Le marché de Monsieur le Directeur
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(Plus ancienne qu’un texte ayant fait l’objet de réécritures, la version audio en diffère légèrement)
Début janvier, après presque trois mois de lutte, l’acharnement de l’Administration contre ma petite entreprise atteignit son paroxysme. Les Agents Vérificateurs, loin de relâcher leur emprise, intensifièrent les contrôles et multiplièrent les inculpations infondées. Le siège paraissait sans fin. Ces démêlés, de plus en plus confus, s’éternisaient sans qu’une solution pérenne et honorable se dessinât.
En désespoir de cause, je soumis un cahier de doléances aux instances supérieures de la hiérarchie administrative. Contre toute attente, Monsieur le Directeur lui-même prêta attention à mes réclamations. Bien qu’il eût toujours soutenu ses fonctionnaires sans réserve, certains paradoxes de mon dossier l’interpellèrent. Touché par la sincérité de ma requête, il résolut de tirer l’affaire au clair et se rendit en personne dans l’hôtel particulier où j’avais mes locaux.
Je reçus Monsieur le Directeur dans la chambre à coucher qui me tenait lieu de bureau. Un petit homme grisonnant entra dans mon espace de travail avec une assurance presque militaire. L’éminent fonctionnaire examina l’endroit d’un regard méthodique. Son autorité m’impressionna aussitôt.
J’éprouvais quelque gêne à l’accueillir dans un lieu où mes velléités esthétiques prenaient le pas sur toute idée d’efficacité. Un assemblage hétéroclite d’héritages familiaux successifs — du Second Empire à l’Art déco, en passant par le Baroque Rococo — conférait à mon bureau un caractère insolite. Mes tapis Hamadan, usés jusqu’à la corde par des années de passage, laissaient entrevoir un parquet privé de son éclat. Une console Napoléon III disparaissait sous les dossiers en retard. Le désordre, la précipitation et les papiers éparpillés sur mon bureau n’échappèrent pas aux remarques ironiques de Monsieur le Directeur.
En gentilhomme perspicace, capable de voir au-delà des apparences, il sut discerner l’essentiel parmi ces détails. Il comprit que mon désordre conservait les ultimes reflets de mon combat pour maintenir mon identité et ma dignité dans un monde qui me rejetait sans ménagement.
La pendule Belle Époque sur la cheminée indiquait dix heures précises lorsque notre réunion commença. Armé de son expertise, Monsieur le Directeur se pencha avec le sérieux requis sur le dossier qui envenimait les relations entre mon entreprise et l’Administration. Il regarda au-delà des rapports superficiels qui lui avaient été remis. Il découvrit avec étonnement que ma personnalité ne correspondait pas au portrait sombre tracé par ses Agents Vérificateurs. En retour, la dignité de Monsieur le Directeur m’inspirait considération et confiance. Je me sentais un peu honteuse de devoir débattre d’un différend aussi trivial avec une autorité si respectable.
Lors de cette réunion décisive, je fis appel au bon sens de Monsieur le Directeur. Je dus néanmoins affronter l’hostilité des deux fonctionnaires qui l’accompagnaient. L’Agent Vérificateur Scheldeman, que je soupçonnais d’être allié aux intérêts d’un concurrent, m’inquiétait depuis le début. Quant à l’Agent Desramaults, parente d’un ancien collaborateur éconduit et amer à mon égard, elle ne me rassurait pas davantage. Je les croyais unis par une même animosité, quoique pour des raisons distinctes. Tous deux déployèrent leur zèle pour me discréditer. Malgré cet obstacle, je réussis à prouver la sincérité de mes dispositions devant Monsieur le Directeur.
Monsieur le Directeur interrompit d’une voix tranchante la diatribe entamée par l’Agent Desramaults contre mon entreprise. Son ton sévère laissait présager l’impitoyable verdict de l’Administration. Debout face à mon bureau, il déclara avec, peut-être, un peu de condescendance dans la voix :
« Un temps, nous avons orienté nos recherches vers des fautes en lien avec la direction de vos affaires. Mais nous nous égarions… Puis nous avons pensé, à tort, que votre situation était liée à des problèmes encore méconnus de notre Administration. Finalement, nous avons envisagé une hypothèse nouvelle, d’une essence radicalement différente, bien plus accablante pour vous que toute autre… »
Mon visage s’assombrit. Une grimace passa sur celui de mon interlocuteur lorsqu’il déclara :
« Écoutez, je vous prie, la voix de la raison qui émane du rapport établi par notre Vérificateur principal, Monsieur Zelderloo. Ce fonctionnaire possède une précieuse expérience et aborde votre dossier avec une profonde sagesse et une grande perspicacité… »
Je tapotai la table du bout des doigts :
« Dites plutôt l’hostilité avec laquelle il envisage mon affaire… »
Monsieur le Directeur reprit, avec calme :
« Les observations du Principal Zelderloo ne sont pas à prendre à la légère, Madame Van Acker. Pertinentes et cruciales, elles méritent toute votre attention. »
Il marqua une pause, puis ajouta :
« Sachez que notre fonctionnaire fonde sa démarche sur vos propres péripéties… Le chaos qui en constitue le fond parle de lui-même. »
Mes pensées se dispersèrent un instant, frappées par l’ironie de cette remarque. Oui, ce chaos profond dont il parlait, je le portais en moi et le respirais chaque jour. Mais l’entendre ainsi articulé, c’était voir mes propres failles dans un miroir tendu par un autre.
