépassait le stade de la discussion. La carte d’Italie demeurait pliée. Nous ne consultions pas les horaires, ne réservions aucun billet et ne préparions nul départ.

Tagliabue demeurait introuvable.

Pendant ce temps, les dépenses s’accumulaient. Une addition rejoignait la précédente. Les loisirs dispendieux étaient devenus une routine. Les sorties succédaient aux repas, les jeux aux promenades, le shopping aux journées passées sur le lac. Nous nous laissions entraîner par les plaisirs comme si leur répétition pouvait suspendre les conséquences de notre situation.

Le décor nous fournissait chaque jour une nouvelle raison de différer les décisions.

À la villa, les volets verts s’ouvraient sur le même lac. Les allées demeuraient impeccables. Les lavandes entouraient toujours les statues. Le pavillon néoclassique conservait, au milieu des jardins, sa froide perfection.

Seule son ombre s’allongeait un peu plus tôt sur le gravier.

Rien d’autre ne semblait changer.

Les sommes dues, elles, augmentaient.

L’insouciance initiale de Mirjam et de Livia s’effritait. Leurs conversations s’interrompaient lorsque j’entrais dans une pièce. Mirjam vérifiait les additions. Livia demandait plus souvent combien de temps nous comptions rester.

Elles riaient encore.
Leurs rires finissaient plus vite.

Un soir, Mirjam étala les reçus sur la table et les répartit en trois piles.

— À partir d’aujourd’hui, chacune réglera ce qu’elle dépense. Je ne veux pas devoir une seule lire à Baiamonte.

Elle rangea ses propres reçus dans son carnet. Dès le lendemain, elle demanda des additions séparées.

À la fin du mois d’août, Livia cessa de m’interroger sur notre départ.

— Je repartirai le 6 septembre, dit-elle. Avec ou sans Tagliabue. J’ai ma vie à reprendre.

Elle reprit sa lecture.

J’avais commencé par contracter quelques dettes discrètes auprès de Baiamonte. Au début, il s’agissait de sommes que je pensais pouvoir rembourser dès la vente du palimpseste. Comme Tagliabue ne répondait pas, l’échéance reculait tandis que les besoins demeuraient.

J’empruntai ensuite de l’argent à certains invités de la villa, dont l’amabilité se révéla moins désintéressée qu’elle ne le paraissait. Avant le prêt, leurs questions restaient vagues. Après, elles portaient sur des dates, des montants et les chances réelles de vendre le manuscrit.

Même monsieur Parppadelle m’avança une somme.

Il fut le seul à ne demander ni échéance ni garantie.

Autour de moi, les regards se durcissaient. Certains s’attardaient sur mes vêtements, sur les paquets rapportés de Côme ou sur les consommations déposées devant nous. J’y lisais de l’agacement, de la suspicion et, parfois, du mépris.

Je rangeais plus vite les additions. Je quittais certaines pièces lorsque les conversations devenaient trop précises.

La villa nous avait d’abord accueillies.

Peu à peu, elle commença à nous épier.

Dans mes rares moments de lucidité, je pensais au Berlin de mon père. J’en faisais l’exact opposé de Moltrasio. J’y voyais des rues plus nettes, des lignes plus fermes, une lumière froide qui ne chercherait pas à séduire. Le sol y paraissait stable précisément parce qu’il ne promettait rien.

Dans cette ville reconstruite par ma mémoire, les horaires auraient été respectés, les dépenses mesurées, les décisions suivies d’effet. Une existence y serait redevenue possible.

Cette idée demeurait une velléité. Je ne consultais aucun horaire, ne réservais aucune chambre, ne préparais aucune valise. Le téléphone restait sur sa console, le papier aux plis blanchis près du clavier. J’attendais toujours que Tagliabue répondît.

J’avais renoncé à revoir Oriane. Je ne cherchais plus sa présence dans les jardins, dans les pièces de la villa ou parmi les promeneurs de Moltrasio. Je ne demandais plus si elle devait revenir.

Sans Oriane, mon retour à Moltrasio avait perdu sa raison secrète.

À cette perte s’ajoutait une peur plus immédiate, celle de sombrer matériellement. Chaque jour, nous nous enfoncions davantage dans un décor dont la beauté paraissait désormais figée. Les terrasses, les statues et les eaux du Lario n’offraient plus une promesse. Elles formaient autour de nous un cadre immuable dans lequel notre situation, seule, s’obstinait à se dégrader.

Nous continuions pourtant à passer des après-midi dans les boutiques de Côme.

Plusieurs fois, je renonçai à descendre jusqu’à la basilique Sant’Abbondio.

Au-delà des anciens remparts, j’apercevais ses deux clochers de pierre. À certains carrefours, il aurait suffi de quitter les rues commerçantes, de laisser Mirjam et Livia poursuivre leur chemin et de descendre seule vers la basilique.

Je ralentissais.

Je regardais dans sa direction.

Puis je suivais les autres.

