Un camion bleu transportant des passagers avance parmi de nombreux crabes, entre une forêt tropicale et la mer, sous des montagnes brumeuses.

Walpurgispalast

Attention. L’enregistrement actuellement disponible est celui d’un brouillon fragmentaire. Il est préférable de lire d’abord le texte, puis d’écouter, si vous le souhaitez, cette version de travail.

Musique de fond suggérée : Gabriel Fauré, Pavane, op. 50.

Écouter le brouillon :

Pour écoute personnelle uniquement

Partie 1

Partie 2

1

Nuit du dimanche 2 au lundi 3 février 2025, Bora Bora, îles Sous-le-Vent, Polynésie.

Je rêve.

Février 1989. Je séjourne à nouveau en Allemagne de l’Est. Un après-midi commence.

Clarté pâle, vert oxyde de chrome.

Je fais les cent pas sur un quai.

Ton train entre enfin en gare de Berlin Hauptbahnhof.

Grincement du métal, souffle lourd, freins tendus.

Je t’attends. Mon cœur bat fort.

Manteaux, valises, visages fermés. Mes yeux te cherchent.

Au loin, cette démarche légèrement hésitante.

Je sais que c’est toi.

Blonde, grande. Blouson de cuir ceinturé, bottes noires, sac à la main.

Je m’avance. J’hésite un instant. Je jette un regard autour de nous.

Tu t’approches de moi.

Nos mains se frôlent.

Un sourire passe.

Notre étreinte est brève, contenue.

Nous marchons ensemble.

Je sens la présence diffuse de la Volkspolizei.

« Ist die Reise gut verlaufen ? »
Je te demande : le voyage s’est bien passé ?

« Ja, die Polizei… nur ein paar Fragen… »
Tu me réponds : oui, seulement la police pour quelques questions.

« Gepäck schwer ? »
Bagages lourds ?

« Geht. »
Ça va.

Nous nous arrêtons à une aubette. Je me penche sur le comptoir de formica.

« Zwei Kaffee, eine Bockwurst. »
Deux cafés, une saucisse berlinoise.

« Senf ? »
De la moutarde ?

« Ja, Senf. Und ein Brötchen. »
Oui, moutarde. Et un petit pain.

Un café à l’amertume plate. Une vapeur mince.

« Was hast du vor ? »
Tu me demandes : qu’est-ce que tu as prévu ?

« Ein paar Tage in Berlin. Zuerst die Beerdigung meines Vaters. Dann das Fotoalbum holen. Dann später in den Westen gehen. »
Nous restons quelques jours à Berlin-Est. D’abord les funérailles de mon père. Ensuite, nous récupérons l’album photos. Puis nous passons à l’Ouest.

Un policier marche vers nous. Nos regards se croisent.

Nous atteignons la sortie. Sous le portique passe un courant d’air froid.

Le S-Bahn.

Sur la place, nous longeons les taxis. Une file de Wartburg 353, couleur crème.

Nous échangeons encore quelques mots. Ils nous suffisent.

Nous arrivons à Alexanderplatz.

Brumes. Fernsehturm. Des mannequins immobiles dans les vitrines du HO Centrum-Warenhaus.

Nous déjeunons à l’Interhotel Stadt Berlin.

Nappes blanches, chêne clair confortable, lumière crue.

Nous marchons maintenant vers Mitte.

Tu te serres contre moi.

J’hésite à rendre visite à mon cousin Waldo Zuppinger.

Son nom est inscrit sur une page de l’agenda que je tiens.

Son adresse, Am Treptower Park, me tranquillise à peine.

Nous devons le voir.

Que nous réserve cette visite ?

Tu me rassures.

Nous errons autour de la Volksbühne, sur Rosa-Luxemburg-Platz. Sur le parvis du Rotes Rathaus.

Vers le milieu de l’après-midi. Stralauer Platz, Holzmarktstraße.

Les quais de la Spree. Fischerinsel.

Puis l’Osthafen, des péniches bâchées le long du fleuve gelé.

L’embarcadère est fermé cet hiver.

La Volkspolizei nous arrête. Contrôle bref. Questions. Regards fixes.

Nous repartons.

Passé seize heures. Puschkinallee. La neige tombe oblique. Je sens deux policiers dans notre dos.

Nous arrivons Am Treptower Park.

Le monument aux soldats soviétiques domine le quartier. Voitures immobiles. Cendriers alignés en rue. Ordre dans la banalité.

Des immeubles d’avant-guerre sous la neige. Les façades sont fissurées mais entretenues. Les balcons sont vides, les fenêtres closes. Rien ne laisse voir les intérieurs.

Derrière un rideau, ma mère apparaît soudain, une coupe de champagne à la main. J’entends quelques mesures de musique, graves.

Puis les paroles de ce lied ancien :

Stille schafft sie in der Kammer,
und der Hof liegt längst verödet.

Elle chante Die junge Magd.

Un poème de Trakl. Une musique de Hindemith ?

Regard furtif.

Ma mère disparaît.

Des pas approchent sur le trottoir.

Un homme nous dit :

« Guten Tag. »

Une fenêtre claque.

Un aboiement de chien, lointain.

Nous arrivons devant une façade vert crème, symétrique.

Il est dix-sept heures trente.

C’est ici que réside Waldo Zuppinger.

Ma main serre la tienne. Tu me rassures à nouveau.

Nous poussons un battant de porte.

Vestibule de pierre noircie. Stuc pâle, ébréché. Rampe en fer forgé.

Tu murmures une prière en latin.

Ascenseur à grille, bois fatigué.

Troisième étage.

Deux portes jumelles se font face.

Sur celle de gauche, une plaque de cuivre,

Je lis mon nom.

Pomelie Van Acker.

Nous ne sommes pas chez Waldo Zuppinger.

Nous sommes à mon domicile.

Je sonne.

Silence.

Je ne suis pas chez moi ; je suis devant ma porte et je sonne.

Je vois une lumière blanche.

Puis plus rien.

J’ouvre les yeux dans ma chambre d’hôtel, un faré de la pointe Matira. La climatisation tourne. L’oreiller voisin est vide.

Je comprends que j’ai rêvé.

Sur la table de nuit, ma montre affiche cinq heures du matin.

2

Lundi 3 février 2025, neuf heures, Bora Bora, Îles Sous-le-Vent, Polynésie.

Sous l’astre du jour menaçant, j’attendais le truck, bagage à la main. Je ruminais, tendue et contrariée.
Je stagnais dans cet état étrange où chaque détail compte, où l’on perçoit trop, où la moindre variation devient signe. Rien n’était dangereux en soi, mais tout, comme mon rêve, prenait un relief inquiétant. J’enregistrais machinalement les choses, comme si une menace était tapie dans l’ombre.

À mes embarras financiers s’ajoutait désormais ce deuil qui hantait chaque instant. Ma cousine Schrämli m’avait appris la veille que mon père était mort là-bas, en Europe, ne laissant d’autre héritage qu’un sac Aldi contenant un vieil album de photographies dentelées en noir et blanc, une montre GUB cassée, un passeport usagé.

Pas des souvenirs de famille, non, autre chose.

Le bus local devait me déposer devant l’estacade dans le village de Vaitape. Un bimoteur de la compagnie locale décollerait de Motu Mute vers dix heures — premier vol intérieur programmé ce lundi matin. J’abandonnais ce district lointain, je regagnais l’île de Tahiti. J’aurais en tout passé six mois dans les anciens Établissements français de l’Océanie.

Une longue attente était prévue au bar d’un grand hôtel de Papeete-Faa’a, dans une torpeur alcoolisée et exténuante. Vers minuit, un long-courrier devait me transporter jusqu’à Los Angeles, avant une correspondance pour l’Île-de-France.

Je dissimulerais le monde un temps sous mon siège.

Suspendue dans les airs, lunaire un jour tout entier, j’espérais oublier — l’esprit rivé sur quelques thrillers sous-titrés — ce bas-monde et ses cruautés.

Dans l’étau qui m’enserrait, ma douleur était vive. Et là où j’allais, il n’y aurait plus onze heures de décalage horaire pour me protéger.

Je prévoyais de prendre un taxi à Roissy jusqu’à la gare de Lyon. Mon premier objectif était de m’effondrer sur un lit à l’hôtel Cornavin, à Genève, pour y dormir le plus longtemps possible.

