Syncope
Souricière hérissée de pièges,
forteresse délabrée,
tu t’effondres
sous ton poids.
Mû par une force qui me dépasse,
je gravis les marches glacées
de ton grand escalier.
Salle des pas perdus,
saturée de dangers,
mes pas résonnent
sous tes voûtes gelées.
Je m’impose
de ne rien voir.
Je m’oblige
à ne rien penser.
J’avance dans le silence,
ployant sous la fatigue
et les sous-entendus.
Automate brisé,
rivé à tes guichets,
enchaîné à mon destin,
je poursuis mon chemin.
Sans respirer,
je franchis ton seuil.
Derrière ton comptoir de bois,
ton greffier,
raide comme la justice,
sans chaleur.
Sans faux-fuyant,
sans échappatoire,
je dépose
feuilles de compte
et procès-verbaux.
Avant ce soir,
un monde
aura basculé.
À l’aube,
un immeuble gisera
dans la pénombre
et l’immobilité.
Navire éventré,
usé,
abîmé,
évacué en catastrophe
par tant d’amis,
d’associés
et par tout un équipage.
Je resterai seul,
désarmé,
face à toi,
vaisseau échoué,
vieilli
de tant d’années.
Bruits de voix.
Vacarme de la porte cochère.
Munis de leurs serviettes,
armés de leurs ordinateurs,
ils investiront
ma cour,
mon intérieur.
Une jeune femme en tailleur sobre
et des messieurs en costume
plaisanteront.
Gravité joviale.
Légèreté solennelle.
Un homme à l’air sérieux,
presque bonhomme.
Peut-être magistrat.
À ses côtés marchera
un autre homme,
vêtu d’un manteau de laine,
empreint d’une dignité supérieure.
Peut-être avocat.
Légèrement à la traîne,
un individu curieux,
bon chic bon genre,
mais débraillé,
scrutera mes lieux
avec un sourire inquisiteur.
J’abandonnerai l’obscurité
où je me tenais.
Je traverserai les bureaux,
les entrepôts,
longerai les installations.
Puis je me présenterai
devant eux.
Calmement,
silencieusement,
l’homme au manteau de laine
me sondera.
Je sentirai son regard
descendre
en profondeur.
La jeune femme en tailleur sobre
me soufflera quelques instructions.
Bruits de pas
dans les escaliers.
Bureau.
Table.
Chaises déplacées.
Une réunion,
sous une lumière blanche.
Dans ma poitrine,
mon cœur cognera.
Dès que j’aurai prêté serment
en des mots
que mon usure
ne comprendra pas,
je ne m’appartiendrai plus.
L’homme au manteau de laine,
l’homme à l’allure de magistrat
— sérieux, presque bonhomme —,
la jeune femme en tailleur sobre,
les messieurs en costume,
ainsi que l’expert juré en catastrophe,
bon chic bon genre,
mais débraillé,
prendront congé de moi.
Image : scène réalisée à partir du texte avec l’assistance de l’intelligence artificielle.
© Philippe-Raymond Brasseur — auteur — brasseur-lettres.fr — Tous droits réservés.
Philippe-Raymond Brasseur est un auteur de langue française. Il publie sur brasseur-lettres.fr des récits, fragments et méditations consacrés au trouble du réel, à la mémoire et à l’exil intérieur.