À Sant’Abbondio, j’aurais pu m’asseoir dans la nef, demander à parler à un prêtre et prononcer enfin le montant de mes dettes.

Je ne le fis pas.

J’avais honte de ma situation. Déjà presque acquise à l’idée de mon déclin, je choisissais chaque jour de différer l’aveu qui aurait pu l’interrompre.

Je choisis de me taire.

Le silence n’était plus seulement celui de l’antiquaire de Rome.

Il était devenu le mien.

Section 12

Moltrasio puis Cernobbio, lac de Côme, Lombardie. Soirée du dimanche 6 septembre 1992.

Baiamonte vouait aux fêtes une passion insatiable. À la villa de Moltrasio, le moindre prétexte donnait lieu à une célébration dont le personnel réglait soigneusement chaque détail.

Ce premier dimanche de septembre était le jour de mon trente-deuxième anniversaire.

Un dîner devait être donné en mon honneur.

Dans notre appartement, rien n’était pourtant disposé à la fête. Aucun bouquet, aucun paquet, aucun vêtement préparé. Sur la table basse, le téléphone demeurait à côté des additions que nous n’osions plus réunir.

Tagliabue restait introuvable.

L’antiquaire du Campo Marzio existait-il seulement ?

Le palimpseste avait été remisé. Les additions, les prêts et les promesses de remboursement formaient désormais un ensemble que nous évitions de totaliser. Mirjam avait classé les papiers par créancier, puis les avait retournés contre la table sans achever son calcul.

Nous n’avions plus un sou vaillant.

La clé de la Porsche était posée entre nous.

Avec Mirjam, nous envisagions de descendre à Côme pour tenter de vendre discrètement la voiture de ma mère. Nous avions différé cette décision aussi longtemps que possible. Elle représentait encore notre liberté de mouvement, une apparence de fortune et le dernier bien immédiatement négociable.

Livia prit la clé, la fit tourner une fois entre ses doigts, puis la reposa.

— Si nous la vendons, comment partons-nous ?

Mirjam replia la dernière addition.

— Si nous ne la vendons pas, comment restons-nous ?

Personne ne répondit.

Vendre la Porsche nous paraissait désormais la seule solution praticable.

Le téléphone sonna.

Mirjam garda la main sur les papiers. Livia retira la sienne de la clé. Je saisis le combiné avant la deuxième sonnerie.

La voix enjouée de Baiamonte traversa la pièce.

— Ce soir, c’est ton anniversaire, Pomelie. Nous comptons tous sur toi. Et en pleine forme.

Il avait réservé une salle à la Villa d’Este de Cernobbio. Il évoqua avec enthousiasme une recette de coregones du lac accompagnés de corzetti liguriens. Une trentaine de pensionnaires de Moltrasio seraient présents. Deux voitures viendraient nous prendre séparément, et deux chambres avaient été mises à notre disposition pour la nuit.

Je regardai Mirjam.

Décliner l’invitation aurait constitué un affront. Après les avances, les chambres, les voitures et les invitations, un refus n’aurait pas été interprété comme un simple malaise. Je cherchai néanmoins un prétexte. Baiamonte parlait déjà du placement des convives et de l’heure à laquelle il nous attendrait.

Je renonçai.

Il fallait être là.

Au moins en apparence.

Lorsque je raccrochai, Livia remit la clé parmi les additions et posa le téléphone dessus.

Mirjam et elle se préparèrent avant moi. Elles ne parlaient presque pas. Mirjam sortit les robes de leurs housses et vérifia les fermetures. Livia écarta d’un geste le collier que Mirjam lui tendait.

— Pas celui-là.

Elle en prit un autre et l’attacha elle-même.

Leurs gestes précis, le glissement des étoffes et les poudriers refermés sans bruit formaient une discipline commune. Je ne savais pas ce qu’elles éprouvaient exactement. Je compris seulement que rien, ce soir-là, ne devait se voir sans leur consentement.

Je fis de même.

J’enfilai une minirobe noire de la Maison Marnelli, relevai mes cheveux et composai devant le miroir le visage de la convive que l’on s’apprêtait à célébrer. Je corrigeai mon teint, redessinai ma bouche, puis attendis que mes mains cessent de trembler avant de mettre mes boucles d’oreilles.

Elles ne cessèrent pas.

Ces vêtements, acquis pour m’aider à m’imposer à Moltrasio, servaient maintenant à dissimuler ma chute.

Une première voiture emmena Mirjam et Livia. Je les regardai partir depuis la fenêtre, puis gagnai seule l’entrée de la villa. La seconde m’attendait.

À mesure que j’approchais de la Villa d’Este, je redressais les épaules, ralentissais mon souffle et préparais les premières phrases que j’aurais à prononcer. Sous le porche, des portières s’ouvraient. Des silhouettes entraient sans hésiter.

Je vérifiai une dernière fois ma robe dans la vitre de l’entrée.

J’arrivai vers vingt heures.