Jeudi matin, je gagnerais le Valais. Après un déjeuner en haute montagne, un ultime parcours était prévu à travers alpages et bois, du village des Haudères jusqu’au hameau d’Arolla.

Ma famille et moi devions nous retrouver au Walpurgispalast, le fameux relais d’altitude.

Sans doute basculerais-je là-haut dans un autre monde.

Avec le choc du voyage, je tomberais malade — c’était probable.

Le refuge temporaire que je m’apprêtais à quitter, situé à l’opposé exact de mes tracas, demeurait en marge de mon ordinaire. L’épaisseur des fuseaux, la longitude fonctionnaient comme un bouclier, comme une barre de fraction minorant tout ce qui pouvait survenir de regrettable en Europe.

Tandis que mes ennemis s’agitaient tête en bas, je dormais, inconsciente de leur malveillance. Lorsque je me réveillais, ils sombraient à leur tour, neutralisés par leur propre sommeil.

Aux Îles Sous-le-Vent, les stratégies hostiles ne m’atteignaient jamais en temps réel.

Il me suffisait d’en prendre connaissance. Je n’avais pas à les vivre. Je ne les anticipais pas.

Je bénéficiais de la proximité que m’aurait offerte la plus banale des sous-préfectures françaises, combinée au grand confort de l’extrême éloignement.

Sur cet îlot minuscule, la lumière trop blanche du soleil n’en constituait pas moins une agression constante. Mes yeux trop clairs supportaient à peine l’obscurité des pays nordiques — alors ici, c’était une souffrance permanente.

L’immersion contre-intuitive dans la nature totale me désolait.

J’aspirais à des lieux construits, à des villes structurées, bien plus complexes que ce vieux volcan cerné d’un bassin tiède. Parmi les farés, je divaguais sans but.

Entre un bordeaux de supérettes chinoises et un passage obligé chez le médecin — chinois lui aussi — du dispensaire, je consacrais mes journées à la lecture.

Il fallait bien me l’avouer, dans ce néant calme, je me languissais. Les Milanais démonstratifs, les touristes chiliens, les Belges sans manière ou les couples de Tokyoïtes en voyage de noces m’exaspéraient.

Les excursions vers les coraux du lagon, à importuner ces pauvres raies manta, étaient pour moi trop humides, trop triviales.

Le décès du père, sa succession embarrassante, je ne les réalisais pas encore.

L’archipel de la Société — à l’instar des billets de grattage de la Pacifique des Jeux — agissait comme un médicament contre l’angoisse.

3

Dimanche 2 février, vers vingt-et-une heures, pointe Farepiti, Bora Bora, Îles Sous-le-Vent.

Nous dînions la veille au Yacht Club.

Dans les haut-parleurs, Elvis Presley chantait.

“Wise men say, only fools rush in,
But I can’t help falling in love with you.”

Les sages disent que seuls les fous se précipitent,
mais je ne peux pas m’empêcher de tomber amoureux de toi.

Huîtres noires d’encre, décapodes Thermidor compliqués, cocktails fruités proscrits par l’ulcère gastrique. Sur mon tabouret de bois verni, un verre à la main, je m’enivrais pour ne pas penser.

Après un bref assoupissement sur le motu Taurere durant l’après-midi, l’hélicoptère m’avait rapatriée à l’hôtel, presque brûlée au second degré.

Sur cette terrasse ouverte au lagon, la voûte étoilée s’était soudain fracturée, sous l’impact d’un appel venu d’Europe.

À huit heures du matin là-bas, un incident fâcheux était signalé. L’une des traites que j’avais acceptées, payable à son échéance auprès d’une agence de la Banque cantonale vaudoise, du côté d’Yverdon-les-Bains, venait d’être rejetée faute de provision. Je n’avais pas pu faire trouver les fonds à temps sur le compte où l’effet était domicilié. La traite revenait impayée à l’établissement qui avait eu l’élégance de l’escompter.

Un coin du voile dissimulant mes acrobaties financières venait de se lever.

Je redoutais le branle-bas de combat chez mes fournisseurs.

Un conseiller financier de la Chambre de commerce à Zurich, dans un français hésitant, insistait pour obtenir immédiatement un ordre de règlement. Faute de quoi, mon créancier envisageait le dépôt d’une requête en faillite.

Sinueux et courtois, mon interlocuteur ne souscrivait pas à un traître mot de mes explications. Et c’était vrai — je jouais la montre. Entre le créancier et moi, le cristal de la confiance était brisé.

Je touchai le fond vers vingt et une heures lorsque tante Margréit m’appela de Genève pour me communiquer la date des funérailles de mon père, un homme au bout du rouleau qu’elle avait tant méprisé.

Elles auraient lieu ce vendredi.

Je songeai à cette maxime paternelle :

« Nous ne sommes pas responsables de nos sentiments, seulement de nos actes. »

Je pensai au sac Aldi et à l’album de photographies laissés là-bas, en Valais.

Je revis les vieilles fabriques de Zwickau, puis les friches industrielles de Chemnitz, autrefois situées dans le district de Karl-Marx-Stadt, en RDA, et aujourd’hui dans le land de Saxe.

Tante Margréit m’enjoignait de rentrer sans tarder. Le ton était sec et coupant. En cette heure grave, on ne m’accordait pas un seul atome d’apaisement.

Ma bulle de temps artificiel éclatait. J’étais prête à partir, non pas voyager, mais seulement déplacer mon corps. Je refusais de me laisser terrasser par la douleur, les dettes ou le réel.

Si tout vacillait, je m’efforçais de rester debout.

“Wise men say, only fools rush in,
But I can’t help falling in love with you.”

4

Jeudi 6 février 2025, à 8 heures, quartier Cornavin — République et canton de Genève, Suisse.

Trois jours s’étaient écoulés. Je montai, tôt le matin, dans un taxi Volvo.

J’avais terminé ma nuit sur un nouveau cauchemar. J’avais rêvé au jour du départ de Vaitape. Une horde de grands crabes de terre, sournois et silencieux, encerclait notre bus. Nous avions presque manqué la navette maritime pour l’aéroport de Bora Bora.

Il pleuvait sur les terres anciennes. Partout, les crustacés surgissaient de leur terrier, pinces dressées. On les voyait dévaler en bandes les flancs du volcan éteint pour se jeter dans des eaux turquoises. Hideux et stupides, ils bloquaient la route circulaire et forçaient le chauffeur à couper le moteur. Au moment du réveil, je restai pétrifiée sur mon lit, par la vision d’un spectacle grégaire et repoussant.

Nous sortîmes du parking Cornavin. La rue de Lausanne, d’un bigarré sombre et inquiétant, défilait devant nous. Le cœur serré d’incertitudes, je redoutais le moment où la ville nous encapsulerait dans le flux glacé des voitures.

Le chauffeur, sûr de lui, prit la route du lac. La rive nord défilait dans Versoix, ses villas muettes derrière leurs haies, les ombres sur l’asphalte. Tout semblait lisse et sans prise, une propreté douce qui absorbait le regard sans le retenir.

Nous fîmes halte à la gare CFF pour acheter les journaux. Je pris Le Temps et La Tribune de Genève.

Perdue dans mes pensées, je laissai mon regard dériver sur les élégantes demeures, les plages et les édifices historiques jalonnant notre trajet. À hauteur du château de Coppet, la Volvo monta sur l’autoroute A1 vers Lausanne.

Sous un ciel de plomb, cernée par les montagnes, j’éprouvais une vague sensation d’enfermement, mêlée d’un curieux sentiment de sécurité.

Malgré les chutes de neige, notre Volvo maintenait la cadence, traçant sur la chaussée détrempée des sillons éphémères.

Nous atteignîmes Montreux et ses rives Belle Époque. La ville baignait dans des vapeurs d’eau. Quelques rayons de soleil perçaient les embruns, enveloppant l’horizon du lac d’une lumière irréelle.

Au loin, les massifs du Valais dominaient ma perspective de leur présence ancestrale.

Un bateau à aubes, venu d’Évian ou de Thonon, glissait sur des eaux calmes, couleur d’étain.
Il se dirigeait vers les plantes grasses figées dans la glace de la Riviera vaudoise. Cet hiver, la Compagnie Générale de Navigation semblait prolonger ses activités sur le lac.

Le moteur de la Volvo ronronnait, régulier. Je sentais la fatigue m’emporter — un demi-sommeil peuplé de ces songes absents, qui hantent souvent les retours.

