La ville semblait toujours la même

Poème narratif — Knokke-le-Zoute fin septembre 1996

I

Je marche.

Je longe les vitrines du centre-ville.
Assoupies,
elles attendent leurs premiers chalands.

Dans les straatjes du vieux Zoute,
terrasses et brasseries
accueillent les clients de l’avant-midi.

Une barre d’immeubles récents,
si banale au regard.

Présence brute,
elle dessine d’un trait uniforme
la façade maritime.

Sur le béton
passe la lumière blanche
d’un soleil pâle.

Rectiligne,
le front de mer affiche
une solidité si certaine,
et pourtant
seulement apparente.

Les cris des goélands argentés,
dans le sifflement du vent,
se mêlent à la mécanique des vagues.

Comme des automates volants,
les oiseaux vont et viennent
sur les brise-lames
que libèrent les marées descendantes.

Du Zwin à Heist-sur-Mer,
la monotonie des plages
me berce dans un confort
si accessible,
celui de l’oubli,
celui de l’insignifiance.

Déjà,
l’été se retire.

Visages familiers de septembre,
croisés dans l’immobile éclat
d’une fin de saison.

Des plaisanciers flânent,
estivants paisibles,
attardés sur une digue immuable,
face à l’élément mouvant.

Des promeneurs tranquilles
arpentent les trottoirs dédiés au commerce,
les avenues bordées de bouleaux nains,
les wegels sablonneux
qui courent entre les villas blanches.

Si près de l’automne,
nous demeurons quelques-uns
à goûter aux certitudes
offertes par l’inanité des lieux.

II

Au fil de mes pas,
la ville change de visage.

Digue de mer engourdie.
Avenue du Littoral apprêtée.
Chemin vers le Zwin aux rampes ensablées,
menant à la réserve ornithologique.

Sentiers pavés
bordés de fermes silencieuses.
Frontière néerlandaise
s’étirant jusqu’aux rivages rebelles
de Zélande.

Chaque lieu
paraît devoir durer.

Une seule ruine
dément cette permanence.

Ici, sur la plage du Zoute,
face à la mer du Nord,
gît le bassin asséché
de l’ancien Swimming Club.

Logées dans des dunes artificielles,
si habilement construites
qu’elles semblent naturelles,
les installations désaffectées,
battues par le vent,
résistent à l’effondrement.

Autrefois si fréquentées,
elles reposent désormais
dans une solitude presque complète.

Dans l’environnement lissé de Knokke,
ce délabrement détonne.

Aujourd’hui,
les portes des cabines,
défoncées,
se lamentent.

De vieux tremplins gisent,
arrachés à leur socle.

Parmi les carrelages brisés,
la nature reprend lentement ses droits.

Cet abandon garde
une part d’énigme.

Malgré le succès populaire,
l’exploitation de l’ancienne piscine communale du Zoute
fut déclarée non viable.

Il se dit que l’hôtel de ville
ferait raser ces ruines.

L’avenir a déjà son nom.

Un complexe résidentiel de standing.

III

C’est ici que survit
un tea-room aux allures modernistes,
jadis si pratiqué.

Aujourd’hui,
le salon de thé se meurt en secret.

Il s’ouvre sur une terrasse en ruine.

Une douzaine de tables
s’alignent le long de la digue piétonne,
comme posées sur la mer.

Étouffés,
des cris,
des voix
remontent du lointain
des années soixante.

Havre de vacances,
le bassin communal du Zoute
abritait mille jeux.

Réconfort modeste,
intime enclave de bonheur simple
dans une station huppée,
ce lieu, désormais en déshérence,
m’accepte encore.

Quelques habitués s’y retrouvent.
J’y reconnais des visages amis,
des présences détentrices du passé.

L’intérieur est garni
de meubles désassortis.

Aucune table,
aucune chaise
ne ressemble à une autre,
bien qu’une loi invisible semble
les accorder entre elles.

Un peu partout,
une main bienveillante
a disposé des napperons amidonnés
en dentelle,
en hommage à Bruges.

Un vieux buffet expose
une collection disparate
de vaisselle ébréchée,
témoignage discret
du lustre d’autrefois.

Sur le téléviseur à tube,
un vase en cristal de Bohême
accueille un bouquet
de fleurs synthétiques.

À chacune de mes arrivées,
le matin,
je tourne le bouton en bakélite
de l’antique poste à lampes
de style Liberty.

La radio grésille,
laissant entendre
ces liedjes enjoués
sur lesquels nous aimons danser.