Baiamonte m’attendait. Il m’enlaça avec chaleur, me souhaita mon anniversaire, puis me conduisit auprès des invités déjà installés.

Mirjam et Livia, en robes longues au dos décolleté, m’accueillirent avec des sourires contraints. Livia paraissait au bord des larmes. Elle soutint pourtant mon regard, puis indiqua d’un mouvement du menton la chaise qui m’attendait.

Baiamonte m’avait réservé la place d’honneur, entre lui et Godeberta.

Face à moi, les baies vitrées ouvraient sur les monts Boletto et Palanzone, qui dominaient le Lario dans la lumière du crépuscule. Les derniers reflets glissaient sur le lac. À chaque minute, les sommets perdaient un peu de leur relief.

Autour de la table avaient pris place plusieurs figures de la société réunie à Moltrasio. Monsieur Mario, styliste à l’Institut Marangoni de Milan, restait presque silencieux. Kaveh Ardeshirian, millionnaire arméno-américain, échangeait quelques mots avec sir William Spencer Beauchamp, politicien londonien déjà gagné par l’alcool. Monsieur Parppadelle étudiait le menu avec une dévotion qui le soustrayait aux autres.

Mirjam et Livia me faisaient face.

Godeberta, couverte de bijoux, s’était installée à ma gauche. Intendante de fait des affaires de son mari, elle possédait un redoutable flair financier. Ses bracelets bougeaient à peine lorsqu’elle levait son verre. Son regard revenait régulièrement vers moi, puis vers mon assiette.

Depuis plusieurs semaines, elle me demandait si Tagliabue m’avait laissé une carte, une facture, une adresse certaine. Baiamonte avait évoqué un malentendu sur le nom de l’antiquaire et proposé de faire vérifier son existence à Rome. J’avais éludé leurs questions. Leur insistance m’avait paru relever de la défiance qu’ils nourrissaient à l’égard du palimpseste.

Je guettais maintenant les regards de Godeberta. Elle semblait attendre une faute, une hésitation ou l’aveu involontaire de notre insolvabilité.

Les coregones du lac furent servis, puis les corzetti liguriens. Sur la nappe rose pâle, les assiettes, les verres et les couverts occupaient devant chacun une place rigoureusement déterminée.

Je mangeais peu.

À chaque service, le maître d’hôtel emportait une assiette presque intacte et en déposait une autre devant moi. Les conversations se poursuivaient. Je n’en retenais que des fragments. Toute mon attention était consacrée aux signes extérieurs de l’aisance. Sourire au moment attendu. Répondre sans précipitation. Goûter les plats. Tenir mon verre sans laisser voir le tremblement de mes mains.

Je serrais les doigts.

Je les desserrais.

Je reprenais mon verre.

Plus je contrôlais mes gestes, plus leur contrôle devenait visible.

Livia suivait chacun de mes mouvements. Quand je reposais trop vite une fourchette, elle portait la sienne à sa bouche. Mirjam, elle, relançait une conversation dès qu’un silence menaçait de se former devant moi. Elles ne me protégeaient pas de la même manière. L’une partageait ma gêne. L’autre lui ménageait une issue.

Assignée à cette place, devant la nappe rose pâle, je défendais une position qui ne me protégeait plus de rien. La place d’honneur ne me distinguait pas des convives.

Elle me livrait à leur examen.

Je ne pouvais attribuer entièrement notre catastrophe à la fatalité. J’avais mal préparé ce voyage. J’avais dépensé sans prévoir, différé les décisions et confié notre salut à un homme que personne ne parvenait à joindre.

La pensée s’imposait à mesure que mes assiettes repartaient pleines ou presque pleines vers les cuisines.

Je l’admettais. Je sentais s’éloigner ce qui me reliait encore à Oriane. J’avais renoncé à la chercher. Je me jugeais désormais indigne de la revoir.

Je m’efforçai pourtant de paraître attentive aux conversations.

Baiamonte se tourna vers moi.

— Tout va bien, cara Pomelie ? Tu sembles préoccupée.

Je lui adressai le sourire préparé devant mon miroir.

— Tout va bien.

Mes mains tremblaient toujours. Je posai mon verre et me redressai.

— Signor Baiamonte, j’ai une question.

Il posa lentement le sien.

— Je t’écoute.

— C’est à propos de l’antiquaire Tagliabue. Celui de Rome.

Son expression se ferma.

— L’amateur de ton palimpseste ?

— Il possède bien une boutique près de la piazza della Fontanella Borghèse ?

Les conversations autour de nous s’interrompirent.

Un couvert toucha une assiette.

Puis plus rien.

Baiamonte plissa le front. Il échangea un regard avec Spencer Beauchamp.

— Qui t’a parlé d’une boutique ?

Le ton était devenu froid.

Monsieur Mario leva les yeux vers le plafond. Mirjam abaissa les siens vers sa serviette et la replia une fois. Godeberta se raidit à côté de moi. Livia, elle, ne regardait que Baiamonte.