Et toujours ce même refrain dans ma tête.

5

Jeudi 6 février 2025, à 10 heures, autoroute A9 — Canton de Vaud, Suisse.

Mon vigilant chauffeur ronchonnait à intervalles réguliers. Lors des dépassements, les véhicules éclaboussaient notre pare-brise d’eau glacée. Irrité, il accélérait légèrement, les mains crispées sur le volant.

Jeune homme un peu agité, il se plaignait des conditions de conduite. Je lui savais gré de sa souplesse. Il avait accepté une course de quelques jours en Valais. Il était assez beau, l’œil vif, parfois distrait. Un regard qui trahissait un certain manque de finesse — brun, expressif, souvent perdu.

Monsieur Benno peinait à suivre le rythme de mes directives. Sa conduite énergique, marquée par ses tapotements impatients du pied à chaque ralentissement, se ponctuait de murmures et de jurons contre les autres voitures.

Déjà, à Genève, j’avais cru déceler les traces d’un passé turbulent dans cette allure indocile. Sans doute pouvait-il devenir un allié précieux pour affronter mes défis du lendemain.

J’étais convaincue que tante Margréit et le cousin Waldo Zuppinger se montreraient réticents à me remettre l’album de photos du père. Je m’attendais aussi à ce que mon demi-frère Sacha, arrivé du Portugal, se livre avec morgue à des manigances.

Déterminée, j’envisageais toutes les possibilités, y compris celle de m’emparer du sac Aldi sans leur accord.

Après Martigny, j’interpellai Monsieur Benno d’un ton qui ne laissait place à aucune contradiction.

« Nous déjeunerons aux Haudères. Je prévois ensuite de monter vers Arolla… J’aurai besoin de vous ce week-end. »

« Le bureau m’en a informé, Madame », répondit-il, me lançant un regard ambigu dans le rétroviseur.

Il me semblait à la fois distant et impressionné. Peut-être éprouvait-il quelque sympathie. C’était l’impression qu’il me laissait — et cette inclination, je la partageais.

« La cérémonie se tiendra aux Haudères, peut-être à Évolène. Samedi et dimanche, des visites familiales sont prévues. Vous recevrez plus de détails demain soir. »

« … service, Madame », répondit-il, son mouvement de jambe trahissant une légère nervosité.

« À quelle heure arriverons-nous ? »

« Vers midi, comme prévu. »

Souhaitant nouer un lien plus intime, j’ajoutai, en le regardant dans le rétroviseur :

« L’office de tourisme renseigne un carnotzet près de l’hôtel. Si ça vous dit, déjeunons là. Vous êtes mon invité. »

« Avec plaisir, Madame ! » s’exclama-t-il, le visage adouci par un sourire.

6

Jeudi, peu avant midi, sur l’autoroute du Rhône, canton du Valais, Suisse.

À la hauteur de Sion, la Volvo quitta l’autoroute et s’engagea sur la route cantonale du val d’Hérens. Près de là, la Borgne, grossie par les eaux d’Arolla, se jetait dans le Rhône.

Nous frôlâmes les pyramides d’Euseigne. Hautes colonnes de terre, coiffées d’énormes pierres. Créatures pétrifiées.

La voiture s’enfonçait dans le val d’Hérens, loin de la modernité.

Autour de Saint-Martin et d’Hérémence, des lambeaux de stratus erraient dans la montagne.

Au-delà de quatorze cents mètres, le chauffeur m’annonça, visiblement satisfait, que nous approchions des Haudères.

Les précipitations avaient cessé. L’air était glacial.

Je rêvassais.

Une poignée de chalets traditionnels reposaient parmi des pâturages enneigés et des forêts d’altitude. La Dent Blanche et le Roc Vieux fermaient l’horizon.

Le Cervin se devinait sous un ciel gris.

Des textes mentionnaient le village dès le haut Moyen Âge.

Monsieur Benno gara la Volvo sur la place de la Poste.

Hormis quelques randonneurs en terrasse, il n’y avait pas âme qui vive. Midi approchait ; les villageois avaient disparu.

Au comptoir de l’hôtel Alpenschatz, une franchise de la chaîne Panorama, j’obtins des informations sur Waldo Zuppinger. Le cousin jouissait d’une réputation contrastée.

Il possédait une propriété à la sortie des Haudères, près du plan d’eau dit de la Gouille, bordant la route vicinale menant à Arolla.

Nous marchâmes dans la neige.

Au carnotzet. Seules deux tables étaient occupées. Une jeune femme à l’accent roumain servait des touristes silencieux.

Des obsèques étaient prévues, le lendemain à Évolène.

Flottant entre deux mondes, je pleurais intimement.

Des voitures arrivent devant le Walpurgis Palast, un grand hôtel entouré de montagnes et de neige.

7

Jeudi 6 février 2025, vers 14 heures, des Haudères au val d’Arolla, canton du Valais, Suisse.

Nous reprîmes la route dès la fin du repas. De Bora Bora aux Haudères, mon long périple m’avait déstabilisée. Le silence du village se mêlait à la fatigue accumulée.

Au fond de mon sac, ma main fouillait parmi les quittances, les dollars US et les facturettes. Je confondais francs pacifiques et francs suisses.

Repliée dans mes pensées, je redoutais la confrontation familiale. Depuis toujours, les miens m’avaient gardée à distance.

La route vers Arolla serpentait entre les versants et les forêts, bordée de hautes congères. Chaque virage réclamait de la vigilance. Monsieur Benno tenait fermement son volant. Le moteur suédois montait sans effort, tandis qu’un vent violent secouait la carrosserie.

Après quarante-cinq minutes d’ascension, la Volvo dépassa les deux mille mètres. En approchant de l’hôtel, les pneus patinèrent sur le verglas. Monsieur Benno corrigea la trajectoire d’un coup sec.

« Nous sommes arrivés, Madame. »

Je levai les yeux. Les cimes gelées ceinturaient l’hôtel. Le Walpurgispalast semblait posé là depuis la nuit des temps.

Façade de pierre, balcons éclairés, neige épaisse sur le toit. Sur le parking, des voitures aux plaques suisses, belges, luxembourgeoises.

« Wise men say, only fools rush in… »

Je libérai Monsieur Benno, le laissant vaquer à ses occupations. J’enjambai seule les marches du perron, attentive à ne pas glisser. L’entrée de l’hôtel semblait taillée à même la roche brute. J’inspirai profondément avant de franchir le seuil.

L’intérieur, baigné d’une lumière tamisée, me surprit par son luxe. Des canapés en cuir reposaient sur des tapis anciens. Une imposante cheminée réchauffait la pièce d’une flamme vive.

Derrière le comptoir, entre les murs lambrissés, une jeune femme feuilletait un grand registre.

Elle ne leva pas les yeux.

Je griffonnai mes coordonnées sur la liste des participants au dîner. Le nom de Pomelie Van Acker désarma toute curiosité de l’employée.

« Je n’ai pas réservé », déclarai-je, un léger stress dans la voix.

« Le Walpurgispalast vous attendait », soupira la jeune femme.

Elle arborait une robe longue, traditionnelle et colorée du val d’Hérens. Ses cheveux blond clair étaient tressés en deux nattes terminées par des rubans de velours noir. Un chapeau plat, décoré de rubans, reposait sur le comptoir.

« Qui vous a prévenue ? »

« Votre tante, madame Margréit, de Genève », répondit-elle en haussant les épaules.

J’avais quitté Vaitape trois jours plus tôt. Après deux nuits difficiles, la fatigue se manifestait dans chacun de mes gestes. Cherchant à paraître à l’aise, je tripotai les diamants de mon collier.

« Un dîner est sans doute prévu ce soir ? »

« Le restaurant a instruction de servir à vingt heures », précisa-t-elle sans me regarder.

Elle jeta un coup d’œil aux aiguilles d’un grand coucou mural. Je lisais tant de lassitude dans ses yeux marron.

« Puis-je patienter au salon ? » demandai-je en me frottant les mains.

La jeune femme m’indiqua le fond de la pièce d’un léger signe de tête.

« D’autres personnes attendent déjà. »

Dans la pénombre, un vieux couple se tenait à l’écart. Immobile, comme pétrifié. L’homme leva les yeux vers moi. Il tenait la main de la femme assise à ses côtés.

Le visage impassible de celle-ci évoquait un masque funéraire. L’homme entrouvrit la bouche, comme s’il allait parler, puis se ravisa. Il baissa les yeux et referma les lèvres dans un geste de résignation.