« Quel chaos ? » demandai-je.
Monsieur le Directeur répondit, d’un ton peu amène :
« Voyez votre penchant pour les lieux solitaires, qui trahit le malaise qui vous hante… Considérez vos relations marginales et votre tendance à errer dans les territoires liminaux… Songez enfin à cette réputation qui vous accompagne, votre famille et vous-mêmes… Tout cela signale une quête d’échappée vers des contrées bien plus sauvages que civilisées… Que dire enfin, Madame Van Acker, de ces étranges engagements commerciaux venus si délibérément compromettre une harmonie autrefois si parfaite ? »
À écouter Monsieur le Directeur, notre conflit prenait une autre dimension. Prononcés par cet homme d’apparence si froide, ces mots sonnaient comme une confession — la mienne, étrangement formulée par un autre.
Dans un soupir de lassitude, je répliquai :
« Décidément, rien n’échappe à votre Administration… »
Monsieur le Directeur, presque amical, répondit :
« Mes fonctionnaires ne sont que de modestes serviteurs d’une cause sans éclat ni grandeur, certes, mais qui est en harmonie avec notre monde. Vous, en revanche, êtes prise dans les filets d’un drame incompatible avec la légèreté de notre quotidien. Voilà, Madame Van Acker, l’une des raisons de l’incompréhension de mes Agents Vérificateurs. »
Je fus traversée par une inquiétude vague :
« Qu’envisagez-vous pour moi, Monsieur le Directeur ? »
Son visage s’éclaira légèrement. Il me sembla qu’en fonctionnaire consciencieux, Monsieur le Directeur souhaitait avant tout mettre un terme à une vaine querelle qui n’avait que trop coûté à l’Administration.
Il se pencha en avant et ajouta, attentif à ma réaction :
« Oublions ce fond des choses qui nous inquiète, Madame Van Acker. Notre Administration est capable de se contenter de simples apparences, d’une façade de conformité, vous le savez. Après tout, qui manipule les mots ne se fait-il pas l’architecte de notre monde ? »
Je savais à quel point ce monde-là n’était pas le mien :
« Où voulez-vous nous mener, Monsieur le Directeur ? »
Le haut fonctionnaire me fixa d’un regard interrogateur et me dit :
« Si vous acceptiez de vous plier à notre langage, si vous renonciez à toute tentative d’échapper à sa légalité, nous pourrions nous entendre… »
Je hochai la tête pour l’inviter à poursuivre.
« Sur votre bonne foi, acceptez-vous de vous conformer aux exigences de notre comédie ? » demanda-t-il.
Je marquai une longue pause puis, non sans lassitude, je répondis :
« Oui, je l’accepte, même si une telle illusion ne peut offrir qu’une paix trompeuse. »
Satisfait, Monsieur le Directeur conclut :
« Dans ce cas, votre affaire est entendue, Madame Van Acker. Nous vous soulageons, vous et votre entreprise, de tous vos procès. »
Je restai sceptique :
« Serait-ce aussi simple ? »
Monsieur le Directeur esquissa un sourire qui me parut presque triomphant :
« En renonçant à ces profondeurs où les mots et le monde s’affrontent, vous adhérez à notre illusion bien ordonnée et vous vous réconcilierez avec nous. Vous avez compris, je l’espère, qu’ici-bas nous n’accédons au monde qu’au moyen de fables, de mensonges bien compris qui nous dissimulent un drame plus profond. Notre Administration elle-même n’est que langage, donc apparences, et c’est le chaos lui-même que voile tout récit, Madame Van Acker. »
Monsieur le Directeur me quitta sur ces paroles. Bien que sceptique, force m’était de constater qu’au seuil de l’abîme, un accord venait d’être conclu. La fin des hostilités était obtenue. Le contentieux avec l’Administration prenait fin.
Là se situait l’essentiel pour moi.
Image: composition numérique originale réalisée à partir du texte, avec assistance d’intelligence artificielle.
Musique associée: Eric Satie, Gnossienne n°5.
© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.
Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.