Le brusque changement de ton avait suffi à suspendre la table.

— Ton amateur, reprit Baiamonte, n’est qu’un bonhomme sans intérêt.

— Pourquoi ?

Il serra la main autour de son verre.

— Ce palimpseste t’a déjà fait assez de mal. Oublie cet homme.

— Je suis résolue à descendre jusqu’à Rome.

Baiamonte blêmit. Il porta un Partagas à sa bouche. Godeberta le lui retira aussitôt et le glissa dans sa minaudière.

Kaveh Ardeshirian repoussa sa chaise et se dirigea vers les baies vitrées.

— Ce voyage serait une folie, reprit Baiamonte. Ce manuscrit va te détruire.

Sa voix avait perdu sa chaleur mondaine. Je ne savais pas s’il redoutait pour moi une nouvelle dépense, un scandale ou quelque chose qu’il refusait encore de nommer.

— Il est emballé dans la Porsche. Nous partirons cette semaine.

La voiture que nous songions à vendre devenait, dans ma bouche, le moyen d’un nouveau départ. La clé était restée sous le téléphone, au milieu des additions. Nous n’avions ni l’argent nécessaire pour gagner Rome ni de quoi demeurer à Moltrasio.

Baiamonte regarda son épouse, puis revint vers moi.

— Renonce, Pomelie. Sors-toi Tagliabue de l’esprit.

Il me suppliait presque.

Je pris une longue inspiration. Tous les regards paraissaient maintenant tournés vers nous.

— Je vois que cette conversation t’embarrasse. N’en parlons plus. Je laisse tomber le Campo Marzio.

Je savais déjà que je ne tiendrais pas parole.

Mirjam se leva à demi et posa une main sur mon bras.

— Pas ici.

La pression de ses doigts acheva ce que ses mots avaient commencé. Je me tus. Baiamonte força un sourire.

— Revenons à notre fête.

Les conversations reprirent.

Elles ne retrouvèrent pas leur légèreté. Les voix demeuraient plus basses. Les rires arrivaient légèrement trop tard. Godeberta ne regardait plus son assiette. Livia cessa de toucher à la sienne.

Kaveh Ardeshirian demeura quelques minutes devant les baies vitrées. Puis il revint à table, reprit sa place et déplia sa serviette sans fournir d’explication.

La fête continua parce qu’il fallait qu’elle continuât.

Vers vingt-deux heures trente, Livia repoussa sa chaise. Elle était très pâle.

— Je remonte dans la chambre.

Mirjam se leva aussitôt.

— Non. Reste ici.

Livia refusa le bras du maître d’hôtel et quitta seule la salle. Les portes se refermèrent derrière elle. Sa place demeura vide face à moi jusqu’à la fin du dîner.

Vers vingt-trois heures, Baiamonte annonça que la soirée s’achevait.

J’en éprouvai un profond soulagement.

Spencer Beauchamp, en état d’ébriété avancé, paraissait enchanté par une soirée qu’il avait trouvée captivante. Kaveh Ardeshirian conservait son indifférence. Monsieur Mario se réjouissait visiblement de regagner sa chambre. Le maître d’hôtel tentait de réveiller monsieur Parppadelle, assoupi à table.

Mirjam continuait de participer aux échanges, mais sa solidité habituelle avait cédé. Elle souriait encore sans parvenir à dissimuler sa fatigue. Godeberta, elle, ne cessait de m’observer.

Dans le lobby, les invités se dispersèrent lentement en échangeant des sourires convenus. Les groupes se défaisaient devant les ascenseurs. Chaque ouverture de porte en absorbait quelques-uns. Les voix s’éloignaient dans les couloirs.

Baiamonte et Godeberta me saluèrent avec une politesse étudiée.

Un regard passa entre eux.

Ils attendirent que les autres se fussent éloignés. Mirjam resta à quelques pas de moi, tournée vers les ascenseurs par lesquels Livia était remontée.

Baiamonte baissa les yeux.

— Pomelie, Tagliabue n’existe que dans ton esprit. Il n’y a pas de Tagliabue.

Je demeurai immobile.

À quelques pas, Mirjam se retourna lentement vers nous.

— Voilà des semaines que Godeberta et moi essayons de te le faire comprendre. Tu n’es jamais entrée dans sa boutique. Aucun marchand de ce nom n’est connu au Campo Marzio.

— Mais je me souviens de la piazza della Fontanella Borghèse. Je me souviens de la boutique.

Dans ma mémoire, la place était là. La devanture aussi. Pourtant, je ne pouvais produire ni carte, ni facture, ni adresse certaine.

Godeberta referma sa minaudière.

— Je te les ai demandées plusieurs fois. Chaque fois, tu m’as répondu que Tagliabue rappellerait.

Baiamonte reprit :

— Au Campo Marzio, c’est Fiamenta Rappaport qui tient une librairie. Tu lui as acheté une gravure ancienne et tu l’as fait livrer à des gens qui n’en valaient pas la peine. C’est elle qui a appelé le transporteur.