Au fil des ans, l’acte même de communiquer semblait avoir perdu son sens.

Troublée, j’évitai son regard et me tournai vers la réceptionniste, comme pour chercher protection auprès d’elle. Le malaise s’accentua au comptoir.

« Combien serons-nous ? »

Après une brève hésitation, elle répondit :

« Avec Monsieur Sacha et sa famille, une cinquantaine… »

« Sacha Van Acker ? »

Ignorant mon regard, elle déclara, non sans hauteur :

« Qui voulez-vous que ce soit d’autre ? »

« Vous avez une préférence pour votre place ? » ajouta-t-elle, avec un tic d’impatience.

« Où se donnera-t-il, ce dîner ? » demandai-je, curieuse de découvrir le théâtre des opérations.

« La grande salle est prête… »

« Pourrais-je la voir ? »

« Pourquoi pas… Suivez-moi. »

Après un long couloir lambrissé de chêne, les lustres de la grande salle brillaient de tous leurs feux. Les tables, recouvertes de nappes claires, étaient décorées d’une argenterie précieuse et étincelante. Cinquante places vides attendaient sous les lustres.

En entrant, je fus saisie d’un accès de mélancolie. Dans cette salle déjà prête, je souffris soudain plus durement de la perte de mon père et du délitement, irréversible sans doute, de mes liens familiaux.

Des souvenirs resurgirent. Une étreinte d’angoisse me noua la gorge. Pendant quelques secondes, je perdis contenance. Puis je me repris.

Ce que j’éprouvais n’était que l’écho mécanique d’un passé à tout jamais révolu.

De retour dans le salon d’accueil, je me laissai tomber dans un canapé. Délibérément, j’ignorai le couple qui se tenait toujours à l’écart.

« Puis-je avoir un café américain ? » demandai-je au serveur.

« Nous avons du filtre crème… »

« Un léger, alors, avec du lait. »

« Je vais voir ça… »

Avec fébrilité, je saisis les journaux froissés qui traînaient sur la table basse. Je me concentrai sur les horoscopes, cherchant un improbable soutien dans les prédictions célestes.

Le serveur revint avec un café long posé sur un plateau argenté.

Mon voyage m’avait poussée au bout de mes forces. Bercée par le rythme hypnotique du coucou, je luttais contre ma somnolence.

Lorsque le coucou sonna seize heures, mes yeux devinrent lourds. Le monde extérieur s’estompa.

Par intermittence, je m’abandonnai à de brefs assoupissements. Puis je m’effondrai, glissant dans un sommeil profond.

Un nouveau rêve commença.

8

Jeudi 6 février 2025, entre seize et vingt et une heures. Arolla, Valais, Suisse.

Allemagne de l’Est, février 1989.

Les feux de la ville se figent. Le vacarme du monde s’efface.

Une lumière grise descend du ciel — chaleur de l’Allemagne, secrets de Berlin.

Volkseigener Betrieb,
entreprise appartenant au peuple.

VEB Sachsenring,
usine d’État.

Atmosphère deux temps.

À Zwickau, je marche seule.

Derrière des murs, je vois des ouvrières, des salariés.

Tous travaillent pour le père.

À demi cachés.

Des pièces manufacturées, venues de l’Ouest.

Ils les façonnent ici, en secret.

À l’Est dans ces ateliers à Zwickau.

Commerce gris, pont jeté entre deux mondes.

Pourquoi le père cache-t-il cela ?

Je m’agrippe au volant d’une Volkswagen Golf.

Autour de moi, des moteurs crachent.

Devant moi, rien n’avance.
Je viens de Helmstedt.

Lampes au sodium, halogènes impitoyables, tours de garde, silhouettes en armes.

Mon corps tremble. Mes mains collent de sueur. Mon cœur bat dans mes tempes.

J’embraye, je débraye.

J’avance. Je m’arrête. J’avance à nouveau.

À côté de moi, Monsieur Benno prépare nos papiers.

Sur ses genoux, dans un sac Aldi en plastique, un album de photos.

Nous avons roulé jusqu’à la douane de Friedrichstraße.

À Checkpoint Charlie, entre Kreuzberg et Mitte, nous attendons.

Nous nous sentons chiffonnés.

Nous sommes éreintés.

Le regard glacé de ce policier — si jeune.

Voilà qu’il me fixe.

J’ai la hantise de cet uniforme.

Serais-je à la merci du peuple ?

Nos mains se serrent.

Malgré nous, nous sentons la peur.

Nous regrettons d’être arrivés là.

Neige grise sur le bitume — vitre baissée.

Le regard à visière de ce jeune homme.

« Was ist der Zweck Ihres Aufenthalts in Berlin ? »
Quel est le but de votre séjour à Berlin ?

Volkspolizei,
police du peuple.

Odeur de gasoil.
Le haut-parleur grésille :

« Was haben Sie in Berlin vor ? »
Qu’avez-vous l’intention de faire à Berlin ?

Je vois les chargements de nuit, le front en sueur du père, ces lots usinés qu’il envoie à l’Est pour gagner sur la marge, survivre, tenir une saison de plus.

Il n’en parle jamais — pas même à la mère.

Il cache des arrangements que nul ne doit comprendre.

Le froid me pénètre. Je n’ai plus de manteau.

Ma chemise me colle à la peau. Ma ceinture me scie la taille.

Les yeux gris clair de ce jeune homme :

« Und was führt Sie nach Berlin ? »
Et qu’est-ce qui vous amène à Berlin ?

Je murmure ; je me répète :

Berlin, Stadt des Friedens,
ville de la paix.

Berlin, Hauptstadt der DDR,
capitale de la RDA.

Combien de fois l’ai-je entendu.

Où est le père ?

Je ne le trouve pas. Je me sens nue, sans abri.

Berlin. Checkpoint Charlie.

Chaque souffle de vent m’écorche.

Un officier s’approche. Il regarde Monsieur Benno.

« Ziel der Reise ? »
Motif du voyage ?

Je réponds à sa place :

« Familienbesuch, Ost-Berlin. »
visite familiale à Berlin-Est.

Sa bouche se tord. Il hoche la tête, contourne la voiture. Une matraque claque sur la portière.

« Aussteigen, Kofferraum aufmachen ! »
Descendez, ouvrez le coffre !

Sa grimace s’imprime en moi.

Je le sais, il n’a pas vu l’album.

Derrière lui, un second officier répète :

« Steigen Sie bitte aus dem Wagen, öffnen Sie den Kofferraum. »
Veuillez descendre du véhicule, ouvrez le coffre.

Une file de moteurs qui toussent, au ralenti.

Devant nous, deux soldats décarcassent une Volvo beige. Miroir rond sous le châssis.
Nos valises éventrées sur la glace fondue.

Un officier fouille la voiture et en sort un morceau de plastique rigide, un fragment de tableau de bord. J’en reconnais la forme. C’est un reste de la production de mon père.

La jeune femme au grand registre du Walpurgispalast apparaît. Elle pleure, un mouchoir sur la bouche.

Le garde revient.

« Ihre Dokumente ? »
Vos documents ?

Je tends les papiers. Ses doigts les feuillettent lentement.

Monsieur Benno serre l’album contre lui.

Einreise DDR
entrée en RDA.

Dienststempel,
cachet de service.

Il sent l’alcool.

Mon cœur cogne dans ma poitrine.
Monsieur Benno ferme les yeux.
Mon pouls tremble sur le volant.

Le jeune homme remarque le sac plastique.

« Was ist das ? »
Qu’est-ce que c’est ?

« Nur ein Album, Familienfotos. »
seulement un album, des photos de famille.

Le soldat le prend. Les pages tournent sous la lampe.

Il les parcourt du bout des gants. Je regarde, absente.

Les images parlent ;
le père sourit parmi ses ouvriers ;
les travailleuses est-allemandes penchées sur les pièces venues du Nord-Ouest européen ;
les caisses numérotées prêtes pour Düsseldorf.

Convois de camions est-allemands, par un chemin qu’on s’efforce de dissimuler.

« Westgeld ? »
Argent de l’Ouest ?

Je fais signe que non.

Rien — rien que des dettes.

Un silence.

Un signe bref.

Grincement.

La barrière se lève.

Visa de métal, laisser-passer socialiste.

La neige retombe derrière moi, lourde, épaisse.