En tirant d’un coup
les rideaux de toile bigarrée
qui occultent la lumière du jour,
nous découvrons la mer.

Ensemble,
nous rêvons devant
les fenêtres panoramiques.

Leurs reflets chamarrés animent
notre petite foire mélancolique.

La salle évoque
les greniers d’une grand-mère,
récurés avec rigueur
et constance flamandes.

Sous quelques néons vacillants,
j’éprouve l’atmosphère résignée
d’une fin de brocante.

Sur les visages,
la fatigue de ceux
qui maintiennent debout
ce qui menace de céder.

Ici,
notre théâtre de fortune
tient encore.

Nous le savons
voué à la destruction.

Cette certitude
rend nos gestes graves.

Un peu malheureux,
nous y trouvons pourtant
une dignité.

IV

Je me souviens.

Lorsque les caprices de la météo
le permettaient,
on servait les petits-déjeuners
en terrasse.

Ce samedi 31 août,
il était passé dix heures.

L’air était frais.

Les auvents nous protégeaient
de la brise venue du large.

Assis auprès de toi,
devant deux cafés filtres
au lait froid,
je feuilletais un vieux numéro
de Paris Match trouvé là,
cherchant refuge
dans la quiétude de l’instant.

Face à la mer,
je somnolais sur la terrasse
du tea-room.

Au début de la matinée,
une brise effleurait
le champ gris de la côte.

La haute saison à Knokke
touchait à sa fin.

Des couples en balade profitaient
d’une journée radieuse.

Au-delà des helmgras,
quelques baigneurs se risquaient encore
dans les eaux de la mer du Nord.

Les installations poursuivaient
leur lente agonie.

Sur la plage,
les bars et les cabines
étaient sortis.

Parasols et transats
s’alignaient dans le sable.

Là-bas sous le vent,
dans une clarté hors du temps,
les mois se superposaient.

Dans ma mémoire,
des enfants échangeaient
des coquillages
contre des fleurs en papier.

On vendait des friskos,
des boules de Berlin.

Des cerfs-volants tapissaient
le ciel de cent couleurs.

Sur des eaux encore azurées
se dessinaient des chapelets
de voiles blanches.

Un vent léger courait
sur le bord de mer,
gagnant les dunes de Hollande.

Enveloppé dans la douceur
d’un été prolongé,
je partageais quelques instants
de complicité.

Entre nous,
les années revenaient
par fragments.

Nos voix se faisaient sourdes,
chargées d’émotion.

Je soufflai alors.

« Un mur qui soutient
les restes de mon enfance
va s’effondrer… »

Pour alléger l’atmosphère,
tu prononças
ces paroles apaisantes.

« Allons…

Si tout finit par disparaître,
la vie continue. »

Tu me dévisageais
sans un mot,
sachant qu’il n’y avait
rien à ajouter.

V

Par moments,
mes yeux se brouillaient.
Sur la plage,
d’éphémères châteaux de sable
s’effondraient,
engloutis par les vagues montantes.
Des mouettes blanches
s’élevaient au-dessus
du béton gris.
La mer reprenait
ce qui venait d’être construit.

À l’horizon,
du Zoute jusqu’à Heist-sur-Mer,
les sempiternels chantiers
de démolition et de reconstruction
reposaient en cette fin
de trêve estivale.

Détruite puis rebâtie
avec obstination,
la ville s’épanouissait
dans le vide laissé
par un passé insaisissable,
perpétuellement effacé,
inlassablement remodelé.

Le bassin asséché
n’était qu’une faille.
Ailleurs,
les façades modernes
avaient déjà recouvert
les précédentes.

Vint alors l’instant où,
las de voir disparaître
ce que j’avais connu,
je quittai la terrasse
du tea-room.
Je laissai derrière moi
la piscine communale abandonnée
et, suivi par mes souvenirs,
je marchai.

Ma silhouette se fondait
dans l’ombre des villas neuves
qui séparaient l’avenue du Zwin
de la plage.

Le jour déclinait.
Le soleil devenu orange
disparaissait au large
du port de Zeebruges.

Derrière moi,
entre Pays-Bas et France,
la ville semblait toujours la même.

Texte élégiaque écrit en prose il y a longtemps, recomposé en vers libres en juillet 2026.

Image — Promenade familiale sur Albertstrand dans la direction de Zeebrugge, entre Rubensplein et Duinbergen, un mois de décembre enneigé dans les années quatre-vingt dix. Au fond, les installations du terminal portuaire. Composition numérique réalisée avec l’assistance de l’intelligence artificielle.

Musique associée : Federico Mompou — Música Callada.

© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.

Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.