Je ne répondis pas.

Les éléments qu’il avançait étaient précis.

Un nom.

Une gravure.

Une livraison.

Ils occupaient pourtant la même place que mon souvenir de Tagliabue.

— Fiamenta ne connaît aucun Tagliabue, poursuivit-il. C’est une experte. Je lui ai décrit ton palimpseste. Il ne l’intéresse pas.

Il posa sur moi un regard presque las.

— Tagliabue n’existe pas. Ce manuscrit te détruit. Libère-toi de cette obsession.

Je restai silencieuse.

Deux récits se superposaient désormais dans ma mémoire. Dans l’un, j’étais entrée dans une boutique près de la piazza della Fontanella Borghèse et j’y avais rencontré Tagliabue. Dans l’autre, Fiamenta Rappaport m’avait vendu une gravure et aucun antiquaire de ce nom n’avait jamais existé.

Je ne pouvais encore déterminer lequel recouvrait l’autre.

Pendant des semaines, le téléphone de l’appartement avait gardé la place d’un homme qui devait répondre.

Sous lui, à présent, il n’y avait plus que la clé de la Porsche et nos dettes retournées contre la table.

Je ne savais plus si quelqu’un n’avait jamais occupé l’autre bout du silence.

Un grand hôtel illuminé au bord d’un lac, avec ses reflets sur l’eau et un village sur la colline à l’arrière-plan.

Section 13

Villa d’Este, Cernobbio, lac de Côme. Dans la nuit du dimanche 6 au lundi 7 septembre 1992.

Mirjam et moi regagnâmes la chambre contiguë à celle de Livia. Sous la porte communicante, une ligne de lumière demeura quelques minutes, puis s’éteignit.

Mirjam tira les rideaux. Je posai mes boucles d’oreilles dans une soucoupe et ma robe noire sur le dossier d’un fauteuil. Le téléphone de l’hôtel occupait le milieu de la table de nuit.

Il ne sonna pas.

Je m’étendis sans trouver le sommeil. Mirjam éteignit la lampe. Derrière les rideaux, le lac n’était plus qu’une étendue sans contours.

Songe ou cauchemar,
au long de la nuit,
je retrouvai mes fantômes familiers.

La voix de Baiamonte
résonnait encore.
Tagliabue n’existe pas.
Il n’y a pas de Tagliabue.

Dans la cloison, le mécanisme de l’ascenseur se mit en marche. Une vibration gagna le verre posé près du téléphone. Elle cessa, reprit, se prolongea.

Peut-être dormais-je déjà.

Puis un autre bruit monta.
Lointain.
Métallique.
Régulier.

Un convoi.
Vers l’est.
Vers le nord.

Il fallait partir.
Aucun billet.
Nulle valise.
Le train était déjà là.

Mirjam se tenait assise en face de moi. Elle avait déplié un indicateur des chemins de fer et suivait les lignes du doigt. Livia, près de la fenêtre, essayait de lire le nom des gares avant qu’elles ne disparaissent.

Un album de Tintin,
L’Affaire Tournesol,
reposait sur mes genoux.

Il se referma
d’un claquement distrait.

La nuit,
bloc minéral
posé sur la campagne.

Je flottais,
mi-éveillée,
mi-endormie.
Houle d’échos.
Pressentiments.

Parsifal-Diamant.
Trans-Europ-Express.
Départ de Bruxelles-Central.

Les portières se refermèrent. Le quai glissa derrière les vitres, emportant les lampes, les panneaux bleus et les silhouettes demeurées sous la verrière.

Un contrôleur traversa la voiture. Il ne demanda ni nos billets ni nos noms.

Nappes blanches.
Faïence crème et rouge.
Une cuillère
contre une soucoupe.

Café brûlant.

Rheinpfeil.

Rheingold.

Les roues trouvaient
leur mesure.

Mes mains
ne tremblaient plus.
Le train vibrait
pour moi.

À la fenêtre, la plaine rhénane s’ouvrit, puis vinrent le Bergisches Land, les bois sombres du Sauerland, les étendues de Westphalie et les crêtes du Weserbergland.

Chaque nom
nous éloignait.

Chaque gare
clôturait quelque chose.

Livia essuyait du revers de la main la buée qui revenait sur la vitre. Mirjam gardait un doigt posé sur la ligne qui montait vers le nord-est.

Au-delà des dernières crêtes apparut la lande sèche et sablonneuse du Brandebourg.

Berlin.
Halo blafard
suspendu
au-dessus des lacs noirs.

Sur la table, des journaux froissés avaient remplacé l’indicateur. La faïence crème et rouge était devenue porcelaine bleue.

Les tasses tanguaient
au roulis du train.

Rien ne se renversait.

Ordre.

Chaleur.

Je feuilletais
le Frankfurter Allgemeine Zeitung
de mon père.

Le journal portait encore
le pli de sa main.

Il n’était pas là.