Nous entrons à Berlin-Est. Immeubles vert-de-gris. Fenêtres muettes. Trottoirs de charbon.

Ce pays, ces rues grises, ces visages portent en germe la ruine de mon père.

Ses dettes, ses nuits blanches, son usine qu’il croit sauver.

Jeu des fidélités entre membres du Parti communiste.

Je vois des enfants qui marchent en rang derrière une institutrice.

Panneaux, pancartes, slogans.

Nous sommes sur Alexanderplatz.

Аэрофлот СССР,
Aéroflot URSS.

La tour de télévision est noyée dans la brume.

Interhotel Stadt Berlin. Baie vitrée. Plafonniers stylisés.

Occidentaux attablés.

Chaleur ambiguë. Luxe synthétique. Odeur de désinfectant.

Un serveur en gilet vert foncé nous installe.

Ici aussi, il est quinze heures trente.

Une fonctionnaire nous fait face. Lunettes carrées. Badge discret. Silence professionnel.
Serviette pliée. Stylo. Enveloppe brune, cachet ministériel.

Je reconnais à nouveau la jeune femme au grand registre.

Devant elle, l’album. Le sac Aldi.

Elle ouvre l’album. Le regarde. Relève la tête.

« KoKo wird interessiert sein. »
La KoKo s’y intéressera.

La Kommerzielle Koordinierung, ses comptes invisibles, ses échanges parallèles, le besoin de devises.
Accords jamais montrés, parfois soldés au moyen de lots venus de l’autre rive du commerce européen.

J’ai la bouche sèche.

« In D-Mark wird alles besser bezahlt. »
Tout est mieux payé en marks de l’Ouest.

Je me méfie.

Staatssicherheit,
sécurité d’État.

Je vois le père — je songe au pas qu’il a franchi.

Pas de Schöneberg en vue,

Tiergarten est loin, le Ku’damm plus loin encore.

Ces « oui » qu’on ne reprend plus.

Le prix qu’on paye ensuite.

Je tends la main.

« Diskretion ist wichtig, ja ? »
La discrétion est essentielle.

D’accord ?

9

Jeudi 6 février 2025, vers vingt et une heures, Arolla, Valais, Suisse.

Le coucou indiquait un peu plus de vingt et une heures lorsque je me réveillai en sursaut, les yeux brusquement ouverts.

Près de cinq heures s’étaient écoulées à mon insu, entrecoupées de brefs réveils, sans que personne eût osé me déranger. J’avais été transportée en rêve dans l’ancienne Allemagne de l’Est, sans la moindre conscience du tumulte qui avait agité l’hôtel.

Je me redressai sur le canapé. La pièce ne m’offrit d’abord aucun repère. Le comptoir de la réception, un serveur indifférent qui passa près de moi, le coucou qui indiquait l’heure, tout me parut déplacé. Puis un bourdonnement assourdi me vint du fond de l’établissement.

Le dîner de famille.

Je m’élançai vers le couloir menant au restaurant. Après quelques pas, je m’arrêtai net sur le seuil.

Le dîner touchait à sa fin. Les décors de la grande salle scintillaient d’un éclat doré. D’imposants lustres projetaient une lumière mate et froide sur la faïence, les verres en cristal, les couverts d’argent. Les conversations se mêlaient aux tintements des cuillères et aux claquements réguliers des talons sur le parquet.

Une odeur de café au lait et de tarte aux pruneaux parvenait jusqu’à moi.

Quelques dizaines de regards se tournèrent. Mon apparition interrompit plusieurs gestes. De cette assemblée de famille émanait une altérité glaciale. Chacun semblait tenir une place précise dans une comédie sociale dont je ne connaissais plus les répliques.

Je franchis le seuil.

Cinquante convives. Une salle pleine. Le poids de leurs regards sur mon manteau froissé, mes cheveux défaits, mon visage encore marqué par le sommeil.

Dans ce tableau manquait le père. Son sobre trois-pièces bleu marine. Sa démarche d’homme façonné pour le pouvoir. Ses conversations inlassablement ramenées à l’histoire ou à la politique. La famille, l’éducation, tout un parcours l’avaient préparé à gouverner. Il avait tout perdu. Il ne restait même plus sa voix pour soutenir ses postures.

Je croisai le regard sombre de tante Margréit. Avec ma mère et tante Victoire, elle affichait un côté « star du cinéma italien sur le retour ». Trois femmes comblées qui approchaient de la septantaine et en paraissaient à peine cinquante.

Près d’elle se tenait l’héritier, mon demi-frère Sacha. Dandy de trente-cinq ans, rassasié jusqu’à l’idiotie, il me toisa avec un mépris tranquille. Ma mère, Ketti Schrobiltgen, rentière à Limpertsberg, animait la table de ses dithyrambes en luxembourgeois, une coupe de Veuve Clicquot La Grande Dame à la main.

Là où mon père était métropole et littérature, eux incarnaient la province et les livres comptables.

Je les ignorai. J’étais ici pour Waldo Zuppinger.

Le cousin suisse conversait avec Erny Schrobiltgen, bibliothécaire et poète anthologiste, un cousin luxembourgeois que je connaissais assez bien. Erny semblait être un vieil inutile, velléitaire, un auditoire docile. En réalité, je le savais beaucoup plus intelligent.

Assis côte à côte, les deux hommes échangeaient à voix basse.

Lorsque j’avançai vers eux, Zuppinger posa une main sur la serviette pliée devant lui. Erny cessa de sourire.

« Ignorons ce monde et avançons », me dis-je.

Je m’arrêtai face à eux, debout devant leur table.

« Comment allez-vous ? »

Les cousins me dévisagèrent.

« Quelle surprise… On vous croyait en Outre-mer », dit Zuppinger.

Sa voix était calme. Son regard ne l’était pas.

« Prenez donc cette chaise », ajouta Erny.

Je m’assis devant l’homme que je redoutais. Sa stature imposante, son visage sévère, ses rides profondes, ses yeux gris acier dépourvus de toute bienveillance produisirent sur moi un malaise immédiat. Je ne gardais pourtant de Zuppinger qu’un souvenir diffus. Je revoyais quelques images, quelques paroles, des ombres rattachées à mes séjours d’enfance chez ma grand-mère de Genève.

Il avait passé la septantaine. Ancien conservateur de musée, alpiniste expérimenté, il vivait en retrait dans son chalet des Haudères lorsqu’il ne logeait pas chez tante Margréit, aux Eaux-Vives. La cousine Schrämli, jointe depuis ma chambre du Cornavin, me l’avait décrit comme autoritaire et hautain.

Schrämli m’avait aussi informée que Zuppinger s’était emparé de l’album du père et qu’il envisageait de le remettre à un musée genevois.

Et je ne savais de ses intentions que ce que Schrämli m’en avait dit, rien de plus.

« Je voyage depuis lundi matin. C’est éprouvant, croyez-moi. »

Zuppinger eut une moue brève.

« Dans ses derniers instants, votre père aurait été soulagé de vous avoir auprès de lui. »

La phrase atteignit son but. Elle me classait parmi les absents avant même que j’eusse formulé ma demande.

Je pris une profonde respiration.

« Ma situation est difficile. Vous savez… »

« Si vous êtes parmi nous pour de l’argent, sachez que vous n’en trouverez pas. Votre crédit ici est épuisé. »

Je posai les deux mains à plat sur la nappe.

« Restons courtois, je vous prie, et écoutez-moi. Je suis là pour me faire remettre le sac Aldi et son contenu. »

Zuppinger haussa un sourcil. Erny baissa les yeux.

Je parlai trop vite. Je racontai mes conflits, ma ruine, l’effondrement de mes affaires, leur liquidation judiciaire presque certaine. Je rappelai que j’avais été la seule à m’occuper du père durant ses deux dernières années, depuis sa sortie de clinique jusqu’aux soins palliatifs, avant l’engrenage tragique qui m’avait jetée dans un exil improvisé aux confins du Pacifique. J’évoquai le harcèlement familial, l’épuisement, la dépression, mon départ précipité pour la Polynésie. J’avais pourtant veillé à tout organiser, laissant le père entre les mains d’une servante et d’une infirmière.

J’en avais trop dit.

La cuillère d’Erny heurta sa soucoupe. Zuppinger attendit que le bruit cessât.