Quelque chose de lui
demeurait pourtant
dans l’encre,
dans le papier,
dans cette manière allemande
de disposer le monde
en colonnes régulières.

Le train entra dans Berlin sans ralentir.
Un instant, et je marchais déjà
dans les rues de Mitte.

Karl-Marx-Allee,
interminable
et solennelle,
avec ses vitrines
pleines de rien.

Karl-Liebknecht-Straße,
tirée au cordeau
vers les musées muets.

Un taxi
pour le Staatsoper.

Unter den Linden.

La lumière grise.

Un matin mouillé
au Tiergarten.

Currywurst
au Zoologischer Garten.

Éléphants.

Canards.

Feuilles.

Pluie.

Vent.

Tout était simple,
précis,
habitable.

Aucune terrasse
ne promettait le bonheur.

Aucune statue
ne surveillait le lac.

Aucune place d’honneur
ne livrait mon visage
au regard des autres.

La ville ne séduisait pas.

Elle tenait.

Baiamonte ?

Godeberta ?

Pouvaient-ils seulement comprendre ?

Un palais lombard.

Ses volets verts.

Ses jardins immobiles.

Jupiter
au-dessus des terrasses.

Une nappe rose pâle.

Des sourires convenus.

Tagliabue
sans visage.

Moltrasio.

Rien.

Nous étions partis
de Bruxelles.

Mais c’était toute l’Italie
qui reculait
derrière nous.

Le rêve avait renversé
la géographie.

Non le désir.

L’axe du monde
vibrait ici,
dans le chuintement
des essieux,
dans le roulis contenu
de la porcelaine,
dans le parfum
du café brûlant,
dans le journal de mon père
ouvert devant moi.

Adieu Côme.

Adieu Milan.

Adieu les eaux
trop belles
où je m’étais enfoncée.

Le train filait
vers des terres sans théâtre,
plus nettes,
plus fermes,
où nul ne m’attendait,
où rien
ne m’était offert,
où l’absence,
peu à peu,
devenait souvenir.

Un choc bref me réveilla.

L’ascenseur venait de s’arrêter derrière la cloison. Une ligne grise paraissait sous les rideaux. Mirjam dormait encore. Dans la chambre voisine, le sommier grinça. Livia avait peut-être changé de position.

Le téléphone demeurait sur la table de nuit.

Mes mains reposaient ouvertes sur le drap.

Elles ne tremblaient plus.

Le train avait disparu.

La direction du nord demeurait.

Section 14

Gutland, sud du Grand-Duché de Luxembourg. Vendredi 11 septembre 1992.

Le lundi matin, nous regagnâmes Moltrasio.

Mirjam rassembla les additions, les reconnaissances de dette et les noms des créanciers dans une chemise qu’elle garda auprès d’elle. Livia enveloppa le palimpseste, le glissa entre deux couvertures et vérifia qu’il ne pourrait pas bouger dans le coffre.

Je pliai le papier portant le numéro du Romain et le laissai sous le téléphone.

Il ne servirait plus.

Le mardi à midi, je tournai la clé de la Porsche. Les bagages occupaient chaque espace disponible. Le palimpseste se trouvait parmi eux, refermé, emballé, réduit de nouveau à son poids matériel.

Mirjam me demanda par où nous passerions.

— Par le nord.

Personne ne proposa Rome.

Nous quittâmes Moltrasio.

Définitivement.

Le rêve étrange et la nuit presque blanche avaient achevé de rendre le séjour impossible. La fatigue, l’effroi et les silences tendus avaient formé un trop-plein.

Dans la voiture, personne ne parlait.

J’évitai délibérément les autoroutes. Je ne voulais plus des échangeurs, des tunnels ni des voies qui imposaient leur direction. Avant Berne, j’obliquai vers le nord-ouest, traversai l’Oberland, puis gagnai Sainte-Croix et la frontière jurassienne.

Nous progressions par étapes. Chaque soir, nous nous arrêtions avant que l’épuisement ne raidisse de nouveau mes mains sur le volant. Le jeudi, nous atteignîmes un relais de Haute-Saône, près de Vesoul.

La chambre était étroite. Les draps sentaient le savon. Aucun jardin ne prolongeait les fenêtres, aucun chandelier n’éclairait les tables, personne n’avait choisi nos places ni prévu ce que nous devions admirer.

La nuit fut modeste, mais paisible.

À mesure que nous remontions vers le nord, la tension se relâchait. Mirjam cessa de suivre l’aiguille du compteur. Livia ne se retournait plus pour vérifier le palimpseste glissé entre les bagages. Aucune ne prononça le nom de Tagliabue.

Les silences perdaient peu à peu leur dureté.

Le vendredi, en fin de matinée, nous approchions du Luxembourg. Mirjam et Livia s’étaient endormies après Nancy. Je suivais seule les virages de la nationale entre Thionville et Longwy.

Le ciel était haut et lumineux. Le soleil baignait les prés et les sapinières d’une clarté familière.