« Je veux l’album de photos, la montre cassée, le passeport périmé et le sac plastique Aldi où tout cela a été consigné. Je suis la seule légitime à conserver ces reliques. »

« Légitime ? »

Il repoussa une soucoupe pleine de Brunsli de Bâle au chocolat.

« Vous êtes la digne fille de votre père. Vous poursuivez le même sillon d’infamie. »

« Laissez mon père en paix. On n’insulte pas un défunt à la veille de ses funérailles, Waldo. »

Je me redressai.

« Allez-vous me remettre ce sac Aldi, oui ou non ? »

« Comme si les menaces des consorts Zoetewater ne suffisaient pas ! »

Ce nom ouvrit une brèche ; j’étais soudain décontenancée.

« Les avocats Zoetewater se sont manifestés ? »

Zuppinger abattit son poing sur la table. Deux convives se retournèrent. Le serveur au plateau s’immobilisa de nouveau.

« Les créanciers de votre père harcèlent notre famille sans répit. Ils rôdent dans ces montagnes avec leurs extraits de jugement. Ils agitent leurs articles de loi. Et maintenant, vous vous en prenez à moi qui fais presque rempart de mon propre corps. »

Schrämli m’avait parlé des nuits que Zuppinger passait chez tante Margréit, dans le bureau de feu l’oncle Michou. Il y examinait l’album avec Rodolphe Casteghem, l’aîné des anciens associés du père. Elle jurait avoir surpris des disputes, peut-être des rixes. Je n’en avais rien vu moi-même. Mais, au seul nom de Rodolphe, la main de Zuppinger se referma sur sa serviette.

« J’entends récupérer cet album. Il renferme la vie de mon père. »

« On ne se sépare pas comme ça d’une pièce pareille. Vous savez seulement ce qu’elle représente ? C’est un document rarissime, un témoignage de toute une histoire politique et industrielle. Sa place est dans un musée. Ça fait partie de notre mémoire collective. Et vous, après des mois d’absence, vous revenez de l’autre bout du monde et vous croyez pouvoir me dire ce que je dois en faire ? »

« Tout ce que contient ce sac plastique m’appartient. »

« Vous le remettre, hors de question. »

Erny leva enfin la tête.

« Waldo, s’il s’agit de souvenirs familiaux, elle a bien le droit de les consulter. »

Zuppinger se tourna vers Erny, surpris. La remarque était prudente, mais elle avait suffi à rompre leur entente.

« L’album est promis au Service cantonal d’archéologie, vous le savez », déclara-t-il.

« Au Service cantonal ? » demanda Erny.

« Oui. Les experts décideront de sa destination. »

Je restai un instant sans voix.

« Votre mère et vos tantes m’ont donné carte blanche, poursuivit Zuppinger… Quant à Sacha, il ne s’y oppose pas. »

Je laissai retomber les épaules.

« Dans ce cas, l’album sera sans doute très bien là-bas. »

Zuppinger cligna des yeux.

« Ah ! Vous devenez raisonnable… »

« Après tout, c’est vous le spécialiste. Mais je peux au moins le consulter une dernière fois ? J’en ai bien le droit, non ? »

Erny m’observa. Je craignis qu’il ne reconnût le piège dans mon calme retrouvé.

« C’est une prérogative dont je ne puis vous priver », admit Zuppinger.

« Dimanche matin. Huit heures. Après, j’aurai à faire. »

« Je serai là. »

L’accord était modeste. Il ouvrait pourtant les seules portes qui m’importaient. C’était d’abord celle de son chalet, puis celle de la pièce où l’album serait visible.

Je me levai.

« À dimanche. »

Zuppinger resta assis, déconcerté par ma docilité soudaine. Erny ne me salua pas. Ses doigts, posés sur la table, tremblaient légèrement.

En sortant, j’aperçus tante Margréit. Malgré son tempérament déprimé, elle semblait prendre goût à cette réunion familiale. Nos regards se croisèrent. J’y lus une hostilité si nette que j’en détournai les yeux, saisie de frayeur.

Je retrouvai Monsieur Benno grelottant sur le parking. Les averses de neige avaient repris. La descente vers les Haudères fut longue et ardue. Sous les nuages, la Lune surveillait la montagne.

Le chauffeur me déposa devant les portes de l’Alpenschatz-Panorama. Elles étaient fermées. Je sonnai le concierge, gagnai ma chambre et m’effondrai dans un fauteuil.

Waldo Zuppinger était l’homme qui, en 1990, avait hurlé avec les loups et humilié mon père alors aux abois. Il agissait comme si le sac Aldi et son contenu lui appartenaient. Toute négociation était vaine.

Le coucou du salon sonna minuit. Je revis la main de Zuppinger sur la serviette, le bref mouvement d’Erny lorsqu’il avait osé intervenir.

Une seule issue s’imposait.

Plus tard, alors que Monsieur Benno traînait au bar de la discothèque de l’hôtel, je me jetai sur le lit. Tout habillée, je m’endormis.

C’était décidé. Dimanche serait le jour où je m’emparerais manu militari de l’héritage paternel.

Vendredi, les funérailles eurent lieu à Évolène, sous la neige.

Dans l’église, tante Margréit prit place au premier rang. Ma mère et Sacha s’assirent à ses côtés. On m’avait laissé une chaise. Je m’y installai sans saluer personne.

Après la cérémonie, Monsieur Benno m’attendait plus bas, dans la Volvo. Il ne tourna pas la tête quand la famille passa près de la voiture. Quand je montai, il me tendit un café acheté à la station-service.

« Où allons-nous ? »

« Par là. On ne rentre pas tout de suite à l’hôtel. »

Monsieur Benno prit la route de Sion. Pendant près d’une heure, je lui racontai une partie du rêve de la pointe Matira. Je lui parlai de Berlin-Est, de cette adresse à Treptow.

Il m’écoutait, les yeux sur la route. De temps à autre, il me jetait un regard étrange. Il ne se moquait pas. À quoi pensait-il ?

Samedi 8 février, je passai la matinée au téléphone avec mon avocat, à répondre à ses questions. La déconfiture n’était plus une menace abstraite. Mes principaux comptes bancaires étaient déjà bloqués.

L’après-midi, j’expliquai à Monsieur Benno que le sac contenait les affaires du père et que la famille refusait de me les remettre. Je ne lui dis pas encore que je comptais les prendre par la force.

Nous descendîmes jusqu’au chalet Zuppinger pour repérer les lieux. Une femme en costume du val d’Hérens se tenait sous l’auvent, une bouteille à la main. Elle regarda notre plaque d’immatriculation.

« Et s’ils vous demandent de repartir sans l’album ? » demanda Monsieur Benno.

« Je ne partirai pas sans l’album, sauf en cas de refus catégorique, bien sûr. »

Il ne parut pas convaincu, mais bien un peu rassuré.

Je lui remis une enveloppe contenant l’argent pour deux journées supplémentaires, une copie de mon passeport et l’adresse du chalet Zuppinger.

« Pourquoi la copie ? »

« Si nous devons quitter la Suisse en vitesse, vous réserverez les billets. Je m’occuperai du reste. »

Il glissa l’enveloppe dans la boîte à gants.

« Vous pourrez consulter l’album ? »

« Oui, demain. »

Il me regarda dans le rétroviseur.

Le lendemain, il devait être prêt à sept heures quarante-cinq, moteur déjà chaud.

Une femme marche vers un grand chalet aux fenêtres éclairées sous la neige, tandis qu’une Volvo bleue attend au bord du chemin.

10

Dimanche 9 février 2025, vers huit heures, village des Haudères, Val d’Hérens, Valais, Suisse.

Ce matin-là, vers huit heures, Monsieur Benno gara la Volvo le long de la route d’Arolla, juste en face du chalet Zuppinger.

Conformément à mes instructions, il resta au volant, moteur en marche. De la vapeur blanche sortait du pot d’échappement et se rabattait sur la neige.

Je traversai le jardin. Les flocons derrière moi effaçaient déjà mes premières traces.

Je frappai trois coups.

C’est Frau Rütli, la gouvernante, qui m’ouvrit. À l’image de la réceptionniste du Walpurgispalast, elle portait le costume traditionnel du val d’Hérens. Le cousin avait précisé que sa gouvernante, comme lui, était originaire du Jura bernois.

Elle m’invita à entrer. Soucieuse d’aller droit à l’essentiel, je gardai mon manteau. Ma coiffure — une simple queue-de-cheval — convenait à mes projets.