Je reconnus les premières fermes basses, les murs de crépi et de chaux, les toitures d’ardoise, les alignements de granges et de silos. La campagne grand-ducale émergeait dans son ordre tranquille.

Les villages se succédaient. Le nom des lieux, l’orientation des prairies et la forme des bois me revenaient avec précision. Je n’avais besoin ni de carte ni de guide. Mon corps reconnaissait les courbes avant que la route les eût entièrement découvertes.

Je dépassai un vieux calvaire de schiste couvert de mousse.

Encore une courbe.

Puis une montée.

Une haie de thuyas apparut, entretenue avec une rigueur presque militaire. Elle précédait un long mur de pierre ponctué de chapiteaux maçonnés selon les règles anciennes.

De hauts épicéas se dressaient à intervalles réguliers.

Je les comptais.

Je savais qui les avait plantés.

Ce lieu ne promettait rien. Il indiquait seulement où j’étais.

Rien ne semblait avoir bougé.

Les murs, les toitures, les arbres et les prairies formaient un enchaînement matériel dont je connaissais l’origine. Ce n’était ni le mirage romain ni le théâtre lombard.

À cet instant, je crus que rien d’essentiel n’était perdu pour moi.

Je rangeai la Porsche devant les grilles de fer forgé et réveillai doucement Mirjam et Livia.

— Nous sommes arrivées.

Elles se redressèrent et regardèrent autour d’elles sans parler.

Je descendis pour ouvrir les grilles. Un peu rouillées, elles résistèrent avec la lourdeur des objets conçus pour durer. Je repris mon appui et poussai plus fermement. Livia me rejoignit sans que je l’eusse appelée. Elle saisit le second battant et tira vers elle.

Les grilles finirent par céder.

Derrière elles, une allée carrossable s’enfonçait vers la demeure. Le gravier clair crissa sous les pneus. Nous traversâmes un sous-bois entretenu, puis longeâmes un verger où chaque arbre avait été planté selon une intention précise.

À Moltrasio, la perfection du jardin m’avait paru froide et théâtrale. Ici, je connaissais l’usage des dépendances, l’âge des arbres et le nom de ceux qui les soignaient.

Nous entrions chez mes grands-parents, dans le sud du Luxembourg. Cette région des confins hésitait entre trois frontières. Je n’y cherchais pourtant aucune direction.

Je ralentis à l’approche de l’allée circulaire qui entourait les ailes de la maison.

Les volets étaient entrouverts.

Un rideau bougea.

Nous descendîmes sans hâte et longeâmes les serres par un passage que seuls les proches empruntaient. Le gravier changeait de grain sous nos pas, puis faisait place à un sol plus lisse, patiné par les années.

Nous passâmes sous les fenêtres du bureau de mon grand-père. Les rideaux étaient tirés, les volets à demi ouverts. Aucun bruit ne venait de la pièce.

La terrasse apparut.

Puis l’entrée de service.

La porte s’ouvrit avant que j’eusse posé la main sur la poignée.

Ma grand-mère se tenait sur le seuil.

Elle ne resta pas immobile à nous regarder. Son regard passa de mon visage à mes mains, puis se posa sur Mirjam et Livia. Elle prit aussitôt la mesure de notre fatigue.

— Entrez. Vous parlerez après avoir mangé.

Elle embrassa mes amies, les remercia d’avoir fait la route, puis appela vers les cuisines. Elle demanda que l’on monte les bagages, que l’on prépare les chambres et que du café fût servi dans la Stuff.

Lorsque je voulus commencer une explication, elle leva légèrement la main.

— Pas ici. Pas debout.

Sa voix n’était ni inquiète ni consolatrice.

Elle décidait.

Elle prit mon bras et nous fit entrer.

La Stuff familiale.

Avant que nous ayons raconté quoi que ce fût, ma grand-mère avait rétabli les premières nécessités.

Des voix de femmes aux inflexions germaniques montaient des cuisines. Par les fenêtres ouvertes entraient les parfums mêlés des rosiers, des hortensias et des rangées de petits pois.

Près des fraisiers, une femme accroupie cueillait des fruits le long des bordures de pierre. C’était peut-être Marie-Rose, peut-être une nouvelle venue.

Dans le garage, deux tartes au sucre refroidissaient sur une couverture de feutre posée sur le capot d’une limousine anglaise inutilisée. Pour les courses, on lui préférait une ancienne 2 CV achetée d’occasion au curé du village.

Ma grand-mère indiqua leurs chambres à Mirjam et Livia et vérifia qu’elles disposaient de tout le nécessaire. Mirjam emporta avec elle la chemise contenant les comptes. Livia revint vers les cuisines et demanda où elle pouvait déposer les sacs qui n’avaient pas encore été montés.

Dans la Stuff, ma tasse habituelle m’attendait près de la cafetière. Une fêlure ancienne courait sous l’anse.

On nous donnait du temps, des chambres, un repas et une table où poser les comptes.