La chaleur intérieure était excessive, saturée d’une odeur de boiserie et de café froid.

Zuppinger apparut au pied de l’escalier, encore vaseux. Les cheveux en bataille, il avait troqué son trois-pièces du jeudi soir contre un costume de velours élimé. Sa froideur se muait ce matin en une convivialité forcée.

« Vous êtes ponctuelle. »

Il me gratifia d’un sourire presque chaleureux. Découvrir l’homme dans l’ordinaire de sa vie domestique tranchait avec l’image que j’avais de lui. Ce semblant de relâchement me troubla plus que son arrogance de la veille.

Je jetai un regard vers la fenêtre du vestibule.

« Où est la femme qui surveillait votre maison hier ? Vous n’avez plus besoin d’elle ? »

Zuppinger soupira.

« Ah, Frau Trüssel… Vreni Trüssel, ma cuisinière de Sutz-Lattrigen. Je vous le concède, elle est parfois un peu bizarre. »

« Où est-elle ? »

« À ses heures perdues, Vreni distille de l’eau-de-vie de prune. Elle revend sa petite production au marché du dimanche. Après les mises en bouteille, il n’est pas rare de la retrouver étalée quelque part dans la propriété. Les vapeurs d’alcool sont pleines de dangers. »

Zuppinger poussa une porte.

Dans un grincement de charnières, nous pénétrâmes dans une Stube traditionnelle, un ancien séjour aménagé en bureau. Un poêle à bois rougeoyait. Deux fenêtres donnaient sur le jardin. La neige épaississait sur les branches.

Les murs portaient des diplômes, des brevets, des photographies de famille. J’en retins la chaleur du poêle contre ma joue, un dossier de cuir posé sous un buvard, la canne du cousin Erny appuyée contre un fauteuil, Rodolphe Casteghem debout devant la table et, sur celle-ci, l’album du père.

Il avait été tiré du sac Aldi. La nacre de ses ornements retenait la lumière. À côté du plastique soigneusement plié reposaient la montre brisée et le vieux passeport.

Tout était là.

Je m’approchai. Mon pouls s’accéléra. Mon souffle se raccourcit. Après une hésitation, j’effleurai la couverture du bout des doigts.

Rodolphe Casteghem me fixa, prit un instant le dossier de cuir en main puis le reposa sur le buvard. En passant près de Zuppinger, il murmura quelque chose que je n’entendis pas, puis sortit.

Erny Schrobiltgen était assis dans un coin de la Stube. Immobile, les deux mains sur sa canne, il paraissait avoir été placé là comme témoin.

Zuppinger, lui, ne perdait pas un geste.

« Vous pouvez le consulter ici. Rien ne quitte cette table. »

J’ouvris l’album. Les premières pages résistèrent ; plusieurs pochettes transparentes avaient été déplacées puis remises de travers. Je tournai les feuillets sous son regard.

Erny murmura :

« Votre père… On dirait qu’il est encore là. »

Il se pencha sur sa canne et s’adressa à Zuppinger.

« Votre obstination à vouloir confier des souvenirs familiaux à une administration interpelle. »

Zuppinger se renferma dans un long silence.

« Ce genre de document doit être confié à des experts, pas à des profanes comme nous. Dommage que Rodolphe se soit si soudainement éclipsé. »

Le téléphone sonna dans le vestibule.

Une fois.

Deux fois.

Frau Rütli passa la tête par la porte.

« Monsieur Waldo, Genève. On insiste. »

Il consulta sa montre.

« Que diriez-vous d’un café ? Un excellent arabica d’Espírito Santo. Un cadeau de Sacha, qui revient du Brésil. »

Il ajouta :

« Je vais me charger du café. Frau Rütli doit partir pour le service religieux. Je suis à vous dans un instant. »

Il sortit. Frau Rütli le suivit. La porte resta entrouverte.

Sa voix nous parvint du vestibule, basse, empressée. Je ne distinguai que deux noms, le patronyme Casteghem et Genève.

Nous restâmes, Erny et moi, devant l’album.

Je regardai la porte, puis la fenêtre, puis le sac Aldi.

« Erny, vous comprenez l’importance de ces souvenirs pour moi. Je vais les emporter. »

Il se leva aussitôt. Sa canne heurta le parquet.

« Vous n’y songez pas. »

Il se plaça entre la table et la porte.

Ce vieil homme que j’avais toujours tenu pour velléitaire me barrait maintenant le passage.

« Cet album me revient moralement. »

« Peut-être. Mais je ne serai pas témoin d’un vol. Attendez son retour. »

Au loin, on raccrocha le téléphone. Dans la cuisine, une cuillère tomba, puis le moulin à café se mit en marche.

Je n’avais plus que quelques instants.

« Si j’attends, l’album sera perdu. »

« Vous n’en savez rien. »

Je refermai l’album et regardai le dossier de cuir posé sur le buvard.

« Je veux vérifier ce que Waldo prépare. »

Je tirai le dossier de cuir vers moi. Erny tendit la main pour m’arrêter.

« Ce ne sont pas vos papiers. »

« Je les laisserai ici. Vous me demandez d’attendre son retour. Je veux au moins savoir à qui cet album est promis. »

Il hésita, puis retira sa main.

J’ouvris le dossier. Les premiers feuillets décrivaient les photographies, leurs dates, les personnes identifiées. Je les tournai. Sous cet inventaire figurait un projet de convention.

Projet de cession — Fondation Casteghem.

Je cherchai le nom du Service cantonal. Il n’apparaissait pas. Une clause précisait :

Remise matérielle le lundi 10 février, dix heures.

À l’emplacement réservé au propriétaire figurait le nom de Waldo Zuppinger.

Erny prit les feuillets et se pencha pour les lire. Ses lunettes glissèrent sur son nez. Il revint au titre, puis parcourut la dernière page. Une estimation chiffrée y figurait, ainsi que la mention manuscrite de l’accord de Rodolphe Casteghem.

« Ce n’est pas le Service cantonal », dis-je.

Erny ne répondit pas.

La voix de Zuppinger se rapprocha.

Je glissai la montre brisée et le passeport dans les poches de mon manteau. Je remis l’album dans le sac Aldi et en retournai les poignées autour de mon poignet.

Erny se redressa et barra encore la porte.

« Écartez-vous. »

« Ces papiers ne vous autorisent pas davantage à vous emparer de l’album. »

« Non. Ils m’apprennent seulement ce qui se passera si je l’abandonne ici. »

Je fis un pas.

Erny ne bougea pas.

Puis Zuppinger apparut dans l’encadrement, un plateau entre les mains.

Son regard descendit vers le sac.

« Reposez cela. »

Je tentai de passer. Il posa le plateau sur une console, trop vite. Le café déborda dans une soucoupe. Sa main se referma sur l’une des poignées du sac.

« Vous ne sortirez pas d’ici avec cet album. »

Je tirai.

Le plastique s’allongea. La poignée entailla mon poignet. Zuppinger tira à son tour. Le vieux passeport glissa de ma poche et tomba sur les dalles du vestibule. La montre suivit, roula sous la console et s’immobilisa contre une plinthe.

Erny ramassa le passeport. Il tenait toujours le projet de cession dans l’autre main.

« Vous nous avez parlé du Service cantonal », dit-il.

« Ce dossier ne vous regarde pas. »

« Il concerne l’album de son père. »

Je tirai sur le sac de toutes mes forces. La poignée céda avec un claquement sec. L’album glissa hors du sac, heurta mon genou et s’ouvrit sur le sol. Trois photographies s’échappèrent des pochettes.

Je m’agenouillai. Zuppinger aussi.

Une photographie s’immobilisa entre nous. On y voyait le père, Zuppinger et Rodolphe Casteghem devant un atelier. Au revers, visible sous la lumière du vestibule, une date en février 1989.

Zuppinger posa la main dessus.

Je saisis l’album contre ma poitrine. Zuppinger retint la photographie.

Je dus choisir.

Je laissai l’image entre ses mains, ramassai les deux autres et me relevai.

La porte d’entrée ne bougea pas. Le verrou supérieur avait été tiré. Mes doigts glissèrent sur le métal.

Derrière moi, Zuppinger reprenait son souffle.

Erny s’approcha.

Je crus qu’il allait m’arracher l’album.

Il me tendit le passeport, puis la montre, ramassée sans que je le voie. Ensuite, il fit coulisser le verrou.