Tout se tenait, jusqu’aux horaires du déjeuner, au passage des fournisseurs, aux saisons de pêche et aux journées consacrées à la taille des arbres.

Je pouvais enfin m’y déposer.

Nous déjeunâmes dans la Stuff, la salle réservée aux repas familiaux. Mes grands-parents, Marie-Rose et un directeur envoyé par la compagnie nous y rejoignirent. La femme aperçue près des fraisiers était bien Marie-Rose.

Mon grand-père posa brièvement une main sur mon épaule. Il ne demanda rien.

Convivial et discret dans son costume sombre, le directeur assurait chaque vendredi la fonction de chauffeur auprès de lui. Il prit place à l’extrémité de la table et intervint parfois dans la conversation.

Ma place habituelle, près du buffet, était restée libre.

Ma grand-mère veilla d’abord à ce que Mirjam et Livia fussent servies. Elle remplit leurs assiettes, leur demanda des nouvelles de la route et détourna chaque tentative d’aborder trop tôt les événements de Moltrasio.

— Vous mangerez d’abord. Les chiffres ne refroidiront pas.

Les plats circulèrent.

Les voix retrouvèrent un volume normal.

Lorsque le café fut servi, ma grand-mère écarta sa tasse, prit une feuille de papier et dévissa son stylo.

— Maintenant, dit-elle. Combien devez-vous ?

La question était directe.

Elle ne contenait aucun reproche.

Mirjam posa la chemise sur la table et rangea les pièces par créancier. Je commençai par les avances de Baiamonte. Je nommai ensuite les pensionnaires, les sommes empruntées, l’argent reçu de monsieur Parppadelle et les dépenses encore impayées.

Ma grand-mère traça trois colonnes sur la feuille.

Les dettes qui m’avaient paru former un abîme entraient l’une après l’autre dans les colonnes de sa feuille.

Mirjam précisa les dates. Livia corrigea le montant reçu de monsieur Parppadelle. Personne ne tenta plus de préserver les apparences.

J’expliquai enfin ce que nous avions envisagé d’obtenir de la vente de la Porsche.

Ma grand-mère leva les yeux.

— Cette voiture appartient à ta mère.

Je me tus.

Elle additionna les chiffres, vérifia le total, puis posa le stylo.

— Voilà ce qui doit être réglé. Le reste viendra ensuite.

Elle plaça la feuille devant mon grand-père.

Il l’examina sans précipitation, puis regarda le paquet que Livia avait fait déposer à l’écart des autres bagages.

— Je ferai expertiser ce palimpseste. J’ai des correspondants banquiers au Japon. Ils nous diront ce qu’il est et ce qu’il vaut.

Ma grand-mère reprit la feuille, attira le téléphone vers elle et composa un numéro.

Une voix répondit avant la deuxième sonnerie.

Elle demanda que le chèque fût préparé et expédié le jour même. Puis elle raccrocha.

— Vous n’emprunterez plus rien.

Plus tard, une Peugeot noire quitta lentement l’allée pour conduire mon grand-père à ses rendez-vous. Nos ombres s’allongèrent un instant sur les pelouses sans troubler la lumière de l’après-midi.

Nous marchâmes ensuite vers le fond du verger.

Près des mûriers, j’avais autrefois choisi un prunier légèrement à l’écart. Ma grand-mère fit disposer quelques chaises en cercle, à l’endroit où la lumière cédait progressivement à la fraîcheur.

Nous nous y assîmes.

Nous ferions le bilan du voyage, sans hâte, mais sans rien éluder.

Je n’avais plus rien à conquérir ni à prouver.

Ma grand-mère replia soigneusement la feuille. Je remarquai la lenteur nouvelle avec laquelle elle remit le capuchon sur son stylo.

Autour de nous, les ombres des mûriers avaient gagné le cercle des chaises.

Je songeai au lent vieillissement de mes grands-parents, que, depuis l’enfance, j’avais confiés à mes prières silencieuses.

Tout pouvait être remis en ordre.

Sauf le temps.

Fin

(1) Traduction : « Excusez-moi, monsieur. Nous cherchons un antiquaire nommé Tagliabue. Pourriez-vous vérifier s’il figure dans l’annuaire professionnel, éventuellement sous une raison sociale ? »; (2) « Capo degli autisti » signifie « chef des chauffeurs. »

Musique associée: Max Richter, November.

Images: dîner à la Villa d’Este de Cernobbio — Vallée du Rhin, vue de nuit — Vue de nuit du MS Loreley, navire de croisière de la Köln-Düsseldorfer Deutsche Rheinschiffahrt GmbH — Porsche 911 type E de 1974 entre Côme et Moltrasio — Villa d’Este de Cernobbio, la nuit — Compositions numériques originales à partir d’un motif poétique original, assistées par intelligence artificielle.

© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.

Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.

Trois femmes posent devant une maison. Sous la photographie figure la dédicace : « À ma grand-mère, Philippe-Raymond Brasseur ».