Son geste fut si simple que je demeurai une seconde immobile.

« Erny… »

« Partez avant que je ne redevienne raisonnable. »

Zuppinger se redressa.

« Vous êtes fou ! »

Erny se plaça entre nous. Sa canne ne tremblait plus.

« Vous aviez promis un dépôt public. Vous prépariez une cession privée. »

Il ouvrit la porte.

L’air froid entra d’un coup, chassant l’odeur de café.

Je fourrai l’album dans le sac déchiré. J’y glissai la montre, remis le passeport dans ma poche et sortis.

Sur le seuil, Vreni Trüssel se tenait debout. Une bouteille dépassait de la poche de son tablier.

Elle regarda le sac, puis Zuppinger derrière Erny.

« Arrêtez-la ! » cria-t-il.

Vreni fit un pas vers moi. Je m’engageai dans un étroit passage entre le mur du chalet et un tas de bois.

Je me lançai dans la neige. Ma botte s’enfonça jusqu’au mollet. Le sac s’ouvrit par le fond ; je le serrai contre mon manteau.

Vreni cria de toutes ses forces. Un son aigu traversa le jardin.

Une porte de garage s’ouvrit. Un voisin apparut. Un autre homme sortit sur un balcon.

Je gagnai la route en trébuchant.

La Volvo m’attendait, moteur en marche.

J’ouvris la portière arrière, posai le sac et l’album sur la banquette, puis montai à l’avant.

« Partez. »

Monsieur Benno vit mon poignet rougi, le plastique déchiré, Zuppinger sans manteau courir derrière nous sur le chemin.

Il n’eut pas besoin de demander ce qui s’était passé.

11

Dimanche 9 février 2025, vers huit heures quinze, des Haudères à l’autoroute du Rhône.

Monsieur Benno accéléra avant que j’eusse refermé la portière. Le sac glissa sur la banquette.

Dans le rétroviseur, Zuppinger atteignit la route. Vreni Trüssel montrait la Volvo aux voisins. Erny demeurait sur le seuil, le projet de cession à la main.

Un voisin nota la plaque. Celui qui avait ouvert son garage portait déjà un téléphone à son oreille.

« Vers Sion. Ils vont nous suivre. »

Monsieur Benno évita une camionnette près de la route de la Tour. Ses mains ne tremblaient pas, mais son pied frappait la pédale par mouvements brefs. La voiture traversa Évolène, Euseigne, puis Vex.

Une Audi noire apparut derrière nous, disparut dans un virage et revint quelques minutes plus tard. Je crus reconnaître Zuppinger sur le siège passager. La distance et la neige ne me permettaient pas de l’affirmer.

« Ils nous suivent ? » demanda Monsieur Benno.

« Peut-être. Continuez. »

« Qu’est-ce que vous avez pris ? »

« L’album de mon père, sa montre et son passeport. »

« On vous les a donnés ? »

Je ne répondis pas.

Il regarda le sac dans le rétroviseur.

« Pomelie, est-ce qu’on vous les a donnés ? »

« Non. »

Son pied cessa de battre. Il ralentit légèrement sans s’arrêter.

« Vous m’aviez dit que vous partiriez si l’on refusait. »

« J’ai menti. »

La phrase produisit entre nous un silence nouveau. Je n’étais plus seulement une passagère en difficulté. Je l’avais engagé dans une fuite qu’il n’avait pas choisie.

Nous roulâmes jusqu’à Sion sans parler. L’Audi noire n’était plus visible.

« Vous pouvez me laisser à Sion. Je prendrai un train. »

Monsieur Benno garda les yeux sur la route.

« Et vous expliquerez quoi pour la voiture ? »

« Que je vous ai trompé. »

« C’est ce qui s’est passé. »

Il reprit de la vitesse.

Aux abords de Sion, la Volvo atteignit l’échangeur et s’engagea sur l’A9. La chaussée s’élargit. Monsieur Benno resta sur la file de droite.

« Je vous conduis jusqu’à Genève. Après, je rentre. »

« D’accord. »

Monsieur Benno s’arrêta quelques instants sur une aire de repos. Je passai sur la banquette arrière. Le sac Aldi ne possédait plus qu’une poignée. Une déchirure ouvrait le fond. Le plastique avait imprimé une ligne rouge autour de mon poignet.

Je sortis l’album et le posai sur mes genoux.

La couverture portait une tache de café. Je ne savais pas si elle datait de la lutte ou d’une consultation antérieure. Les pages bougeaient sous la vibration du moteur.

Je les repris depuis le début.

Fête du personnel. On y voyait le père parmi les ouvriers, une coupe à la main.

Bruxelles, héliport de l’Allée-Verte. Avec le canal en arrière-plan, un Sikorsky S-58 de la Sabena, le père près du bâtiment d’embarquement.

Bruxelles-Central, le Trans Europ Express Parsifal, le père sur le quai, moi à côté de lui.

Hambourg, un hall d’exposition.

Genève, un quai.

La forêt d’Herbeumont dans les Ardennes belges, un repas de Pâques dans un ancien établissement cistercien.

Ces photographies remplissaient la fonction ordinaire d’un album familial. Dater les voyages, conserver les visages, rappeler les lieux.

Plus loin, les mêmes personnes revenaient dans un autre ensemble.

Le père.

Zuppinger.

Ma mère.

Tante Margréit.

Rodolphe et d’autres membres de la famille Casteghem.

Les décors changeaient. On reconnaissait les villes de Binz, Heringsdorf, Berlin, Karl-Marx-Stadt, peut-être Zwickau. Les positions variaient peu. Le père se tenait au centre ou près de responsables d’usine. Zuppinger apparaissait à proximité. Les Casteghem restaient en retrait.

Les années s’enchaînaient. Les photographies se répondaient.

À la place de la photographie tombée dans le vestibule, une pochette transparente était vide. Je revis la main de Zuppinger sur l’image. Le père, Waldo, Rodolphe, février 1989. J’avais l’album, mais lui avait conservé une pièce dont j’ignorais la valeur.

Je cherchai la même date dans les pages suivantes.

Trois jours plus tard, le père, Zuppinger et Rodolphe Casteghem posaient dans un atelier de Karl-Marx-Stadt. Une caisse ouverte montrait des pièces d’usine. Sur une autre photographie, prise à Düsseldorf, on déchargeait un camion.

Les images établissaient les déplacements et les rencontres. Elles ne prouvaient pas la nature des opérations.

Plusieurs photographies avaient été retirées puis remises dans le désordre. Les coins portaient des traces récentes. Sur une feuille volante, Zuppinger avait noté les dates, les lieux et les noms visibles. À côté de certaines lignes figurait un point d’interrogation.

Il ne détenait donc pas une vérité entière. Il menait sa propre enquête. Quant à ce qu’il voulait en faire, le projet de cession ne révélait ni toutes ses raisons ni les arrangements conclus avec Rodolphe.

Je trouvai enfin une photographie d’une maison près de Treptow. Le père se tenait devant la porte avec Zuppinger. Au dos, aucune adresse, seulement — P. V. A., Berlin, 1989.

Je relus les initiales :

Pomelie Van Acker.

Le rêve de Matira avait pu naître d’un souvenir ancien de cette photographie. Peut-être l’avais-je vue enfant. Peut-être le père m’en avait-il parlé. Je ne disposais d’aucune certitude.

La montre GUB tomba du sac sur le siège.

Je la remis dans ma poche.

« Ralentissez. »

Monsieur Benno obéit.

À l’approche de Martigny, je refermai l’album. Le plastique déchiré resta ouvert à côté de moi. La poignée rompue ne pouvait plus entourer mon poignet.

J’avais franchi le seuil du chalet avec un droit revendiqué. J’en étais sortie avec un objet volé, une photographie perdue, la confiance de Monsieur Benno entamée et une dette envers Erny que je n’aurais jamais imaginé contracter.

Ce qui m’attendait n’était pas la liberté.

Fin

Images — Pomelie Van Acker fait un cauchemar — Le taxi Volvo de Monsieur Benno à son arrivée au Walpurgispalast d’Arolla dans le Valais suisse — Créations numériques originales réalisées à partir du texte, avec l’assistance de l’intelligence artificielle.

Musique associée — Gabriel Fauré, Pavane, Opus 50. 

© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.

Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.

Un camion bleu transportant des passagers avance parmi de nombreux crabes, entre une forêt tropicale et la mer, sous des montagnes brumeuses.